‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 7 sur 68 · AL DAHOMEY · texte numérisé non relu

AL DAHOMEY

lîKLACIlK. — KOTONOU. — ANARCHIE CULUNMALE. xNOJliS ET IIEQUIN'^- — UNE KÉCLAME.

A bord du Taygète, en rade de Kolouou (Dahomey; le 16 mai 1892.

Voilà trois jours quo nous sommes en rade de Kotoiiou, perdant ici une grande partie de lavaiice (pu-, nous avions prise, grâce au l)ean temps qui nous a favorises jusqu'à ce jour. Il est vrai que nous avons eu deux ou trois jours de fortes chaleurs, et surtout dorages. Hier, il a fait assez frais, car nous sommes ici dans la saison des pluies et des orages. 11 tombe pies([ue tous les jours des averses énormes, et le ciel est constamment couvert. Julien a été assez souffrant de la lièvre, augmentée du mal de mer. Il s'est guéri en buvant du Champagne — du Clicquot naturellement — et maintenant il est tout à fait ragaillardi. Je suppose que le mal do mer est entré pour les trois quarts dans sa lièvre, car d n'est pas un marin bien brillant. Sauf cela, tout va bien et les autres personnages de l'e\[>édition se portent à merveille, à commencer par moi.

Nous sommes descendus à terre avant-liier et nous avons admiré les fortifications de Kotonou, qui consistent en une palissade en buis et quelques tils de fer tendus pour iirièli'r les Dahoméens. D'après ce que j'ai entendu dire ici, les fameux Dahoméens sont beaucoup moins nombreux et beaucou[> moins épou\antables qu'on ne \eut bien le dii'e à Paris. Le roi Belianzin, ou pins e\act(Mnent Pedasiué, |ient tout au pins mettre sur pied (piatre nulle suhlats (pu sont bien (Hsci[.bnés — sur-

tout les Amazones — mais qui ne savent pas se servir des ftisils à tir ra})iJe dont ils sont pourvus. Le commerce ici est très important, et (pioique le village de Kotonou ne soil guère composé que de sept ou huit maisons, dont un petit fort-caserne, le produit de la douane a dépassé, Tannée dernière, un an après son établissement, la somme respectable de six cent mille francs. Le commerce consiste surtout en huile de palme. Il est entre les mains de deux maisons françaises qui font plusieurs millions d'affaires par an. Malheureusement, tous les Français qui sont ici tirent chacun de son côté, et, dès (pi'il s'agit de se rendre service, montrent la plus grande mauvaise volonté qui soit possible.

Ce qui est terrible aux colonies, et surtout dans ces petits trous, c'est le manque absolu de direction unique. Quand il arrive des armes, des vivres, des campements, etc., c'est à qui ne les débarquera pas. Les civils déclarent que c'est l'ouvrage de la marine, la marine rejette tout sur la guerre, et la guerre les renvoie au diable. Or, comme ce dernier est un très mauvais agent de transports maritimes ou terrestres, les malheureux convois se détériorent, s'avarient, quand ils ne se perdent pas com})lètemcnt. Et tout cela, parce que nul n'ose prendre la responsabilité, quand il n'est pas couvert par un supérieur. C'est une anarchie organisée, et c'est bien dommage, car si Fou veut des colonies, ce qui, je crois, est nécessaire et traditionnel en France, il faudrait au moins envoyer un monsieur à poigne qui concentrerait tous les pouvoirs dans chacune d'elles, de préférence un militaire, dans celles qui sont aussi peu soumises que le Dahomey.

Heureusement que le roi du Dahomey ignore un peu ce qui se passe ou a peur, malgré les lettres insolentes qu'il écrit ou fait écrire par son secrétaire, un Poi'tugais. Sans cela, il eût très bien pu s'enq)arer de Porto-Novo, ville de trente mille habitants, soumise à la France, et nous rejeter à la côte. Mais il n'a pas osé, et maintenant il a une « frousse » carabinée, depuis qu'il a ap})ris que les troupes arrivaient. On (b'\ rait, si on veut en finir, le pousser à bout et l'envoyer à tous les diables par une bonne petite colonne de deux à trois mille hommes. Ce serait lini une bonne fois pour toutes, et il n'\ aurait i)as à recommencer à tout bout de champ, comme ce sera nécessaire avec l'éternel et idiot système

(les petits paquets. Mais je rabûclie un tas de choses dont les journaux ont déjà parlé maintes et maintes fois; seulement, sur les lieux, on remarque beaucoup mieux tout cela, et ça frap[)e davantage.

Nous avons vu déjà des collections de négros, du plus beau noir ou Inen tournant sur le chocolat. On les voit surtout arriver, pour décharger les bâtiments, à Grand-Bassam et à Kotonou. Ils sont une vingtaine dans les pirogues qui viennent chercher la marchandise. C'est, du reste, un métier fort dangereux, et ils sont obhgés, pour venir de la terre au

LE « TAYGKTE » DEVANT KOTONOU.

bateau, de traverser les lames qui se brisent et forment ce qu'on appelle une « barre ».

Tout le long du golfe de Guinée, la lame est très violente et vient briser sur le sable en formant de vraies montagnes d'eau. Les pirogues, pour traverser et arriver du sable en pleine mer, sont poussées par les noirs qui, au moment où la pirogue flotte, et pendant l'intervalle relativement calme que laissent entre elles deux grosses lames, se mettent à ramer énergiquement avec leurs pagaies, de façon à arriver à cent ou cent cinquante mètres du bord, avant que la lame suivante ait brisé. Ils y réussissent presque toujours: mais quelquefois arrive une lame à

loquclle on no s'attendait pas. qui \uns cliavirt^ comjtlrtomont. et vous n'avez d'autre ressource que de nager \ers le rivaj;e, [>our recommencer el essa>er de réussir. Certains jours nu^-me la hari-e est im[)raticable, jtarce que les vagues sont tr(i[i Tories.

Il y a aussi un léger inconvénient. princi[talement à Kolonou: ce sont des requins qui logent [très du rivage : (juand. par malheur, ils aperçoi- Aeiit une end)arcation (pii chavire, ils se précipitent et avalent une cuisse ou un bras noirs. Cela arri\e malheureusement assez fi-équemment; aussi, à Kotonou. a-l-on eu l'heureuse idée de consiruire un warf. c'est-à-dire une jetée, construction Irès légère en fer, (|ui s'avance à deux cenls nH'di'es el pernu't de déltarquer les passagers et les marchandises, sans courir les risques d un déchet fort désagi'éable.

C'est par là (pie je suis descendu et que je suis allé visiter la belle plage de Kotonou, qui ne pourra devenir une ville d'eaux que dans terriblement longtemps.

Là-dessus, ma chère maman, je termine ma lettre, qui arrivera je ne sais pas trop quand , car il n'y aura pas de rencontres avec un autre bateau-courrier, et je la mettrai à la poste de Libreville, pour la direction de Saint-ïhomas et la voie portugaise. Je vous en enverrai probablement une autre par le Tai/f/èle, quand il reviendra de Banane, et dame! après, je crois que a ous les recevrez plus difficilement, car le service postal ne doit pas èlre d'une régularité extraordiuain^ an Congo belge. Votre dépêche de Conacri m'a fait grand plaisir, mais elle a eu du relard, et je ne l'ai reçue qu'à Crand-Bassam, c'est-à-dire trois jours après.

17 mai. — J'ajoule à ma hdire une épîlre que j'ai reçue à bord du Tdi/i/rtc. en rade de KoloudU. poiii- que \()us la joigniez à la collection eonqdéle (pii a é|e i-eeue à .Marseille ( I ). On m'a donné aussi le numéro du Pdii .IdiiiikiI du ±W avril, dale de noire (lé|(arl. où il \ a une réclame élonnaiile |ionr les savons du Congo, .le la recijpie pour \ons. au cas où NOUS n'aiM-ez pas l'occasion d(^ la i'elrou\er.

(1) C'était une demaiule de faii-e paiiie de rexpi'diliun dUzès. Le nombre d( demandes semblables sest élevée à piu.s de ecnl.

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