‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 8 sur 68 · BONNE CHANCE · texte numérisé non relu

BONNE CHANCE

Le jeune duc d'Uzès s'embarque pour rAfrique ; Il va, cet élégant et noble pionnier, Aux sources du Congo que découvrit Vaissier Demander le secret de son parfum magique Que l'on célèbre en vers, dans l'Univers entier.

Je dois avouer que lorsqu'on lua a[.[)orlé le iiuuirro. celait, il y a quatre jours, en pleine mer, je me suis mis à rire [HMidaiil quelque temps, et il a procuré une douce hilarité à tous ceux qui l'ont vu. Je suis jusqu'à présent enchanté de ceux qui sont avec moi, et aujourd'hui tout le monde est à merveille.

Je vous endjrasse tendrement.

Jacques.

A TERRE. — LES TIRAILLEURS. — MIZON ET DYBOWSKI. A l'hÔTEL.

Banane, le 2i mai 1892.

Enfin nou.s voilà parvenus au terme de notre navigation et rendus sur le territoire de TÉtat belge! Tout s'est très bien passé, pendant cette période de trente jours, et nous n'avons eu qu'à nous louer de tout le monde à bord. Les mécaniciens m'ont offert un couteau fait par eux dans une dent d'éléphant, et je leur ai payé à tous du Champagne, le dernier jour. L'agent des postes qui était à bord et remplissait en même temps les fonctions de commissaire du gouvernement nous a photographiés, tous, à notre arrivée, et doit vous en porter des épreuves, aux Champs-Elysées. Je lui ai donné ma carte avec un mot pour vous, parce que je suis sûr que ça vous fera plaisir. En même temps, il vous donnera des nouvelles de notre voyage. C'est un homme très aimable et extrêmement bien élevé, qui nous a été à tous d'une grande ressource durant la traversée.

Les tirailleurs vont bien, sauf un que nous avons été obligés de renvoyer: il était souffrant, et X... a jugé qu'il serait incapable de faire la route, et (|ue surtout, une fois partis, on aurait presque constamment élé oldigé do le porter. Le capitaine du Taijgète s'est chargé de le rapaliicr. sur les bons que X... lui a faits. Julien va très bien: dès qu'il a louclié terre, il s'est senti ragaillardi: m.iis il ne veuf plus entendre

parler d'un bateau quelconque, et il dit qu'il fera le lour par la mer Noire plutôt que de recommencer une traversre.

25 mai ISO^J. — Je reprends ma lellre. iiilerrompue, hier soir, par l'arrivée de plusieurs explorateurs connus, lels que Mizon et Dybowski qui reviennent tle France ou y retournent. Le premier a fait un voyage superbe et a réussi pleinement dans son exploration. 11 est parti des bouches du Niger et est arrivé aux bouches du Congo, après avoir décrit un immense demi-cercle dans les terres, coupant par derrière la route aux Allemands et aux Anglais. Dans presque tout le pays qu'il a }>arcouru, après s'être un peu enfoncé dans Tintérieur. il a trouvé des chanqis de blé, des vaches et une température douce ; surtout des nuits fraîches, puisque son thermomètre est descendu à ti-ois et quatre degrés au-dessus de zéro et même une fois à zéro. L'autre, Dybowski, a été souffrant, et c'est pour cela qu'il revient: mais il est allé retrouver les restes de la mission Crampel.

Je crois que nous resterons encore ici deux ou trois jours, parce que, dit-on, l'hôtel de Boma est très inférieur, et cidui de Matadi encore plus. Nous ne sommes pas mal du tout ici, mais il n'y a absolument rien à faire, l'unique route du pays étant la plage, et les promenades i)eu variées. 11 y fait heureusement assez frais, et dans ma chambre, je puis très bien supporter, la nuit, une couverture de laine, outre une « moustiquaire » très épaisse.

X... marche bien, et tout est en bon ordre jusqu'à présent. Nous attendons avec impatience YAkassa qui arrive d'Anvers, et doit être ici le 29 ou le 30. Les moyens de communication ne sont pas ra[)ides: il n'y a pas encore ici de télégraphe, et j'ai dû faire envoyer ma dé[»rche d'arrivée i)ar le Taijnètc, remontant à Libre\ii]e, dernier point (hi (àhic de la West African Company.

A BOMA

UN HÔTEL EX TÔl-E. — INE VILLE UUI SUliT VK TEUHE. — PETITS OISEAUX. CHEZ LE COU VEli.NEUU CENÉliAL. — l'ÉTAT LIUIÎE DU CONGO.

Boina-tlongo, le 3 juin 18'J2.

D'étape en éla[ie nous axanctins tloneenient, sans qne nons soyons cependant encore en roule. Tout marche assez bien, mais avec une sage lenteur; le caractère du noir ayant uih' préférence marquée pour l'indolence, et les blancs eni[do}és dans ce pays-ci se faisant )'a[iidement à ce système du fanilciiir, il est nécessaire de beaucoup se remuer pour mettre en route les trois cents charges que nous devons transporter à Léopoldville.

L"^/.m\s'rt est arrivé à Banane le 31 mai au matin. Nous avons immédiatement fait embarquer nos hommes et sommes montés à bord.

Le soir du 31 mai, nous espérions arriver à Bonia, mais la nuit nous a pris en route, et nous avons été, à notre grand désespoir, obligés de stopper et de passer la nuit à bord, dans une installation un peu primitive. J'ai été réveillé, le matin, }iar un noir (jui cii'aitdes bottines, juste au-dessus de ma tête. Heureusement que je me suis réveillé à temps. Sans cela j'aurais été épouvanté et je me serais demandé si on ne m'avait pas })(Midant la nuit changé en noir, (^e malin-là (1" juin), nous arrivions à Boma et retrouvions X... que j'avais expédié en avant, pour faire le fourrier et préparer logement et vivres. J'ai fait continuer alors Julien sur iMatadi cl suis dcsccndii à lîonia. aliii de rendre visite au gouverneur général de l'I'Jat indépendanl du Congo. \.'AI,(tss(( a donc enunené les autres vers Matadi, on ils onl dû arriver ce soir-là vers cin(| heures et demie ou six heures et s'installer, puis (•t)niniencer à expédiei- (piehpies

colis sur Léopoldville, par caravanes de trente à (|narant(3 liommes. Lorsque je suis descendu du bateau, je me suis rendu diieclement au grand hôtel de Borna, vaste construction entièrement en tôle, où des chambres nous avaient été préparées. L'hôtel paraît vraiment très beau, quand on pense que Borna existait seulement sur la carte, il y a huit ans. C'est un immense bâtiment en tôle avec un assez grand nombre de chambres, construit sur pilotis, élevés de trois à quatre mètres — comme

■^ l':'anjiejx au l"'état,c V

Basse -CoxiT^

Basse -Conn

Bâtiment ppùicipal (le l'iiôtel, a Z éta|es et un orand orcnicr

l-Etace Cai-é

Hiiiiiii iiiiiiiiiiiiH

Jardin

Entrer du. Jardiny

^\\\\^^^\\\^■^\\sl

'LAN DE LHOTEL DE BOMA.

le sont presque toutes les constructions de ce pays-ci — et renfermant plusieurs grandes salles à manger et un café ! Tout autour, il y a deux cours qui renferment un tas d'animaux, tels que poules, chèvres, perroquets, singes, canards, etc.

11 y a là de quoi loger pas mal de monde, et les chambres sont très convenables. Des fenêtres de l'hôtel on aperçoit le Congo, dont la largeur en cet endroit est de quatre à cinq cents mètres, divisé par une île en deux bras. J'avais oublié de vous dire qu'en remontant le fleuve sur \Ahmm, nous avions regardé les rives qui sont très plates et boisées, et qu'on y rencontre de temps en temps quelques fiictoreri(\s, principalement portugaises et hollandaises.

Boma-\il]e! se divise en deux parties : la ville basse et la ville haute. La Aille basse comprend l'hôtel, une demi-douzaine de petites maisons et des factoreries. Elle est située le long de la rive du Congo et est rehée à la ville haute par un petit chemin de fer Decauville, qui ne marche que trois ou quatre fois par jour. Dans la ville haute, qui se trouve sur un plateau un peu plus éloigné du Congo, s'élèvent les constructions du gouvernement, disséminées à une assez grande distance les unes des autres. Ce sont le palais du gouverneur, le sanatorium, la caserne, quelques maisons de fonctionnaires et l'église. Cette dernière est également construite en tôle, et a dû être apportée, toute faite, de Belgique. Elle a une allure assez originale et, de loin , ressemble un peu à une petite église de province en France. 11 y a quelques arbres aux alentours et le long des berges du Congo, mais le pays est beaucoup moins boisé (pie dans les bouches du Congo.

On voit beaucoup de petits oiseaux. Le plus commun est le colibri, qui remplace ici le moineau. Il y a aussi énormément de corbeaux, qui poussent le même cri que les corbeaux français. Ils ont également la même forme, mais autour du cou leur plumage est tout blanc; on dirait qu'ils ont une sorte de collier. Leurs ailes sont un peu plus bleutées qu'en Europe. J'ai vu aussi quelques oiseaux-mouches et des collections de papillons à faire rêver tous les entomologistes et les collectionneurs. On en voit d'immenses et de toutes les couleurs de Farc-en-ciel. Le chmat actuellement est assez tempéré, et, sauf deux ou trois heures de l'après-midi, pendant lesquelles il fait un peu chaud, tout le reste du temps, on peut se promener très agréablement. Les nuits sont surtout très fraîches, et je dors encore plus qu'à Bonnelles ou à Paris! Nous sommes, il est vrai, dans la bonne saison qu'on appelle la saison sèche ou l'hiver, et le soleil ne se montre guère qu(^ pendant trois ou quatre heures, quand il daigne se montrer.

En arrivaul, le 1", je suis allé, dans 1' « après-dîner ». comnn^ on dit ici, voirie gouverneur général, il a été 1res poli, très aimable, et nous nous sommes donné mutuellement beaucoup d'eau bénite de cour, mais il n'a [)as voulu m'autorisera armer les hommes île l'escorte, avant d'arriver aux Kalls: j(> crois que nous causons aux l)ons Belges une peur

qtoiivantable, et que surtout ils nous jalousent beaucoup, car ils n'ont aucun nujyen de recruter des soldats, et toutes leurs troupes ne tiendraient pas un seul jour contre nos cimpiante Arbis. Les soldats de l'Ktat libre du Congo ne sont que des uiallieureux « gosses » noirs, [»ris un peu i)artout, vêtus de loques et dont Tunique occupation est de faire de gros travaux de terrassements et autres.

Le gouverneur, qui est un homme d'une cinquantaine d'années, peut-être un peu plus, est venu, le lendemain, me rendre ma visite avec son ofiicier d'ordonnance et a mis son yacht à ma disposilioii, pour remonter à Matadi. Je compte le faire, probablement d'ici trois ou (juatre jours, et aller voir à Matadi les commencements du chemin de fer, entreprise qui doit être extrêmement intéressante, et dont les Ingénieurs se mettent entièrement à ma disposition, pour me montrer la partie actuellement terminée, c'est-à-dire dix ou douze Ivilomètres sur lesquels la machine roule, et quatre ou cin(| où la pose des rails s'effectuera d'ici à quelque temps.

Dès que Pottier aura fait quelques épreuves réussies, comnn^ photographies, il vous les expédiera. Je ne sais trop qnand elles arriveront, parce que les courriers ne sont pas très réguliers. H y a des bateaux portugais directs qui ne mettent qu'une quinzaine de jours de Banane à Lisijonne, mais les autres bâtiments reviennent assez doucement et mettent bien près d'un mois, sinon plus. Cette lettre-ci partira, je crois, par VAkassa et sera à Paris vers le miheu de juihet. Vous serez probablement, vers cette époque, à Boursault, mais je préfère l'adresser à Paris, étant plus sûr ainsi qu'elle vous parvienne. Pour les lettres que vous nous adressez, il faut mettre en suscription, du moins à ce qu'on m'a dit ici, Stanley-Falls, r/« Matadi, Etat indépendant du Congo. Dans ce [uiys-ci on ne doit gin^-re compter sur une grande régularité [)0stale. Une recommandation : mettez vos lettres dans de fortes enveloppes, ou mieux, toutes en un seul paquet, mais bien ficelé, ou si ce sont des lettres, cachetez-les avec des crampons de fer, parce que la cire fond, et que les lettres qui sont simplement gommées s'ouvrent parfois avec une facilité extraordinaire.

Votre lils. à demi Africain!

Page 1