CHAPITRE III
Shakespeare était en route pour Amsterdam. Il marchait d'un pas alerte et sentait peu le poids de sa besace solidement assujettie sur son dos. L'air était chaud et humide. Une sorte de brume dorée par l'invisible soleil engourdissait la route, les prairies vertes, les canaux tranquilles, les silhouettes proches ou lointaines des moulins. Mais devant cet horizon plat et nuancé, ces bouquets d'arbres réguliers, baignés d'un lumineux brouillard, l'âme du poète chantait un chant étrange et tumultueux. Il revoyait ces deux derniers jours, la mort de Moorels et de l'amant d'Éva qu'on avait retirés du canal, à la place même où s'était noyée la jeune fille, fortement attachés l'un à l'autre : les corps gonflés, les visages résolus, le courage de se détruire puisé dans l'amour. Il entendait la voix aiguë du vieux, ses gémissements, la hautaine confession du jeune homme. En quelques heures, sur un petit espace, s'était joué un de ces brusques drames que les anciens savaient grandir. Ainsi qu'une racine arrachée, tout acte violent et désespéré emporte avec lui des parcelles du terreau humain, une poussière de bruit et d'images qui suit la forme de ses filaments. Mais comment recueillir cette fragile dépouille, comment réunir ce que disperse le destin? « Ici ou là, ce caillou que je pousse appartient à une roche éloignée. Près de lui croît un arbuste dont les feuilles entraînées par le vent iront, troupes inconnues, courir la plaine. Que faisons-nous autre chose? Ce que nous appelons nos mobiles nous échappe. Ce regard de femme, l'éclair de ce bijou, l'odeur de cette rose gouverneront peutêtre désormais notre existence qui coulera dans un canal nouveau, alors qu'une terrible catastrophe ne l'aurait pas impressionnée. De grands moulins tournent sans cesse. Une meule nous broie afin de créer l'avenir et, pour nous mêler, nous détruit. Quand les passions se forment en faisceau, toujours au milieu brille la hache du licteur... Pourrai-je jamais donner à des mots la forme pompeuse du hasard, jeter sur l 'éparpilleraient des faits splendides la nasse de ma réflexion?
i£ VOYAGE PB SHAKESPEARE
Dans l'apparent chaos du monde il y a une vaste harmonie, des lois souterraines et muettes, Dessinée comme ce paysage, la vie circule avec lenteur et ses hardis détours ont été longtemps préparés. Nous nous frayons la voie à travers des présages que nos yeux ignorants ne savent pas lire. »
Au ni de l'eau sans rides une barque passa,, chargée^ de fleurs indistinctes dont les vives couleurs éclairaient l'air tiède. Elle venait, porteuse de parfums, à la rencontre du voyageur, comme les reines antiques au-devant des héros. Mais la tournure de son esprit en fit une sépulture flottante : a Serait-ce toi, corps de la blonde Éva, que j'ai vu si souple et si pimpant, puis crispé par l'humide baiser de la mort? Voilà bien ta tombe, une nacelle fleurie, gracieuse fille d'un pays tragique. Dans les plantes rouges monte la haine, dans les jaunes le remords, dans les bleues l'espoir. Leurs âmes sont peintes autour d'elles, tandis que les nôtres gisent au fond de nous, sans nuances, plus semblables à des cadavres qu'à des vivantes. Que le plus beau soit apparent ! Que nul trésor ne soit enfoui ! Cachée par ces frêles compagnes qui embaumeront le trajet, glisse maintenant vers les enfers, petite Hollandaise meurtrie dont l'âme fut un ornement d'or. »
Quoiqu'il régnât un étincelant silence, le poète entendit une de ces mélodies funèbres qui, par les jours chauds de l'été, montent du cœur des choses. Ces fleurs fuyantes, l'étroit canal aux ondes infidèles pleuraient leur brève destinée, et leurs harmonieux gémissements créaient un horizon sonore. La brume se dissipa. De gros nuages floconneux couraient dans le ciel vaste, aéré, personnages gonflés de pluie que le vent bouscule et déforme. Ils saluaient, dansaient, se dandinaient ; leurs bras et leurs têtes avaient des allongements comiques ou se ramassaient en boule, si bien que, pour rire, d'un coup de sa lance splendide, le soleil les détachait d'eux et ces membres épars continuaient seuls la pantomime. Intermédiaires entre le sol paisible et 1 espace chargé de vapeurs, les moulins manœuvraient leurs ailes. Le chant d'un coq déchira la campagne. Or tous ces épisodes devenaient pour Shakespeare des signes précis^ car, mis eti branle par le voyage, son esprit de vingt ans s ouvrait aux moindres frissons de la nature et il sentait, au plus profond de lui, sa personnalité grandir à chaque atteinte du monde extérieur : « Voir tomber un bolide ! une chenille devenir papillon! une âme changer d'aspect! En ce moment, la mienne tressaille. Je ne comprends plus, mais j éprouve. Tous mes sens sont comme prolongés. Ils aboutissent à uns
sorte de cœur tremblant qui bat selon la fantaisie des rencontres et il me paraît qu'un œil nouveau s'est ouvert en moi sur le mystère. C'est bien, la douleur ! C'est beau, la pitié ! C'est noble, la vengeance ! Et le souvenir est un joyeux compagnon. Mais, derrière ces masques, il y a quelque chose de plus ample encore : l'homme que nous sommes et qui se métamorphose, le comédien des comédiens, dont les costumes n'ont pas de nom, dont les tréteaux sont nomades et qui, jeune besacier courant les routes, essaye un peu de tous les fards. »
Il arrivait à un petit bois. Le chemin longeait une maison de briques rouges. Devant la porte, une jolie voiture. A la tête du cheval, un enfant armé d'un fouet. Le père allait partir et embrassait la mère qui tenait une petite fille dans ses bras. Une vieille dame, en signe d'adieu, secouait sa tête ridée et, détaché de tout, auprès du marchepied, un chat noir lissait sa fourrure. C'était un moment familial et doux. Le cheval hennit, le fouet claqua et la charrette se mit à rouler suivie de baisers et de rires. Cette image tourna Shakespeare vers des idées de bonheur et de calme. Il remercia le hasard du cadeau.
Un peu plus loin, ce fut un autre spectacle. Au revers d'un fossé, dans des poses nonchalantes, une troupe de Gueux étaient assis : faces hérissées, vêtements poussiéreux, ' armes à terre. Une mégère de visage implacable les haranguait avec fureur :
— Au repos, lâches que vous êtes, et quand on vient de tuer votre chef ! Vos jambes sont en liège et vos mains en papier. Faces de taupes !
Elle leur montrait le poing. Ces invectives ne les touchaient guère. Quelques-uns ricanaient. Lorsque Shakespeare passa, il sentit sur lui des regards curieux. Une voix l'interpella :
— Où vas-tu, camarade?
— A Delft.
— Avance donc.
Il était dans le cercle et répondait à l'interrogatoire. La hurleuse continuait ses imprécations.
— Assez, la mère ! Tu nous romps les oreilles. Tu vas être fessée, si ça dure.
— Faces de taupes ! Faces de taupes ! Farnèse vous fera pendre, noyer et brûler. Ah ! Ah !
Elle rit d'une façon terrible. William était en marche, repris par les visions de la haine, et elles l'étreignirent jusqu'à Delft
Il entra dans cette ville par une porte rouge, car le soleil déclinait à la ligne nette de l'horizon. Les canaux, pareils à des rubans de feu, les maisons flamboyantes; le carillon tel qu'un tocsin, le va-et-vient d'une foule active, trépidante d'une humeur belliqueuse, tout faisait revivre l'incendie d'autrefois dont les redoutables récits étaient parvenus jusqu'en Angleterre : « A la bonne heure, pensait Shakespeare, tu te présentes suivant ta légende, vieille cité dont chaque pierre fut marquée de terreur. Le badin âge du crépuscule te replace au centre du fléau, alors que les femmes hurlaient et couraient, étouffant leurs petits contre leurs poitrines, que les pignons croulaient avec un bruit sinistre dans le brasier où se chauffe le destin. Puissent les hommes se modeler sur toi ! Si César m 'apparaît au tournant d'un sentier, je désire que ce soit la figure rayonnante, la tête enlaurée, le flanc percé d'un glaive, gloire et blessure, fantôme royal paré pour l'immortalité et la mort. »
Il suivit le peuple dont les mouvements instinctifs mènent toujours au point le plus passionné. Le long d'un canal bordé de tilleuls marchaient pêle-mêle des arquebusiers et des bourgeois, des vieillards, des enfants, de belles filles casquées d'or. Les voix étaient hautes et claires. Il côtoya une antique église, nourricière d'un carillon qui ne cessait point. Il entra dans la cour d'un grand palais sombre. Là, près d'un escalier, montrant le mur du doigt, vociférait un homme à barbe blanche :
— Vous voyez la trace des balles. Il y a du sang sur les marches. Nuit et jour ce sang gémit. A travers toute la contrée il réclame, il réclame des vengeurs. Levez- vous, fils de la Hollande ! On a tué votre père aux mains valeureuses et compatissantes. On a tué celui qui veillait sur vous et dont l'ombre encore vous protège. Il est mort pour votre liberté, pour vos franchises, pour votre religion. Mais cette porte qui se haussait à son passage, ces murailles fières de l'abriter, ces degrés qui portèrent le poids de son pauvre cadavre troué, tout vous crie d'anéantir les traîtres.
Les bras robustes de l'orateur tressaillaient pour cette démonstration ardente. Ses yeux profondément enfoncés, les mouvements de sa barbe et son éloquence impressionnaient l'auditoire qui l'approuva par un âpre grognement. Cependant un bourgeois renseignait Shakespeare. Dans cet angle obscur, un mois auparavant, Guillaume d'Orange avait été assassiné par Gérard. Depuis et chaque jour, ce vieux serviteur venait à la même heure haranguer la foule :
go
— Ce qu'il y a de curieux, monsieur, c'est que c'était un bonhomme silencieux et timide qui aurait bien mérité lui aussi le surnom de Taciturne. Ce malheur l'a comme enragé. Il passait pour un peu simple et même il bégayait. Aujourd'hui, c'est un lion rugissant.
Le vieillard était tombé à genoux et, le corps renversé en arrière, dans une posture extatique, il rappelait les sublimes vertus de son maître :
— Qu'il était bon ! qu'il était sage ! Il n'avait d'âme que pour vous. Il ne parlait que de vous. Un misérable morceau de plomb a détruit tout cela. Il désignait l'emplacement fatal : C'est comme si c'était hier. J'entends le coup, j'arrive et je le trouve couché sur l'escalier, respirant encore. Ah I réveille-toi ! Reviens au milieu de nous ! Ne nous laisse pas seuls et désolés comme des enfants.
Il sanglotait. Ses grosses larmes arrosant ses rides étaient visibles à distance. Autour de lui les visages fanatisés revê taient les expressions que commandait sa harangue. Plus qu'à Rotterdam, plus qu'aux récits de Gueux, William admirait la force cohésive de la haine. A l'endroit où le crime avait été commis, un vociférateur assurait l'expiation. C'était la source du fleuve de vengeances qui bouleversait les canaux tranquilles. Les aboiements de ce vieux chien fidèle empêcheraient les passions de s'engourdir et retentiraient longtemps sur les Pays-Bas. La conformité de l'heure somptueuse et du lieu tragique donnaient à la scène l'amplitude nécessaire. Or, levant la tête, le poète vit, au-dessus de cette agitation, l'indifférence d'un grand carré de ciel rose, car l'équilibre parfait de la nature oppose partout le repos à l'énergie et le mutisme aux vaines rumeurs. Et, comme le vieux s'acharnait à sa prédication, le jeune homme, mentalement, lui donnait la réplique.
— A tout moment n'ayez que cette idée, la vengeance. Aiguisez vos glaives. Fondez vos balles. Songez à cette loyale figure de héros.
— Aujourd'hui raide et glacée, et qui perd lentement sa forme dans le tombeau comme elle la perdra dans l'histoire,
— Il exige de vous le massacre des maudits...
— S'il exigeait une chose, ce serait la paix et le silence. — ■ Pas de pardon. Point de pitié !
— Sur le ciel et sur la terre, rien que du pardon, rien que de la pitié. A deux mètres au-dessus du sol on peut encore sourire, mais la laide grimace de la fureur est impossible.
Êt c'est ainsi que de ce palais noir, tout retentissant d'un
vacarme haineux, Shakespeare sortit avec un grand besoin d'apaisement et d'amour, et, comme les mouvements de son cœur étaient brusques, il détesta les violences autant qu'il les chérissait quelques heures auparavant : « Le sang poisse et se caille. Je ne vois plus que des criminels, des furieux. Grotesque débauche de couteaux et de mousquets. Bandes d'hommes ivres et seulement lucides quand il s'agit de choisir remplacement mortel, de percer adroitement un foie ou un rein. Cet autre bégayait. Il retrouve la parole afin de continuer un meurtre par d'autres meurtres, de pousser à l'extermination. D'ailleurs, du nord au sud, des régions glacées aux régions brûlantes, ils ont des femmes., de douces femmes à la chair rose et aux dents blanches, ils ont des fruits, ils ont des fleurs, des petits enfants veloutés chez qui la parole vient avec le geste par saccades. Ils ont le baiser, ils ont le pain, ils ont la faculté de chanter et d'inventer. Mais cela ne leur suffit point. Ce qui est beau, c'est d'éventrer les femmes, de tordre leurs longs cheveux, de briser les enfants contre les murailles, de mettre le feu à ces palais dont rêvait joyeusement l'architecte. Fracasser, piller, détruire, telle est la noble besogne humaine. A cette boucherie tout est prétexte. Un Dieu dans du pain ou hors du pain, une phrase dans une Bible, un bout de territoire, le fait de parler un langage différent. Puis, lorsqu'il s'est bien roulé dans des vomissements ensanglantés, l'idiot se relève et sur l'horizon en ruine promène un regard hautain. C'est son œuvre. A ses pieds, les animaux. Au-dessus de lui, ce qu'il appelle son créateur et qui, à en juger par la créature, est un fameux maître à danser, et, dans l'intervalle, une cuisine de sorcières, un chaudron plein d'os et de vermine, une ratatouille de meurtres, de pestes et de désastres. »
C'était le moment divin qui sépare la nuit du crépuscule, frontière rose noir où tant d'ombres palpitent. Le poète s'assit sur le quai désert. Le canal reflétait le^ merveilleux travail des arbres et des maisons au faîte crénelé. Ces images brunes, polies, délicates étaient plus douces que la réalité et la moindre brise faisait courir sur elles un frisson. Derrière les toits commençait l'espace assombri. Le discret carillon, une lointaine rumeur populaire ne déformèrent pas les traits de ce luxueux silence dont Shakespeare épiait les incidents subtils : un pli sur le miroir, l'effacement graduel des feuillages et des pierres dont les contours seuls subsistaient. Il resta là jusqu'à la nuit complète, jusqu'au scintii-
lement des étoiles. L'architecture fine des maisons restait grise sur les bords, dentelle blême encadrant une masse opaque. Quand les fenêtres furent éclairées, les sailiies de la brique assortirent dans une lueur rouge âtre et de sveltes bandes de feu glissèrent sur le canal. Les arbres vaincus n'étaient plus que de grosses boules obscures. Il devint impossible de savoir pourquoi des taches d'un violet funèbre s'appliquaient ici et là sur les demeures et leurs humides fantômes.
Ce drame muet enchanta Shakespeare : « C'est le plus terrible de tous, car il a des phases implacables. Il m'enseigne comment il faut voir. Les cris et les massacres ne sont que fenêtres éclairées. Le canal est l'esprit du poète. Ici tout s'allonge et s'effile. Un souffle mystérieux plisse la réflexion. Suivant un rythme défini, les violences travaillées par l'homme, c'est-à-dire les maisons, les violences travaillées par la nature, c'est-à-dire les arbres, rentrent peu à peu dans le néant, et l'ombre, ainsi qu'une brume, envahit méthodiquement leurs reliefs. Acre sève noire, la mort monte dans l'être. Je regarderai monter la mort. L'amour illumine et lutte. Je laisserai les lueurs de l'amour danser à la surface de mon âme. Illustre Taciturne au surnom prédestiné, dans quelles eaux infernales mires-tu en cette minute ta noble face où se reconnaissait tout un peuple? Quelles ténèbres assiègent déjà ta statue dressée dans le cœur de tes concitoyens ! »
En proie à une sorte de fièvre intellectuelle qu'alimentait un copieux repas, Shakespeare marchait vers la ville de Leyde. C'était une nuit brûlante et sans lune. Quoiqu'il se fût très exactement renseigné sur sa route, il hésitait parfois au croisement de deux chemins, contre une palissade, à l'entrée d'une allée d'arbres semblable à la gueule d'un four. Les spectres des moulins se dressaient tout autour de lui. Il éprouvait une angoisse superstitieuse : « Il est heureux que j'ignore les gnomes et les farfadets de ce pays-ci. Ainsi je les frôle sans m 'émouvoir. Sans aucun doute, derrière chacun de ces moulins se tient le petit guetteur pernicieux, avec un rire phosphorescent et des pieds gras qui clapotent sur le sol. Mais il n'a que faire d'un étranger. Quelle solitude ! » Il se rappela ses terreurs d'enfant, les histoires diaboliques que l'on contait à la veillée, en chuchotant aux meilleurs passages, et les aventures réelles des voisins. Le père Johnson, rentrant à Stratford sur le coup de minuit,
avait été abordé par un haut gaillard qui parlait une langue étrangère et tout à coup, écartant son manteau, avait montré au bonhomme épouvanté un corps traversé de plus de vingt coups de poignard dont chacun eût dû faire un cadavre. Le batelier avait été hélé un soir sous une pluie battante par trois cavaliers, et, ceux-ci à peine sur son bachot, il s'était aperçu avec stupeur que chacun avait deux visages, quatre bras et quatre jambes, terminées par quatre pieds fourchus : « Quelle joie j'éprouvais, assis dans un coin de la pièce, à ces effrayantes aventures ! Les objets familiers prenaient des figures énigmatiques et la vitre teinte de nuit devenait la porte du mystère que Ton ne regarde qu'en tremblant. En moi montait la peur, aussi active, aussi déformatrice que Kamour, et qui peuple l'univers de larves. Souveraine de l'inconnu, elle gouverne son fabuleux royaume avec des claquements de dents, des yeux dilatés, des mains qui repoussent on ne sait quoi. Le cri rauque du petit enfant, à la tombée du jour, le huchement du chien à la lune, des regards d'animaux sur le point de parler, l'horreur de se retourner, de fixer un miroir, un étang, d'entendre prononcer certains mots, tels sont les messagers de la puissante princesse vêtue de vert et de noir qui nous tient un doigt glacé sur le dos depuis l'éblouissement de la naissance jusqu'à l'abîme de l'agonie. Celui qui sent a peur, car toute passion est fugitive, tout amour laisse sur la peau une marque blême. Celui qui pense a peur, car la solitude de la pensée est atroce ; et il siffle pour s'encourager, celui qui traverse la forêt de la réflexion. Celui qui détruit a peur3 parce qu'il écoute le bruit des décombres, et celui qui construit a peur, parce qu'il ne sait comment l'avenir utilisera son effort. Les gouffres de l'espace et du temps nous causent ce vertige moral. »
Un sourd roulement de tonnerre ramena le poète à la circonstance. Il était en sueur. Il s'arrêta quelques secondes, respira l'haleine étouffée de la campagne. En avant, en arrière, c'était l'obscurité opaque. 5Sur les boissons, sur les canaux et sur les plaines la nuit pesait comme une pierre noire et chaude. Il s'essuya le front, déplaça la corde de sa besace. Un cri singulier raya l'espace, qui tenait du hululement et du rire et se terminait par une sorte de grelot, Shakespeare songea à un hibou attardé : « C'est peut-être aussi quelque victime de ces jeux sanglants, Espagnol ou Gueux, qui bâille dans l'inaction de la sépulture. Il doit rôder aux alentours plus d'un grand capitaine décharné,
ou d'un tronçon haché par les supplices, main en quête de son bras, col en quête de son crâne. » Il écouta encore. Le cri se répéta, mais plus faible, et cette fois son caractère de ricanement fut perceptible : « Si la déchirante ironie des choses se dégageait, elle aurait certes ce timbre et cet accent. » Le grondement de l'orage se rapprocha. Les artilleurs célestes plaçaient leurs pièces en batterie. On entendait les lourdes roues des chariots. William se remit en marche. Son cœur palpitait avec force et il sentait trembler le voile qui nous cache le surnaturel. C'était une jouissance hérissée, un voluptueux fourmillement des doigts et de la nuque, et les oreilles exaspérées attendaient la reprise du bruit inexplicable.
A l'instant précis où celui-ci sortait à nouveau des ténèbres, plus proche et plus strident, un vaste éclair illumina deux moulins, un bosquet d'arbres, tout le régulier détail de l'horizon, et, à quelque distance de lui, sur la route, Shakespeare aperçut, fulgurante silhouette, un petit homme trapu qui se hâtait : « Voilà donc mon crieur. » Il courut pour le rejoindre, l'angoisse et la curiosité le talonnant. Le vacarme de la foudre éclata sur sa tête ainsi qu'une cataracte de grosses pierres. Les chevaux impétueux du vent entreprirent leur furieuse galopade. D'invisibles feuillages frémirent. La lueur fut cette fois aveuglante et suivie presque aussitôt d'un véritable coup de canon ; mais Shakespeare vit à deux pas l'étrange voyageur. D'une voix de cauchemar, il hurla.
— Allez-vous à Leyde?
Et comme sa question restait sans réponse, il la répéta à travers la bourrasque. Un implacable éclair lui montra qu'il était à côté d'un vieillard courtaud et barbu, pauvrement vêtu, aux yeux luisants, qui, nullement stupéfait, arpentait le sol de ses jambes grêles.
— Vous n'êtes pas bav..., s'écria le jeune homme, mais il n'acheva point.
L'air trembla. Une formidable fantasmagorie de vert et de rouge, traversée de zigzags violets, donna de la campagne incendiée une image brève et détonante, et des échos issus de toutes parts prolongèrent ce chaotique épisode. La pluie commença de tomber par larges gouttes tièdes qui imitèrent, sur l'immense étendue, le hâtif piétinement d'un troupeau,
Dans le silence qui suivit, William interpella le vieillard.
— Est-ce vous que j'ai entendu crier tout à l'heure? Ils marchaient maintenant côte à côte et du même pas.
l»e poète percevait son souffle court et pressé, tel qu'un
soupir continu. Il attendait anxieusement une réponse qui lui prouvât qu'il avait affaire à un vivant. Elle fut faite enfin, d'une voix sèche et nerveuse.
— Oui, c'est moi. Je chantais.
— De loin, vous aviez l'air de rire.
Il y eut un grincement, puis un temps d'arrêt, puis la voix reprit :
— Je ne sais pas où je vais.
— Vous êtes de ce pays? demanda William.
— Je suis de tous les pays. Partout où vous voyez un pas humain, c'est mon domaine. Je suis le père des empreintes terrestres.
Ici l'étrange et maléficieux gloussement souligna la bizarrerie du propos.
La conversation s'engageait ainsi, coupée par les rafales de pluie, les coups de tonnerre, les bramées du vent. La tempête exaltait Shakespeare. Sa crainte avait disparu. Chaque nouvel éclair lui démontrait l'existence réelle de son compagnon ; mais, dans l'obscurité, il doutait de cette existence et il espérait quelque révélation de la bouche ténébreuse, quelque parole fatidique proférée de cette voix fébrile et saccadée qui lui arrivait à travers le tumulte de la nature et des ricanements sardoniques.
— Vous marchez vite. Vous êtes pressé, sans doute?
— J'ai hâte de rentrer dans mon royaume.
— Quel royaume?
— Celui qui gît à l'ombre de mon sceptre. Ils m'ont tué le Taciturne. Mais je le remplacerai. Hi, hi ! Je le remplacerai.
C'est un fou, se dit Shakespeare, et une soudaine apparition du visage creusé et des yeux fixes fut pour lui la certitude.
Pendant le déchaînement de l'orage, il résolut de flatter cette manie, d'être fou lui-même la durée de cette nuit prodigieuse. « D'ailleurs, en le suivant à travers son labyrinthe, j'aurai peut-être des surprises. Le paysage de la raison, plongé dans un désastre obscur, s'éclaire, paraît-il, de lueurs brusques, et le fracas de la foudre cérébrale a aussi ses illuminations. Masqué comme lui, je devinerai derrière ses divagants détours les méandres de sa logique, et qui sait si ces têtes en rumeur n'ont pas leurs rythmes et leurs coutumes? »
— On vous a donc dépossédé?
— On m'a dépouillé, battu, chassé. Mes pauvres enfants ! Ma femme et mon trône! Ils ont tout pris, tout pillé.
Mais ces mauvais temps cesseront. Hi, hi, hi ! Je vais retrouver mes États. Mon noble cousin me les garde. Entendez- vous?
— L'orage au-dessus de nous. Il semble qu'il s'apaise et la pluie diminue de violence.
— L'orage, la pluie ! Ah ! vous êtes, vous aussi, un rabaisseur de gloire. C'est le canon qui tonne en mon honneur. Sur les remparts relevés, une foule ardente se presse et m'acclame. Le rire éclata, douloureux et bruyant. Hi, hi, hi ! Chacun reconnaît ses torts.
— On m'a fait également beaucoup de peine. ; — On vous a pris votre royaume?
— Hélas, oui. C'est la même aventure. Je suis resté six mois dans un cachot et ils ne me donnaient à boire que de l'eau croupie.
Shakespeare sentit qu'une main cherchait la sienne, puis la serrait avec compassion. La voix du fou perdit de sa dureté. Il soupira profondément.
— Alors, nous sommes frères et le destin nous a réunis. Venez à ma cour. Je vous donnerai ma fille en mariage. Elle est belle et de puissants seigneurs me l'ont déjà demandée. Où donc est-il, votre royaume?
— A l'extrémité d'un rocher, sur la mer. Mon palais est en escarboucles et jour et nuit il y brille mille lumières. Je donne là des fêtes splendides. Vous serez mon hôte.
— Oh ! non. Oh ! non. La voix devint terrifiée et timide. Je suis un pauvre vieillard. S'ils me savaient riche, ils me tueraient. Ils m'ont déjà fait tant de mal. Je n'ai pas mangé depuis deux jours.
i — Arrêtons-nous un instant, déclara Shakespeare avec autorité.
La rafale se calmait, le tonnerre devenait lointain, mais de larges lueurs persistèrent, de telle sorte que la nature continua à jouer son rôle dans cette comédie morale, et le fou, montrant les moulins, s'écriait : « Voilà mes chevaliers » ; montrant les arbres : « Voici leurs dames » ; montrant la route : « Elle est sablée d'or. »
Le poète tira de sa besace un morceau de pain et de viande, restes de son dîner, et les donna à son compagnon qui les saisit avidement. Il mangeait avec gloutonnerie. Son rire de squelette cédait au bruit de ses mâchoires. Et Shakespeare éprouva une grande pitié devant cette fringale plus forte que l'illusion. Sa faim rassasiée, le roi s'exprima posément, d'un ton raisonnable et discret, qui s'accordait à merveille avec la petite pluie fine et le terrain détrempé. :
— A peine dans mes États, je déclare la guerre' à vos ennemis, et je vous nomme mon premier ministre. Vous vous occuperez de la nourriture du peuple. Il est très nécessaire que le peuple soit alimenté. Vous veillerez aussi à ce qu'on ait à discrétion de la bonne bière. Je veux régner sur des sujets gras et luisants.
— Cuirai-je le pain tous les jours?
— Certes, autrement il est rassis et devient dur comme un caillou. Pendant le siège de Leyde, nous finissions par dévorer la terre et les vers qui s'y trouvent. J'appelais cela la revanche des morts.
— Combien de temps dura le siège?
— Cent trente et un jours. Nous croyions que cela ne finirait pas.
— Vous commandiez vous-même vos troupes?
— Mais, non, camarade, j'étais cordonnier. Le petit cordonnier dans la rue près de l'église, à gauche.
— Vous êtes cordonnier?
— Qui dit cela? Ce sont mes adversaires qui s'ingénient à vous tromper. Ils emploient des ruses infernales. Ils m'avaient caché mon sceptre. Je l'ai cherché huit jours. Il était dans un tas de fumier. Et à vous, que vous ont-ils fait?
— Ils m'ont débarqué d'Angleterre en Hollande. Je ne connais pas ce pays. Je ne sais jamais si je suis dans le bon chemin.
— Certainement, vous allez à Leyde. C'est ma ville» Je ne m'y trompe pas. Mais, au fait, pourquoi me posezvous ces questions? Est-ce que vous ne seriez pas un traître, vous aussi? Est-ce qu'ils ne vous auraient pas envoyé vejrs moi pour m'épier, m'attirer dans un guet-apens, comme le Taciturne.
Le vieillard avait fait halte. Il paraissait oppressé et sa voix était redevenue dure et frénétique. Tout à coup, il poussa son atroce hennissement et bondit en avant avec agilité. Puis il vociféra :
— Maudit ! maudit ! Je vous ferai pendre et broyer. Je vous ferai rompre les os un à un. Je vous ferai arracher la langue. On dévidera votre intestin et il séra un collier pour ma reine. Hi, hi, hi !
Dans un éclair plus vif, Shakespeare le distingua déjà loin, qui gambadait et grimaçait, semblable à sa première apparition. Ensuite, il se mit à courir à toute vitesse et Von entendit sa galopade dans la boue. Le poètç se trouva seu| et plein de trouble devant un problème autrement ténébreuk
que la nuit : « Pendant que je me prêtais à sa folie, je sentais quelles faibles barrières me séparaient de la sincérité. Ma voix avait un accent nouveau et elle eût commandé des gestes désordonnés. Un immense orgueil rapportait à moi ce puissant tumulte de la nature. Et qui donc, l'espace d'une seconde, n'a pas cru à sa propre royauté? En ce moment même, sans me l'avouer, je me figure que le hasard récolte pour mon imagination une matière riche et malléable afin qu'elle la travaille artistement. Je me plais à supposer que l'orage éclatait à point pour tendre mon esprit vers des beautés terrifiantes, et que ce pauvre bonhomme avec son rire disloqué n'a eu qu'un but : engrosser ma cervelle. L'orgueil et la douleur, les deux parents haineux tapis dans le même coin de l'âme et qui se blessent et se déchirent, se donnent à tour de rôle le pouvoir. Celui qui souffre trop sera roi, et quiconque règne souffrira plus que d'autres. Le siège et la famine, mais c'est l'état habituel de l'intelligence ! Les sensations nous assaillent de partout, aiguës, insupportables, aussitôt transformées en idées, en vapeurs, en viande creuse. Je tenais un homme, un son, un parfum, une émotion ; il me reste dans la main quelques froides étiquettes, de la poussière logique, l'illusion de la vie. Alors je m'écrie qu'on m'a dépossédé, que je veux mon royaume, et puis je soupçonne, je m'épouvante et je m'enfuis sans regarder derrière moi. C'est l'orgueil qui a dompté la douleur et commande désormais mon pantin. Comme on lit bien ses désirs à la lueur de la foudre I »
Ayant dormi dans une cabane abandonnée que lui désigna un éclair, Shakespeare arriva de belle humeur à Leyde. La matinée était allègre et vêtue de rosée. La crise de l'orage délie la nature. La rencontre du fou avait été pour le jeune homme un accroissement de sensibilité, car il assimilait aussitôt tout épisode. La meule infatigable de son imagination saisissait le réel, le déformait à l'aide de métaphores, et, par ces dernières, le pulvérisait, le répandait sur toute la féconde surface pensante. C'était une germination soudaine de belles plantes mentales, dont la racine plongeait dans l'émotion, et dont la tige et le sommet atteignaient des régions abstraites où un mot vaut un être et un symbole un acte. Ce que la réflexion d'un homme met souvent une vie entière à couver, lui l'éprouvait en une seconde. Le moindre objet suscitait en lui la levée de plusieurs séries d'idées promptement ramifiées dans toutes les directions. Or, cette
puissance créatrice n'allait pas sans secousses et sans tremblements, aussi fulgurante que la douleur, aussi passionnée qu'un grand vice. Voici donc ce qu'il se disait en franchissant le seuil de la cité de Leyde, tandis qu'autour de lui les Hollandais s'agitaient avec la fébrilité de fourmis reconstruisant leur demeure dévastée :
« J'ai passé cette nuit par un de ces moments qui fixent la personne et le caractère. La pluie, l'orage, la course et je ne sais quel détour mystérieux de la vingtième année m'avaient rendu béant à toute impression. Le langage de ce fou, l'aspect de ce fou, l'exhalaison morbide de ce fou allaient frapper au fond de moi des plaques sonores dont les échos ne s'éteindront pas. Je subissais cet état de vague volupté qui est comme l'attente d'un sentiment nouveau et qu on a dans les rêves obscènes, dans les angoisses suprêmes de la jalousie, au cœur flamboyant du remords. O royal vertige, étrange ivresse ! C'est l'étreinte continuelle du désir ! Le désir, souffle impétueux de mes voiles, mon gouvernail et ma marée, soleil qui chauffe et qui éclaire les régions les plus secrètes de Shakespeare. Un peu avant son assouvissement, c'est une extase compréhensive. Rien n'échappe à ma métempsycose. Je suis l'arbre et le fruit, le chien et le cheval, le prince et le bouffon. Tout à l'heure j'étais ce fou, car je désirais l'être. La rafale du désir était plus forte que la tempête. Les démons bondissant en moi se mêlaient par furieuses sarabandes. S'ils sortaient dans le monde, le monde serait perdu. »
Il se trouvait sur une place plantée d'arbres, entourée de grands et beaux monuments. Il y en avait un noir, un blanc pareil à une église et deux plus petits et grisâtres. La multitude bariolée du peuple semblait attendre quelque chose. Les coiffes d or, les casques et les chapeaux à plume, les pourpoints verts, jaunes et rouges et les robes de velours nuancé, les épées et les luisantes cuirasses formaient comme un tapis aux ornements mobiles. Les notes argentines de plusieurs carillons paraissaient une couleur aérienne. Les hautes demeures, perrons et tours couronnées, projetaient leurs ombres sur la place, et dans ces ombres se tenaient les citoyens nombreux, pressés, aux regards dirigés vers le même point. Shakespeare questionna un jeune homme dont les coudes entraient dans sa poitrine. Il avait un visage aigu et mince, une courte moustache relevée, un gros pli au milieu du front et, quand il répondit, ce fut avec un ironique plissement des lèvres :
— Nous guettons la sortie des drapiers, monsieur. Quand
le fléau de la guerre a cessé, commence le fléau de l'ennui.
L'ignorance où était Shakespeare des événements contemporains le plongea dans le ravissement.
— Comment, monsieur, il y a plusieurs jours que vous êtes en Hollande et mes braves, mes honnêtes, mes glorieux compatriotes ne vous ont pas déjà renseigné à fond sur leurs petits démêlés avec les Espagnols. Mais c'est impardonnable. Car nous sommes bavards, oh ! excessivement bavards. On appelait ce pauvre Guillaume — Dieu ait son âme ! — le Taciturne, parce qu'il ne prononçait que cent mots à la minute.
Sachez donc que cette ville a subi, il y a dix ans, un siège mémorable, accompagné d'une famine également mémorable, selon moi nécessaire, car le peuple périssait de gras fondu. Vous n'imagineriez pas que ces bœufs se sont battus comme des lions. Mais quand Guillaume d'Orange, ayant rompu les digues, entra dans la cité avec des provisions, ce fut, paraît-il, le plus beau moment d'enthousiasme de nos annales. Victorieux aujourd'hui, nous retombons dans notre apathie naturelle, et vous voyez de quoi se satisfait la curiosité publique : une sortie de commerçants. C'est ce matin la fête des drapiers. Jusqu'au soir, bombance et ripailles. On verra là tant de trognes luisantes et de babines ensaucées que je me demande comment le diable chargé de punir la gourmandise pourra se reposer le dimanche.
Shakespeare était frappé de la mine gouailleuse de son interlocuteur. Celui-ci s'en aperçut :
— Je vous étonne. C'est que je suis un produit nouveau. Les générations vont vite, quand on rôtit les grands-pères et qu'on écorche vifs les papas. Donc je suis étudiant de la bonne Université de Le y de. Il y a vingt ans, vous n'eussiez pas trouvé mon pareil dans tous les Pays-Bas. Quand la ville fut délivrée des Espagnols, Guillaume d'Orange, afin de lui témoigner son contentement pour sa bravoure, lui donna le choix entre une levée d'impôts et une Université. Par quel sortilège ces gens excellents, mais bêtes, préférèrent-ils l'Université ?v Je l'ignore. Ils ont dû croire que c'était une viande inconnue. Toujours est-il que je suis un fils de leur erreur. Mes camarades et moi menons ici vie joyeuse et savante. Nous ne nous laissons dépasser en goinfrerie, paillardise, logique et philosophie ni par les Français, ni par vous autres Anglais, ni par les Allemands, ni même par les Suédois... Mais attention, le spectacle se prépare.
La porte de la maison la plus sombre s'ouvrit à deux bat-
tants avec un grincement mélodieux et, au milieu des acclamations populaires, les syndics des drapiers descendirent les marches du perron. Solennels et vêtus de noir depuis la pointe des souliers jusqu'aux feutres à larges bords, ils portaient autour du cou des rabats de dentelles d une blancheur éblouissante. Leur gravité seyait à la force bourgeoise. Ils donnaient l'idée d une richesse solide, appuyée sur l'économie et le travail, et de natures ardentes maintenues par des lois. Un pan de soleil, qui les voulait glorieux, se brisa contre leurs costumes, mais éclaira leurs mâles et tranquilles visages. Celui qui marchait en tête et qui, comme un missel, tenait un gros livre de comptes, avait une tête de chat, une fine moustache fauve et des yeux clairs, de sorte que la lumière baignait ses traits d'une splendeur rousse. L'osseuse physionomie du second paraissait éclaboussée d'or, ainsi que les boucles de ses cheveux qu'il avait amples et frisés. Les suivants restaient dans la pénombre ; mais bientôt ce fut leur tour de passer par la zone illuminée, et ils la traversaient un à un d'un pas égal et sûr, portés jusqu'à l'esprit de Shakespeare dans des attitudes rayonnantes. Cependant sous le porche obscur se pressait la cohorte des drapiers dans une confusion en relief, et une joyeuse clameur s'éleva quand on vit flotter leur bannière. Le fifre jeta ses notes stridentes. La foule fit la haie et les enfants., portés à bout de bras, admirèrent la puissance commerciale. Quelques-uns reconnaissaient leurs pères et les femmes désignaient leurs maris, mais rien ne dérangeait les sérieuses figures du cortège, ruban noir qui se faufilait à travers les couleurs violentes.
— Ne dirait-on pas un enterrement? murmura l'étudiant jaloux. Tant d'affaires pour des piqueurs de drap !
— C'est beau tout de même, répliqua Shakespeare. Il avait compris la cité. De solides intérêts à la base et
des contrats qui assurent les consciences. Des métiers honorés, célébrés par des fêtes, le sentiment professionnel, des traditions solidaires et le respect du droit. Ainsi que l'indiquait le soleil, ces hommes, ces syndics, redevenus bourgeois, avaient eu leur phase héroïque, et aux heures redoutables leurs visages savaient resplendir. Dans ces murs encore fumants, la foi avait attaqué la raison et, quoi qu'en pensât le chevalier John, elle avait été vaincue. Une pareille race est indestructible.
L'étudiant entraîna le poète vers une petite auberge et là continua son bavardage.
— Rien n'est intéressant, monsieur, comme les années qui suivent les catastrophes. J'étais jeune et pourtant j'ai savouré la vie ainsi qu'une liqueur rare. On fait le compte des morts. Examinez ces gens qui passent et repassent. Certains ont des mines défaites et navrées. Ce sont les inconsolables. Ils ont subi des chocs trop rudes. Quand on perd ses enfants, on en refait. Quand on perd sa fortune, on la reconstitue. Quand on perd à la fois ses enfants et sa fortune, il arrive qu'on tombe dans un accablement profond. Si vous abordiez celui-ci, il vous repousserait d'un ton rogue ou vous écarterait par un profond soupir. C'est un misanthrope. Cet autre, quand vient le soir, grelotte de peur et croit entendre la mousqueterie. Le carillon, c'est le tocsin. Les illuminations des fêtes lui représentent des incendies. Cet autre est devenu fou. Il est le duc d'Albe et veut massacrer ses concitoyens. Il est Guillaume le Taciturne et porte dans ses mains le sort de son pays. Nous avons celui qui redoute les jésuites et les cherche dans ses placards et sous son lit, celui que la famine a plongé dans un égoïsme épouvantable, rendu avare jusqu'à affamer ses enfants et renouveler pour eux la sinistre époque. Nous avons celui qui s'enferme et ne veut plus sortir, celui qui craint de passer par telle rue où l'odeur d'un cadavre l'a saisi fortement à la gorge...
— Ainsi, interrompit Shakespeare, les tempéraments sont changés de fond en comble et l'on peut voir se métamorphoser les caractères?
— C'est cela même. Aux repas de famille on ne se reconnaît plus. Le timide est devenu arrogant et le joyeux mélancolique. Le marchand récite des ballades. Le peintre s'est mis à vendre de la laine. C'est un branle-bas général. Mais vous avez vu tout à l'heure cette assemblée enthousiaste sur la grande place devant l'hôtel de ville. C'était la masse imposante des consolés — que dis- je, des exaspérés. — Au sortir de ces angoisses un délire de vivre vous prend. Les jeunes filles les plus chastes tombaient dans les bras du premier venu et l'on ne rencontrait, monsieur, que femmes enceintes. La frénésie de s'instruire, et voilà notre Université. La frénésie de jouir, et vous serez étonné de tant de banquets, de tant de kermesses, de tant de vins et de viandes rôties. J'ai aujourd'hui vingt et un ans. J'avais onze ans à l'époque du siège. Il m'en est resté un besoin irrésistible de m'afïranchir d'images odieuses et sanglantes. Je cours, je danse, je saute avec mes camarades. Nous organisons des parties de plaisir qui durent cinq et six jours et dont nous
sortons délicieusement brisés. Quelques-uns, entraînés dans un tourbillon belliqueux, se font Gueux et vont combattre dans les Flandres. Et, néanmoins, sous ce volcan gît une iézarde. Nos figures portent un pli amer que n'avaient pas nos devanciers. Nous doutons de bien plus de choses. Des questions nationales ou religieuses qui les transportaient nous laissent indifférents, et nous jouissons d'un scepticisme railleur qui leur était parfaitement inconnu. Cela éclate surtout vis-à-vis de nos vieux professeurs. Certains nous semblent parler une langue étrangère, farcie de préjugés qui nous offusquent. Vous l'avouerai-je, monsieur (ici l'étudiant prit un air contrit), je n'ai aucune espèce de religion et nous sommes beaucoup dans cet état.
— Moi, je suis à la fois chrétien et panthéiste, affirma Shakespeare.
— Ah ! tant mieux. Je vous croyais, en votre qualité d'étranger, affligé de quelque croyance absolue. Nous aimons la Réforme par contradiction. Si les Espagnols ne nous avaient pas excités avec leurs bûchers et leurs menaces, nous serions des protestants bien tièdes. Ceci ou cela, la transsubstantiation ou la grâce, la présence réelle ou virtuelle, je m'en moque comme du nez de Luther. Avez-vous entendu parler des anabaptistes?
— Non.
— C'est étrange. Personne ne vous a donc renseigné sur rien?
— Je vous ferai cette confidence que les détails précis ne m'intéressent point, sauf s'ils ont passé par un esprit comme le vôtre, auquel cas c'est encore cet esprit qui me passionne plus que tel ou tel phénomène transitoire et que je pourrais supposer tout autre.
— Bravo ! Nous nageons en pleine scolastique. Mais alors pourquoi voyagez-vous?
— Pour la variété des atmosphères humaines, pour mettre de la vie dans mes idées.
Une femme d'une beauté singulière passa dans la rue devant eux. Son profil était régulier et moqueur, son teint mat, son oreille inclinée et mignonne et elle portait un corsage étincelant de pierreries dont les feux incendiaient un fouillis de dentelles. Cette vue transporta le poète et lui versa la force. Il poursuivit avec ardeur : j
— Puisque vous êtes étudiant, vous lisez Plutarque. C'est mon bréviaire. Il est un répertoire de passions ; j'aime aussi ces vieilles légendes, chargées de crimes et de féeries,
et qui ont traversé les âges avec le parfum des âmes simples. Elles nous racontent les drames essentiels, comprenez ceci, camarade, ceux qui n'auraient pu ne pas s'accomplir du jour où existèrent la famille, la cité et les lois, les drames qui sont comme la première réaction des sens de l'homme fraîchement créé vis-à-vis de la mer, de la forêt, des animaux et de la solitude. Aujourd'hui notre accoutumance et celle de nos ancêtres ont étouffé en nous ces impressions violentes et la plupart de ces humeurs tragiques, car ce qui forme la tragédie, c'est moins une grande clameur et un coup de poignard qu'une atmosphère d'angoisse et de surprise qui blêmit les visages et fait trembler les jambes au niveau des mollets. Quand un père riche aura plusieurs filles, l'une sera pauvre et méprisée te toujours un enfant portera la rigueur du destin. Car les Lares sont des dieux injustes. Quand un homme naîtra marqué pour un sort implacable, son avenir lui sera révélé au pli de l'âge adulte et il ne pourra lui échapper. Il est nécessaire que les rois soient bannis et, par l'aide toute-puissante des fées, remis en possession de leurs royaumes, que des reines enfermées dans des donjons féroces soient sauvées par des seigneurs à la noble démarche et dont l'épée toujours flamboie. Concevez-vous qu'un chevalier en voyage n'ait pas l'idée d'éprouver la fidélité de sa femme et qu'un serviteur ne trahisse pas, tandis qu'un autre plein de zèle et d'amour déroute les combinaisons du méchant? Or, à côté de toutes ces légendes, dont la formation est aussi régulière que celle du givre sur les vitres ou du ruisseau dans le ravin, il y a notre légende à nous qui se constitue par le cours de notre destinée et à laquelle chaque minute ajoute une ride ou un sourire. Nous sommes, mon cher, les perpétuels artistes de nous-mêmes. C'est ce qu'on ne vous enseigne pas dans votre Université. Et la beauté résulte de la superposition de ces deux ordres de légendes. C'est pourquoi je voyage.
— Vous voulez donc écrire des drames ou des mémoires à la façon des anciens?
— Telle est mon ambition, mais je désire d'abord dresser en moi une sorte de royaume dont je sois le souverain absolu, et ce royaume je le souhaiterais resplendissant comme le corsage de l'admirable créature qui a passé devant nous tout à l'heure ou comme les méditatifs visages de ces drapiers. La question la plus sérieuse, ami, n'est pas, comme vous le dites, la grâce, le calvinisme ou le luthéranisme, la lutte de l'Espagne et des Pays-Bas et c'est ce qui vous
explique que je néglige ces accidents. La question la plus sérieuse est la répartition de la lumière. Au dedans de nous ou au dehors, qu'importe! La mort du Taciturne est un événement éclairé et toutes les faces penchées sur ce cadavre ont un caractère, un relief. Ceci m'agrée plus que tout. En vous parlant ainsi, je me place en plein jour. Comme je connais mal votre race et que je ne connais point votre famille, vous restez pour moi dans la pénombre. Le grand dramaturge, c'est le soleil. Vous saisissez maintenant mon dédain à l'égard de tel épisode particulier, de telle étiquette qu'un souffle de vent balayera, de telle dénomination dont les lettres vont s'effacer. Tolérez-moi comme un orfèvre qui, dans la poussière, trie des pointes de diamant.
La physionomie de l'étudiant avait, pendant ce discours accompagné de gestes expressifs, perdu ses rides gouailleuses. Il soupira :
— Quel malheur que vous ne séjourniez pas dans notre ville! Ce serait un vif plaisir de discuter avec vous. Ainsi l'histoire n'est qu'une chaîne d'événements. Je vous parlais des anabaptistes. Au lieu de vous les dépeindre, je me contenterai de vous indiquer qu'ils sont le dernier terme d'une religion dissidente.
— Attention, répliqua Shakespeare en souriant. L'explication serait un peu froide. Je vous propose de développer, non de restreindre, de vous placer dans la lumière, dans la chaleur, car un rayon, un beau vers, un noble spectacle font courir sur les vertèbres le même voluptueux petit lézard. Sachez, mon bon, que dans mon voyage je poursuis aussi les tempéraments. Il est capital de savoir qu'un tel est gros, robuste et sanguin, un tel maigre et anémique, un tel de chair blême et boursouflée. Cela, c'est le personnage, l'amalgame de viande, d'os et de sang qui donnera du prix au geste, à l'attitude et au crime. Vous n'ignorez pas qu'une barbe peut jouer dans une vie le rôle capital, être tirée en signe de mépris, coupée pour affaiblir ; elle peut provoquer un amour fatal, un désastreux dégoût, une confusion irréparable. Ceci, c'est l'accessoire et quelquefois le nœud de l'action. Plutarque, les chroniqueurs et les légendes ne nous tracent que ces traits caractéristiques et négligent le fatras. Imitons-les, puisqu'ils imitaient le soleil.
— Pourquoi, en ce cas, vous promenez-vous dans le Nord? L'Italie ne vous tente pas davantage?
— Oh! l'Italie! Les yeux du poète brillèrent de lueurs étranges. C'est le point qu'a, touché la baguette de vie, Iual*
io6
térable jet de beauté, de splendeur, d'héroïsme. Race d'admirables comédiens, c'est pourquoi leur force ne se perd pas. Race de sentiments éprouvés à demi, et l'autre moitié sert à la claire ordonnance ! Race de calcul et d'harmonie, tellement qu'elle tient dans une ciselure, dans la courbe du front et des hanches et dans une inflexion qui chante comme un oiseau. Quand coucherai-je entre ses bras nus et si mois, quand presserai-je ses seins, coupes intactes sur lesquelles l'histoire du monde est gravée ! Quand prendrai^ e sa joie en lui communiquant la mienne ! Mais à cette heure, camarade de rencontre auquel j'entr'ouvre mon esprit, je vais vers mon sang, les filles du Nord, dont la peau souple est salée et qui gardent une arrière-pensée dans le
Elaisir. L'odeur des cheveux blonds est complexe et les yeux leus n'ont pas de limites. Nous n'aurons nul besoin de nous toucher pour avoir du bonheur, car les regards qui se mêlent se renvoient une extase de plus en plus subtile et qui n'a point d'assouvissement. Je porte une idée centrale qui est l'image d'une partie de moi-même, où beaucoup d'hommes
Sar conséquent pourront se mirer. Mais elle aussi a une face 'ombre et plusieurs visages de lumière, de sorte que l'Italie ne lui conviendrait pas.
William, qui observait l'étudiant attentif et fébrile, s'aperçut que quelque chose de nouveau frémissait dans sa cervelle et il en fut heureux, car faire un esprit est une joie plus forte que de faire un enfant :
— Avant de nous quitter, s'écria le jeune disciple, confiezmoi une formule utile et rare, quelque secret que j'étudierai seul et dont je me nourrirai dans les jours moroses.
— Écoutez alors, répondit le poète, les cinq préceptes suivants que j'ai sculptés moi-même afin de les avoir toujours à la main, et, comptant sur ses doigts, il les énuméra : Tout regarder comme si l'on n'avait jamais rien regardé. Tout éprouver dans l'enthousiasme. Passer devant les femmes et le souvenir, s'arrêter devant les fleurs et les enfants, causer aux vagabonds. S'asseoir longtemps sur le chemin qui va du cœur aux rêves. Quand on déplie la partie superficielle de son âme, ranger les éléments dans cet ordre : les pleurs, le rire, le frisson. Ne jamais toucher à la partie profonde.
Quelques heures après cet entretien, Shakespeare sortait de la ville dans la voiture d'un brave paysan que l'étudiant avait découvert et qui rentrait chez lui au nord de la Hollande, ayant touché à Leyde un petit héritage. Cet homme
LE VOYAGE DE SHAKESPEARE tOJ
était d'un âge indécis et sa ronde figure barbue exprimait à la fois la joie et la méfiance. Il portait un bonnet de marinier, d'énormes guêtres de cuir, des culottes larges et bouffantes, un épais tricot de laine bleue. Il parlait ua patois bizarre mêlé d'allemand et la conversation fut d'abord pénible. Mais bientôt le poète eut créé à leur usage une sorte de glossaire elliptique formé des seuls mots indispensables et il trouvait à cette langue abrégée une saveur étrange.
Ils traversaient les faubourgs emplis d'une foule allègre. Des danses s'organisèrent. Garçons et filles chantaient et riaient, célébraient la fête du drap. Parmi eux circulaient les gardes civiques plus graves, les gens des corporations groupés autour de leurs bannières, des seigneurs en brillants costumes. Sur les canaux glissaient des barques pavoisées. La voix cristalline des carillons cédait aux fifres et aux tambours. Aux fenêtres des maisons rouges les familles pressées battaient des mains.
Le paysan était émerveillé. Il n'avait point imaginé pareille magnificence. Il ralentit l'allure de son cheval et, les yeux ronds, murmura :
— Eh bien alors !... Eh bien alors L,
— Jamais venu à Leyde?
— Non, non.
— C'est beau, hein?
— Oui.
— Jamais allé autre ville?
— Non.
Il n'avait jamais quitté son village, sur lequel Shakespeare ne put obtenir aucun renseignement, si ce n'est qu'il était situé près de la mer et que les oiseaux, par troupes innombrables, faisaient leurs œufs aux environs. C'était à peine s'il connaissait le nom de sa race, et toute allusion aux guerres avec les Espagnols provoquait sur son épaisse figure un malicieux sourire d'incrédulité.
— Saviez- vous eux partis de Hollande?
— Non.
— En avez-vous vu?
— Non.
Cette ignorance absolue de tout ce qui dépassait le bras et cette stupidité sournoise divertissaient Shakespeare. Il poussa loin l'interrogatoire et son compagnon lui apparut un habitant d'une autre planète. Enfin, après un silence vaste comme la verte plaine humide à travers laquelle les empor-
tait le maigre petit cheval, il hasarda une suprême question :
— Et Guillaume le Taciturne, Guillaume d'Orange! Le paysan changea de visage. Il hocha la tête. Une moue
terrifiée prouva qu'un sentiment correspondait à ces mots tombés dans la masse informe de son esprit.
— Oh ! terrible, terrible ! Oh !
Il leva le bras qui ne tenait point les guides et le laissa choir pesamment. William fut ému : « La mort des rois, l'atteinte aux personnes sacrées, c'est l'éternelle tragédie. Il avait trouvé la clé des imaginations, celui qui brûla le temple d'Éphèse. A quelques milles de Rome, des racines marchantes semblables à celui-ci vivaient à l'écart des grandes luttes politiques et ne se nourrissaient que du coin de terre où les avait jetés le hasard. La longueur d'un ruisseau leur laissait ignorer ce que la distance des siècles m'a permis d'apprendre. Mais ils surent la mort de César. Du cri jusqu'à l'oreille, de l'oreille à la bouche, de la bouche à l'oreille la nouvelle fut transmise, et dans les âmes les plus reculées, les plus frustes, elle pénétra, les glaçant d'horreur. Celui qui tua Guillaume d'Orange, ceux qui poignardèrent le dictateur eurent la célébrité qui s'attache aux destructeurs d'effigies. Toute gloire surgit sur les ruines les plus hautes. »
Parmi les nombreux moulins qui, gros insectes, sous le ciel limpide, agitaient leurs rapides antennes, un plus vaste que les autres frappa de loin Shakespeare. Il le montra à son compagnon :
— Qu'est-ce que c'est?
— Je ne sais pas.
A l'approchée, ses ailes bizarres devinrent plus incompréhensibles encore, comme si elles eussent été enveloppées dans de compacts amas d'étoupes. Et tout à coup il fut évident que ces masses informes étaient des corps humains, solidement ficelés, et qu'entraînait une folle giration. Le paysan devint livide d'épouvante. Flairant quelque chose d'anormal, le cheval se mit à galoper ; lancés à toute vitesse, ainsi que dans un cauchemar, les voyageurs distinguèrent de robustes cadavres tournants qui, par la mobilité de leur sépulture, prenaient toutes les positions possibles. Le' ciel et la terre se les renvoyaient, membres énormes et pieds tordus, autour desquels tourbillonnaient des oiseaux, guettant ces proies insaisissables. Une pluie de gouttelettes de Wig fusait de leurs visages noircis, aux yeux exorbités et rouges. Le grincement de l'axe surchargé, les claquements
LE VOYAGE DE SHAKESPEARE lOÇ
de la toile sur les ailes, les piaillements des rapaces étaient leur mélodie funèbre.
— Atroce, n'est-ce pas?
— Oh, oui !
L'homme, de sa main libre, se couvrit la face. William regarda longtemps ce supplice solitaire et morne virer sous le ciel pâle où couraient des nuages : « Et les religions ont inventé l'enfer ! Mais de quelles tortures le peupleront-elles qui n'aient point été déflorées ici-bas ! »
Quand ils eurent longé une mer indéfinie, calme, sans bateaux, étincelante lors des apparitions du soleil, grisâtre pendant son absence, et telle qu'un pâturage liquide, ils atteignirent Harlem vers le soir. Shakespeare quittait là son compagnon.
Après une soirée de boissons et d'aventures guerrières, parmi les Gueux et les gardes civiques dont chacun vantait ses exploits, le jeune homme se mit à la fenêtre de son hôtellerie qui donnait sur une église grandiose. Il savourait la nuit paisible, les formes grisâtres de ce peuple de pierres, quelques fenêtres éclairées par les rues : « C'est ici qu'ont eu lieu tant de massacres, tant d'épisodes héroïques. Les femmes elles-mêmes combattaient et j'entends leurs cris aigus, je vois leurs figures acharnées, leurs silhouettes furieuses. Actes d'obscur dévouement, de trahison, de rage et de perversité, souffles mêlés, balles, couteaux, incendies, noyades, amour aussi dressé sur les cadavres, exalté par leur odeur et refaisant la race à mesure qu'on la détruisait. Qu'a préparé pour la Hollande toute cette ardeur patriotique? Succédant à la secousse des muscles, sera-ce celle des esprits et des cœurs, et les hommes développeront-ils les images véhémentes de leur jeunesse, ou bien les générations fatiguées s'engourdiront-elles dans ce scepticisme que me vantait l'étudiant? Mais ses regards démentaient son langage. Ils étaient ivres d'intellect. Le vaste cri de haine et de vengeance qui retentit à travers ces plaines fécondes va peut-être réveiller le grand corps de l'Art sublime. On le verra s'étirer, se dresser, marcher vers la lumière, de sa hautaine allure. Car les passions sont mères de beautés. De la douleur naît l'enthousiasme. Chaque plaie, chaque déchirure est une porte où se presse la multitude des sensations. Les plus fortes passent les premières. Viennent ensuite les plus raffinées. Fils du guerrier mourant, ton père te tend ses armes : Transforme, te dit-il, et lutte avec l'idée. Que ma colère t'anime. Que mon courage enveloppe d'une
no
nuée la confusion de ce nouveau combat... Quand l'homme bondissait nu à travers la nature et se nourrissait de fruits sauvages, quand le danger était son atmosphère perpétuelle, il mûrissait sans doute d'admirables rêves. Un sang royal parcourait ses veines. Aujourd'hui la nécessité de former des groupes et de se soumettre à des mœurs a restreint cette puissance. Mais elle renaît dans le bouleversement des peuples. Il est sûr de n'avoir ni pensée vile ni geste étroit celui qui voit la mort peinte sur les canaux, les champs et les moulins, qui flaire l'odeur du bûcher, qui écoute l'approche de l'ennemi, mêlée de ricanements et de fifres. L'enfant suce un sein sous lequel bat l'angoisse à coups précisés. Le malheur plane autour des mots qu'il balbutie et ses premiers petits pas trébuchent dans des flaques pourpres. Tel est l'âpre berceau du poète. »
Le lendemain, 28 août, a l'heure chaude du jour, Shakespeare se trouvait dans Amsterdam et s'informait de Tauberge du Fanal rouge.