UNE FEMME A UNE MÈRE
Mission de Kahiiida, Congo porlugais (voie Lisbonne), Afrique occidentale.
Kabinda, Congo porlugais, le 28 juin 1892. jMadame,
Permettez-moi de vous dire la part bien sincère que je prends à la porto irréparalde (pu' vous venez de faire. Le bon Dieu vient de vous éprouver bien crucdlenu'iil. C'est presque plus que le cœur humain
puisse souffrir. Votre pensée m'accompagne sans cesse, et je voudrais trouver dans mon cœur un mot qui vous dise bien tout mon cliagrin et la profonde sympathie (pu' vous m'inspirez. Que vous dirai-jc sur les derniers moments de votre cher tils? Vous aurez, certainement, des détails, mais malheureusement sa fin a été si prématurée qu'on ne sait même pas ce qui l'a détei-minée. A mon avis, ce fut le résidtal du fatigant A oyage de Landana à Kahinda, qu'il a été forcé de faire moitié à pied, moitié en hamac. Le duc soulfrait, paraît-il, depuis quatre mois, d'une dysenterie, ce qui, iu''cessairement, l'affaiblissait. Je regrette bien de n'avoir pas eu le plaisir de faire la connaissance de votre fils. Il était à Kahinda seulement depuis deux jours, pour s'embarquer pour l'Europe. Mais mon mari, qui a eu l'honneur de le voir, me parlait de lui avec le plus vif intérêt et le cliagrin que lui causait la vue de ces souffrances. Si notre logement eût été un peu moins exigu, je me serais fait un devoir de prier le duc de venir faire halte chez nous. Aujourd'hui, je le regrette . du fond de mon âme, car il aurait eu au moins la main d'une femme pour lui fermer les yeux et un cœur pour lui faire sentir qu'on compatissait à son isolement. Je me serais rendue tout de même près de lui si, comme je vous l'ai dit, le dénouement n'eût pas été si rapide. Le 19, à trois heures de l'après-midi, le duc s'est embarqué pour se rendre au steamer qui devait le ramener dans sa patrie ; mais une syncope l'a pris, dont malheureusement il n'est plus sorti. Naturellement, on l'a de nouveau descendu à terre, et le lendemain, à dix heures du matin, il a rendu l'âme à son Créateur. Il est mort en vrai chrétien; un bon Père du Saint-Esprit, de la Mission portugaise de Kahinda, l'a assisté jusqu'à ses derniers moments, et, en recevant l'Extrême-Onction, le Père assure que, sans })Ouvoir [)arler, il comprenait ce qui se passait autour de lui, car, à deux différentes reprises, il a senti un léger pressement de main. Son agonie n'a été ni longue ni douloureuse. J'espère que le bon Dieu lui aura épargné l'amertume de se sentir loin de sa nn'-re adorée, et qu'il aura adouci ses derniers moments.
Je ne saurais vous dire, .Aladame, le sentiment de douleur que toute la })opulation de Kahinda a é[»rouvé en apprenant la triste nouvelle. Tout le monde l'a acconi[iagné jusqu'à sa dernière demeure, et tous les
voux se sont remplis de larmes en (piillaiil ce charmant jeune homme à qui tout souriait dans la vie !
Les deux domestiques que M. le duc avait à son service se sont montrés d'un dévouenuMit dont personne n'a jamais cru un noir susceptihle. 11 paraît (juc l'un d'eux (le Sénégalien), au moment de la descente du cercueil, a été }»ris d'un afFolement qui faisait mal à voir. J'ai désiré faire la connaissance de ce pauvre garron, d'autant plus que je tenais à recueillir quelques détails sur la maladie du duc. Il m'assure qu'il ne souffrait pas, seulement il se plaignait souvent d'avoir des crampes aux jamhes. Je ne saurais vous dire avec quel accent du cœur ce pauvre noir me disait : « .M. le duc était trop hon. Je n'ai pas perdu un maître, mais un excellent père. Oh! non, jamais je ne retrouverai ce que j'ai perdu. » Ces deux domestiques devaient partir en Europe avec votre fils.
J'espère que vous recevrez un peu des cheveux du duc. J"ai fait del^nander à ces messieurs chez qui votre fils était descendu de lui en faire couper. Ces petits riens sont heaucoup pour nous autres. Que j'aurais désiré, Madame, entourer la tomhe du pauvre cher mort de quelques fleurs! J'en ai fait placer dans son cercueil. C'est une hahitude portugaise. Je me ferai un devoir de soigner sa tomhe tout le temps que je serai à Kahinda. Je compte sous peu de jours y placer une modeste croix avec le nom de votre fils, le jour de son décès et i)uis quelques paroles tirées de l'Ecriture sainte. Ce travail se fera à la Mission, où votre fils était apprécié autant qu'il le méritait. Le Révérend Père Campana, préfet apostolique du Bas-Congo et supérieur de toutes les Missions portugaises, compte vous écrire. 11 vous i)arlera de votre fils qui a passé quelques jours à la jMission de Landana. C'est cet excellent Père qui a procédé à la cérémonie des funérailles. Son émotion ne peut se décrire.
Hier, à la chapelle delà Mission, à Kahinda, a eu lieu un petit service funèhre, commandé iiar .M. le prince Henri de Croy. venu exprès à Kahinda [lour serrer la main de votre fils avant son départ. 11 ne se doutait guère du malheur survenu, et son désespoir est vraiment navrant. La cérémonie religieuse, dans sa simplicité, dans une pauvre chapelle de Mission, était hicu touchante. Les Sœurs de la Mission, moi et ma
famille, nous navons pas manqué d'y assis|(>r. Voici, Madame, une pauvre pelite l'cuille cueilli(> sui' la tundje de voire enfant: (ju'elle vous dise qu'au loin, dans un pelit coin })erdu de l'Afrique, il existe un cœur de femme qui compatit à votre douleur! Que Dieu vous donne la résignation qui ne })eut venir que de lui ! Je ne veux pas vous laisser ignorer que le cimetière de Kabinda est tout ce qu'il y a de jikis déplorable. Il n'est guère fait pour consoler m le C(x'ur d'une mère ni la foi d'une chrétienne.
Mon mari vous présente ses plus respectueux hommages et, baisant votre main, vous assure combien votre douleur le touche, (^omme secrétaire général du Congo portugais, il se met à votre disposition en tout et pour tout.
lAIa lettre devient trop longue; aous excusez, n'est-ce pas? la liberté que j'ai prise de m'adresser à vous ; mais je crois que l'on sait toujours gré à ceux qui nous montrent de l'intérêt quand le malheur nous frappe.
Permettez, bonne Madame, que je vous presse la main très respectueusement, mais aussi très affectueusement, en vous présentant mes compliments très empressés.
Mme DK SouzA-CmcuGHo, née de Souza-Cominua.