‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 52 sur 68 · LE DERNIER TEMOIN · texte numérisé non relu

LE DERNIER TEMOIN

Mission de Kabinda. 2G juin 1893.

Madame,

Permottcz-moi de venir m"entn'(enii- un moment au sujet de votre clier fds, 1(^ duc d'Uzès. Si les fils sont chers au coMir d'une mère, quand ils ont le bonheur de vivre ensemble, cet amour réci[»roque se multiplie en raison de la distance (jui les sépare. Votre cœur de mère, à en juger par celui de votre fds, ne rejettin-a pas les quebpu's mots de consolation que j'essaye de vous faire parvenir. Je ne puis guère vous offrir. Madame, que des consolations, mais il me semble que votre couir maternel, en apprenant la mort de celui que nous pbnirons, sera un [)eu fortifié, sachant que votn^ lils a vécu et est mort en vrai chrétien.

Votre regretté lils, en descendant le Ilaul-Congo, a été successivement abandonné par les Européens, et c'est surtout en ce monu'nt-là

qu'il iuii'ait eu ].)osoin de (|U('1([U(' ami. Ils roui abaiulonnî'. In mahomélaii cl un bouddhiste oui éié S(>s soûls compagnons de retour. A})rès avoir successivemenl fiappr à la porte des Missions de rOui)anglii et do Landana, votre fds vint enfin à Kabinda })0ur s'ondjarqucr pour l'Europe.

C'est dans la soirée du 10 juin que M. le duc voulut se })résenter dans ma Mission de Kabinda. Comme il était environ neuf heures du soir, JM. le duc, dans sa délicatesse, ne voulut })as nous déranger et se dii'igea sur la maison ou factorerie hollandaise pi-otestante. Le 17, il fit un effort pour venir nous visiter à la Mission. Le U. P. Campana, préfet aposloli(iu(' du Bas-Congo, se trouvait alors ici et fut charmé de le revoir. La dysenterie l'avait bien réduit. Comuni' j'étais absent en cette circonstance, je me fis un devoir d'aller le voir à la nuiison hollandaise le lendemain. 18 du mois, veille de son départ projeté. J'ai eu le bonheur de causer a\('c lui [tendant une demi-heure envii'on. ,1e l'ai trouvé bien fatigué. Je lui dis (pu* mon conh-ère s'en allait également en Europe. « Merci, me dit-il. Je pars content maintenant que j'ai un Français comme conqiagnon de route. » Le 19, je fus à ])ord d'un vapeur qui devait vous ramener votre fils, (pii s'était montré si fort dans les épreuves et toujours digne de son nom et de son i>ays. Je pensais encore lui serrer la main, et je fus étonné de ne })as le voir à bord.

Le 20, vers huit heiu-es et df'uiie du matin, le mahométan à son service me remit uiU3 lettre dans laquelle je pus lire avec surprise la raison du retard de votre digne fils : « M. le duc se meurt et serait heureux de vous voir: hâtez-vous. » Je vole, et au bout d'une demi-heure je me trouvais à son chevet. Pauvre duc ! Il restait là, faisant des efforts pour me comprendre, mais déjà j(^ sentis sa main à moitié glacée, la sueur ruisselait de tout son corps, et il n'y avait plus d'espoir. Je pus encore lui donner les derniers sacrements, et, en achevant, je vis avec plaisir un scapulaire du Mont-Carmel à son cou. Une chanietfe soutenait trois médailles : l'une du Sacré-Cœur de Montmartre*, l'autre de Noire-Dame de Lourdes et luu' troisième de saint Christophe.

Je restai là inquiissant auprès d(* votre cher tils et je pensai à vous, Madame, dont il prononça si souvent le nom. Je pensai aux douleurs

que devait vous causer une pei'le si cruelle. .Aies occupations ne me permettant pas de rester plus longtemps auprès de lui, et pensant y retourner dans l'après-midi, je dus m'éloigner de son lit de douleurs. A [leine élais-je revenu à la Mission que le maliométan, serviteur ^raimt'^t iidèle et attaché à 31. le duc, vint en courant m'ajtporter une lettre de la part du gérant de la maison hollandaise. Je pâlis et je vis hientôt que le sacrifice était consommé. A'otre regretté lils est décédé dans la paix du Seigneur le 20 juin, à neuf heures vingt du malin. Paix à son âme, et courage au cœur d'une mère éjjlorée !

Comme M. le duc était estimé de tous ceux qui avaient eu le temps de l'apprécier, nous essayâmes de lui faire un enterrement digne de son nom. Le R. P. Campana voulut lui-même lui rendre ce dernier devoir, et tous les dignitaires et fonctionnaires de Kabindase firent un devoir de l'accompagner et di» rendre un témoignage de regret et d'amitié au regretté défunt.

Le prince de Croy, ami intime de votre fds, après lui avoir serré la main pendant leur commun séjour à la Mission de Landana, se hâta de rejoindre votre fds à Kabinda, pour lui souhaiter encore un bon voyage, avant son dé[iart pour l'Europe. Quelle ne fut pas sa douleur d'ap[)rendre un si triste dénouement! A'otre digne tils, au moment de mettre le pied dans l'embarcation qui devait le conduire au vapeur le Portugal, fut frappé subitement d'une iièvre cérébrale qui h conduisit au tombeau.

De concert avec M. le prince de Croy et .Mme Souza de Continha, nous ornâmes la toudje de votre cher iils, et le 26 de ce mois je pus célébrer un petit service funèbre à la Mission. M. le prince de Croy s'est fait un devoir d'y assister. Plusieurs bouquets de tleurs ornent la dernière demeure de votre hls, et le maliométan Iidèle se fait un devoir d'aller les arroser tous les jours et de rester quelques mois près de la tombe de votre fils, jusqu'à ce qu'il lui soit permis de venir auprès de vous et de vous donner des nouvelles de vive voix. Ce noir est vraiment extraordinaire et a eu un attachement à toute épreuve pour votre fils, qui se proposait de vous l'amener en Europe. C'était le seul ami et soutien de M. le duc pendant sa maladie. C'est ce noir qui m'a dit que le cher

défunt avait riiahitude d"(Hi'e revrtii du saint scapulairo et do quelques médailles. « Dans une malle, me disait-il, il y en a plusieurs autres de rechange, mais il tenait davanlage à celles-ci comme menant do sa bonne mère. »

^'otre lils élait un Aiai héros et un martyr de souffrances et do privations. Le hon Dieu l'aura réconq)ensé pour sa foi vive et sa piété vraiment sincère. Sur sa tombe, j'ai fait placer, de concert avec de pieuses personnes amies de la Franco, une croix haute de deux mètres et portant ces mots : « Jo sais cpio mon Rédompteur est vivant et que je ressusciterai au dernier jour, elc. — M. le duc d'Uzès, décédé à Kabinda, le 20 juin 1893, à l'âge do 24 ans. R. I. P. »

Dans les archives du gouvernement, la tombe est désignée par le numéro 325.

Vous me pardonnerez, Madame, de rouvrir dans votre cœur les plaies causées par la dépêche qu'on a dû vous envoyer, pour vous annoncer la mort de votre fds. Si nos moyens nous l'avaient permis, nous aurions orné sa tombe et honoré sa mémoire par un monument plus digne de son nom et de ses souffrances. Nous nous contenterons de prier, pour que le bon Dieu lui donne le repos éternel et à vous, Madame, la résigjialion digne d'une mère et d'une chrétienne.

J'ai l'honneur d'être, Madame, votre tout dévoué

P. WlEDER.

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