‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 59 sur 68 · DISCOURS DU COLONEL COMTE D'ALBIOUSSE · texte numérisé non relu

DISCOURS DU COLONEL COMTE D'ALBIOUSSE

Messieurs,

Les gloires de la maison d'Uzès font partie du patrimoine national, mais à Uzès, plus qu'ailleurs, chacun de nous a le droit d'en être fier. C'est dans ce sentiment bien légitime de fierté locale que le maire et les conseillers niunici[»aux républicains de la ville ont voulu apporter ici leurs généreuses condoléances, et, avec nous, rendre hommage à la mémoire du duc d'Uzès. Devant le patriotisme du fils et la douleur de

la mère, Funanimité s'est faite dans les cœurs, et, en ce jour de deuil, c'est la ville d'Uzès tout entière qui dépose sur le cercueil de son jeune duc le tribut de ses regrets.

Eh bien! messieurs, admirons ensemble ce noble enfant d'Uzès. Sa vie et sa mort nous donnent la mesure de sa A^aleur. Jacques-Marie- Géraud de Crussol d'Uzès, duc d'Uzès, était, par son nom et son titre, l'héritier du premier duc et pair de France.

C'est dire, messieurs, qu'il fut bercé dans l'héroïsme. A l'âge d'homme, il se sentit attiré vers cette terre d'Afrique, où, en 1370, un de ses ancêtres, Algran, vicomte d'Uzès, avait été tué au siège de Tunis dirigé par Louis II de Bourbon.

Et, à vingt-trois ans, le duc d'Uzès a sacrifié sa grande situation, ses grandes espérances, et, sacrifice plus méritoire encore, un jeune homme a renoncé à son luxe et à ses joies pour aller porter au fond du continent noir le bon renom de notre pays.

Là, pendant plus d'un an, au milieu de difficultés, de dangers de toutes sortes, il a déployé des qualités exceptionnelles de sang-froid, de hardiesse et d'organisation.

II s'arrête dans le Ilaut-Oubanghi, aux Abiras, dernier poste français.

L'entente fut vite faite entre le duc et le lieutenant Liotard, commandant du détachement. Il fallait venger la mort de M. de Poamayrac, l'explorateur tué et dévoré par les cannibales, faire respecter le nom de la France, agrandir notre domaine colonial, et surtout assurer le passage de l'Afrique de l'ouest au nord-est, par l'Egypte, but de l'expédition préparée par le duc d'Uzès.

Les ressources furent mises en commun, ainsi que les espérances de victoire.

Quel honneur pour nous, messieurs, et quelle joie pour le duc d'Uzès, d'unir au drapeau de l'armée le fanion de sa famille, avec le([uel ses ancêtres avaient associé les Uzétiens aux gloires militaires de la vieille France !

Après huit jours de combats acharnés, le pays fut conquis [)ar (pialrc- ^illgt-deux hommes, luttant contre ciii([ uiillc noirs, et, en signe de soumission, les vaincus apportèrent au duc d Izès le crâne de Ai. d»'

Poumeyrac, lugubre trophée de guerre conservé par les fétichcurs comme une assurance de supériorité sur les blancs.

Le petit corps expéditionnaire se trouvait à peu de distance des sources du Nil. Encore un effort, encore quelques jours, et le but de l'expédition était atteint. Mais dans ce pays mystérieux, le climat est meurtrier pour l'Européen. Miné par la fièvre, le jeune et hardi explorateur se rendit à BrazzaviUe pour se reposer et guérir.

C'est alors qu"un de ses meilleurs compagnons, le lieutenant Juhen, plus éprouvé que lui, dut le quitter et revenir en France. Hélas! pourquoi le duc d'Uzés ne l'a-t-il pas suivi? C'est qu'il avait Tâme vaillante et fière. 11 lui en coûtait trop de laisser son œuvre inachevée, et surtout d'abandonner ses compagnons d'armes. 11 voulait revenir auprès d'eux et reprendre à leur tête sa place de combat. Terrassé de nouveau par le mal, les entrailles brûlées par cette terre de feu, il put à grand'peine gagner le port de Kabinda. C'est là qu'il est mort, loin de son pays, loin de sa mère et de tous les siens, mais avec les consolations supérieures que FÉghse, cette autre mère, porte à ses fds mourants.

A peine la mort du jeune duc fut-elle connue, qu'un sentiment unanime de tristesse étreignait tous les cœurs. De tous les points du globe furent adressés à la famille désolée des témoignages de douloureuse et sympathique admiration. Les chefs de la Maison de France, oubliant les amertumes de l'exil, s'unirent au deuil de la maison d'Uzès, et la mère de ce jeune prince chevaleresque tué au Zululand, celle qui régna sur nous, et qui, aujourd'hui, est respectée de tous, dans la triple majesté de son deuil d'épouse, de mère et de souveraine, l'impératrice Eugénie, voulut prendre pari à cette grande infortune, et, sans se connaître, les deux mères ont uni leurs deux cœurs brisés par une catastrophe identique.

Enfin, messieurs, je le dis avec un sentiment de vive gratitude pour l'honneur qui m'est fail, un soldat vieilli dans la fidélité et, de l'aveu de tous, bon juge en patriotisme et en courage, le général de Charette, m'a chargé de saluer, en son nom et au nom des zouaves pontificaux, les restes de notre cher el bien-aimé duc. Certes, après tous ces témoignages, après les honneurs rendus par les pouvoirs [»iil)bcs et si bien

constatés par la présence du valeureux commandant Monteil, la duchesse d'Uzès peut être fière de son fds.

Messieurs, elle reste inconsolable, parce qu'une mère ne veut jamais être consolée de la mort de son enfant. Les consolations des mères, Dieu se les réserve. Qu'il les prodigue à notre bonne duchesse, qu'il la garde et la soutienne. Et, je le demande, au nom de mes compatriotes, que Dieu garde aussi, et pour sa mère et pour nous, Louis de Crussol, duc d'Uzès et frère de cet héroïque dont la mort est une nouvelle gloire pour la maison d'Uzès.

M. Coste, conseiller général, prend aussi la parole pour exprimer les regrets de la région; puis M. Mariéton, au nom des félibres, prononce l'éloge du défunt.

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