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CHAPITRE IV

Quand Shakespeare eut poussé la lourde porte du Fanal rouge, il se trouva dans une antichambre qui puait le vin et la bonne chère. Au-dessus de beaux meubles noirs incrustés d'argent et d'étain, compliqués comme des cathédrales et surchargés de pièces de faïence, il y avait plusieurs tableaux représentant des fêtes paysannes. Le jeune homme entendit âne complainte que chantait une voix titubante accompagnée de coups de talon sur un plancher sonore. Il franchit un deuxième seuil et s'arrêta stupéfait,

Sur un banc, les bas tombés, découvrant des mollets énormes, la chemise ouverte tout le long d'une poitrine en sueur et velue, un vieillard était affalé dans un avachissement complet de son être. Il tenait un verre plein qui dansait entre ses doigts tremblants, et bégayait un refrain d'une langue pâteuse. A tous moments le liquide coulait à terre, éclaboussait les manches et le pantalon marron du buveur. Les notes étaient interrompues par un hoquet et un gros rire, puis reprenaient par rugissements éraillés. La face du consciencieux aubergiste rappelait celle de son parent Moorels pour la grossièreté des traits, mais ici nulle graisse

LE VOYAGE DE SHAKESPEARE ÎIl

et partout des rides flasques; un teint jaune, quelques touffes de poils grisonnants issues d'un crâne ovale et bosselé, des lèvres molles, juteuses, le nez épaté, des yeux d'une malice larmoyante. Ce dieu de la ripaille tenait serrée contre sa veste crasseuse une tête de femme assez jolie, luisante de vice et tordue par l'ivresse, dont les lourds cheveux noirs embrouillés moussaient sur les épaules, le cou et la figure, se glissant dans la bouche entr'ouverte et rouge, à la lisière des joues et des paupières gonflées. La tête appartenait à un corps étendu, loque voluptueuse de velours et de soie jaune; une jambe portée par le banc, tandis que l'autre, dépassant la jupe, pendait ainsi qu'un battant de cloche et que, par la tension de l'étoffe, l'intervalle des grasses cuisses était apparent. Derrière le couple, dans un corridor obscur, quelques trognes indécises de serviteurs ricanaient. Sur le sol gisaient un jeu de cartes, une pantoufle et des bouteilles cassées. Une grande partie de la vaste salle était occupée par une longue table couverte de verreries, de porcelaines, de plats étincelants et de chopes lumineuses. Aux murs des tableaux et des dessins paraient cette débauche de leur grâce irréelle, de leurs couleurs ardentes.

A l'entrée de William, le père Doelen ne changea point sa position. Mais il cessa de chanter et tendit à l'arrivant une main empoissée, tandis que l'autre farfouillait le corsage débraillé de la gueuse.

— Appro... approchez, cher seigneur. Vous me trouvez en pleines délices.

Shakespeare était partagé entre le dégoût et l'admiration* Car l'excessif en tout l'exaltait et ces jeux de la sénilité et de la luxure dégageaient un charme trouble.

Le vieillard lut avec attention la lettre de Mooreîs, puis il gémit plutôt qu'il n'appela :

— La Pelote, la Pelote I Par ma fiente héroïque, arrive

Une grosse fille rousse, marquée de petite vérole, parut/ Elle souriait gauchement et s'essuya les mains à son tablier sale.

— La Pe... la Pelote, conduis ce gentilhomme à la chambre de bro... de brocart. Qu'il soit content... va... Monsieur.. . heureux de vous rece... de vous héberger. Il y aura ici à dîner grande assemblée... d'artistes... de fameux artistes ; je vous prie d'y assister... Excusez-moi de ne pas monter àveç... avec vous. Pour l'instant, je suis tout à ma cochoiiâerie. Il sortit sa main occupée, la renifla goulûment et laj

baisa. Shakespeare ne savait s'il connaissait les terribles nouvelles de Rotterdam, et il hésitait à les lui apprendre, mais Doelen le prévint. Pauvre MoorelsL. Qui... oui... On m'a raconté... Le malheur court vite... Et la pe... la petite Éva... Mais silence... Vous m'expliquerez plus tard. Je ne veux pas mêler son nom, son di... divin nom à ma cochonnerie...

Et tapant du pied, secouant la ribaude inerte, il reprit sa chanson et son masque stupide.

Malgré la journée brûlante, la chambre réservée à Shakespeare demeurait fraîche, tant elle était haute et large. Le Ut et les murs étaient tendus de brocart jaune d'un irrésistible et joyeux éclat. A chaque angle du plafond un miroir, ovale donnait de la pièce une image rapetissée, savoureuse. Un puissant meuble de chêne poli attira l'attention du poète. De forme massive et trapue pour le corps, mais dépassé sur les côtés par de sveltes colonnettes à jour, il était incrusté de feuilles de citronnier jaune pâle qui dessinaient des forêts et des étangs. Ses tiroirs étaient à cachettes et l'un d'eux tiré vers le bas en ouvrait un autre vers le haut. William aimait le luxe. Les riches étoffes, les somptueux logis, le délicat travail de la main humaine autour du bois, de l'ivoire et des métaux précieux, la forme infligée à la dure matière et le contour servi par la couleur lui procuraient une jouissance physique. Il promena ses doigts sur les surfaces onctueuses et patinées, compta les clous brillants et se figura l'âme de l'artiste anonyme qui avait créé ces merveilles. Dans une de ces ruelles hollandaises qui sentent le goudron et les épices, entre deux quais et deux canaux, il avait vécu calme et laborieux, à l'écart des insurrections, uniquement attentif aux molles courbes, au choix difficile des essences. Son génie s'était peut-être révélé à lui par la contemplation d'une cathédrale, telle qu'à Harlem, par un soir morne, dentelle grise jetée sur la nuit, et il avait combiné une construction utile, propre aux lettres d'amour, aux bijoux, au mystère, parfumée par la discrétion comme l'autre par l'encens et la foi. Combien de peines pour l'outillage, de luttes avec les marchands, d'essais infructueux et d'ébauches I La femme et les enfants s'étonnaient du labeur paternel, les voisins proposaient des retouches et chaque soir il plaçait sur son œuvre un morceau de toile protectrice. Il rêvait d'elle pendant son sommeil et au réveil elle était sa fierté. Ainsi de jour en jour et d'heure en heure, il s'énervait de projeter sur le chêne l'image de la cathédrale gravée et dé-

formée dans son esprit et que reproduisaient ses doigts habiles. Un minutieux geste d'admiration, la source de son entreprise. Le petit édifice croissait à l'ombre du grand et les difficultés étaient mères d'imaginations nouvelles, de projets pour les travaux futurs... La main rendait au cerveau ce que le cerveau lui avait transmis. Chaque application de l'outil faisait jaillir l'étincelle du beau, et, quand le meuble fut terminé, quelque chose aussi était achevé dans l'âme de l'artiste, qui n'avait ni nom ni contours, mais qui persisterait à travers la race, et, par une restitution sublime, donnerait sans doute naissance à de grands monuments.

Quand Shakespeare eut bien lu son bahut sculpté et qu'il sentit un accord parfait entre sa pensée et ses sensations, il ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors. L'impression était autre qu'à Rotterdam. Sur les bords d'un long canal, enfermé entre des quais caillouteux et des rangées d'arbres verts, s'élevaient de hautes maisons noires ou rouges plus étroites qu'à Delft et à Leyde. A certaines fenêtres, des poulies indiquaient la cité marchande. D'autres portaient des couronnements et des devises. En approchant du faîte, l'édifice se resserrait davantage et deux séries de marches de pierre convergeaient en boule au sommet. Là se dressait parfois un chevalier armé de sa lance ou un animal fantastique. Ces dentelures et ces statues se découpaient sur le ciel clair. L'arrangement était tel qu'une demeure grise se trouvait encastrée entre deux plus sombres ou fauves et le pittoresque des nuances s'ajoutait à celui des formes, se réfléchissait dans les eaux immobiles. En se penchant un peu, le jeune homme aperçut des pignons élégants, le coude du quai et du miroir, un petit pont, plusieurs bateaux. Par les hasards de la perspective, les mâts dépassaient les maisons et un svelte clocher semblait leur frère. Du côté opposé, l'amorce de maints canaux ouvrait de nouvelles enfilades bariolées et l'on devinait une ville immense et pressée, une suite indéfinie de reliefs, d'avancées, de saillies où s'était jouée la fantaisie des architectes. C'était le fécond paradoxe d'une régularité irrégulière, d'une conception ornementale et géométrique soulevée, faussée, scuiptéè par les besoins de la vie et les nécessités du commerce.

Shakespeare se mit à rêver. Quel roi puissant et généreux fermerait un quartier de chaînes et dirait à un poète : « Voici des marchands, des seigneurs, des filles et des palais. Choisis ton heure et ton endroit. Groupe tes personnages, varie ton décor comme il te plaît et oue ton enthousiasme

les anime. Fais vivre les pierres par les passions et donne aux passions les angles et la force des pierres. Qu'à toutes les fenêtres se montre un désir, une face convulsée par la haine, la jalousie, le remords, une face méprisante, une face gogue» narde. Que les portes retentissent sous les coups du vice ou s'écartent devant la vertu. Qu'à l'ombre des arbres» devant les tièdes canaux, l'amoureux chante auprès de l'amoureuse, et les eaux garderont leurs fugitives images, sans cesse rafraîchies par d'autres amants. Je veux qu'on entende crier les vieillards auxquels on ravit leurs pucelles et que pour le cortège nuptial le rire moqueur se mêle aux hautbois. Au meurtre ! Au feu ! A l'assassin I Une foule d'égorgeurs et d'égorgés dégringole d'un© ruelle infecte et roule jusque sur le quai vite sanglant. Le toscin sonne. L'incendie pétille et rougeoie. Utilise aussi le silence. Qu'à son balcon s'accoude la nonchalante et son cœur monte vers les étoiles. Sa robe de satin blanc cousue de pierreries est une lune nouvelle et plus souple. Transporte le Midi dans le Nord. Le climat s'amollit. Des souffles chauds traversent l'air et ton imagination devient nette. L'amour limite, encadre tes pensées* Les maisons noires se muent en maisons roses. La brique se change en marbre. L'or vif succède à l'or lavé. Les arbres disparaissent. Une fièvre douce au lieu de la verdure. Frémissez, harpes et flûtes, émanations sonores d'une nuit dévêtue et pâmée. Et toi, grossier bateau d'épices, tu glisses Sous l'efîGrt des rameurs, petite demeure splendide toute de bois odorant, où, dans une pose exquise, une fille rousse à tunique transparente mordille ses lèvres sèches de volupté. »

Le poète était dans k ravissement et il n'éprouva nulle angoisse à rentrer dans cet autre songe que les mains nomment réalité : « Hélas, mon monarque est chimérique. Qu'importe, si son sceptre est en moi. Il n'en sera pas de même que pour celui du fou ; nul ne le cachera dans un trou à fumier. Mais la ville Ma ville, la ville!... Paysage créé par les doigts. Besoins pétrifiés, caravane figée, flotte qui s'engourdit dans la terre. Chez l'idée d'abri, toutes les autres ont pris location. Elles se montrent timidement sur les seuils. Sortez, jeunesses conventionnelles, au froid sourire, porteuses des livres de la loi, épouses de juges et de bourreaux. Là où le torrent humain s'arrête l'espace d'une seconde, là aussitôt surgit» la cité. Désormais les passions piétinent. On les enferme dans des cages de fer. On répare les barreaux rompus. Mais elles hurlent nuit et jour, cassent les balances, ébrèchent le glaiv§„ Celui qui a cessé de courir invente quelque chose qui va plus

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vite que lui. Apparaît la monnaie, la nouvelle nomade. Elle glisse autant que la promesse, elle ment comme elle. Comme elle, elle est sincère et comme elle on la fausse. Trépidante, jamais en place, elle va de la poche du marchand à celle du prince, et ne s'use que quand elle a épuisé la vanité des conditions. Elle évoque le crime et la duperie, crée pour le pauvre un nouveau rêve, contracte avec le sang des alliances bizarres et chasse tranquillement la pudeur. Cependant la monnaie des mots, enfermée sur la place publique ou limitée à des chambres obscures, perd sa lumière et sa chaleur. Le langage privé de sa puissance lyrique n'est plus qu'une voltigeante poussière. Comment le poète sT adresserait -il aux vagues ridées, aux grands arbres, aux montagnes instables, avec un verbe plat et morne dont les yeux clignotent au soleil. Comment s'adressera-t-il à l'amour quand celui-ci est plus soigneusement réglé qu'un trafic, scellé ainsi qu'une pierre tombale et s'accomplit dans des pièces closes, auprès d un poêle... La ville I Elle a bien aussi son prodige. Épargnant l'inquiétude, assurant le lendemain, elle favorise la conscience intime. Le regard revient sur soi-même. Le calme silence des canaux laisse entendre les rumeurs de l'âme. Notre cité à nous tressaille et s'éclaire. Étrange peuple où de petites émotions tout à coup grandissent, envahissant l'espace, remplies de fêtes ou de terreurs. L'architecture ciselée de mes sentiments m'apparaît dans son curieux détail. Je sais pourquoi la maison orgueil touche la maison innommée où se fabrique l'énergie en réserve et pourquoi la rue de l'Amour aboutit à celle de la Haine. . . »

Shakespeare ne quitta la fenêtre qu'au crépuscule. Dans son bahut il rangea le contenu de sa besace et, pour faire figure à la réunion du soir, revêtit son costume intact. Les miroirs ne lui manquaient pas.

Une cloche retentit, annonçant le dmer. Prévenu par la Pelote essoufflée et bavarde, il descendit dans la salle basse. Elle était transformée, nettoyée, débarrassée de ses scories et huit chandeliers gigantesques l'écîairaient, posés sur la table du repas. Autour de celle-ci une douzaine de convives tenaient tête au père Doelen dont l'ivresse avait disparu et qui s'écria d'une voix grave :

— Je vous présente notre nouvel hôte, monsieur William Shakespeare, voyageur anglais et poète, que m'a légué mon

Î>auvre cousin Mooreis dont vous savez la fia dramatique. 1 ajouta : Prenez place, jeune homme, entre un pamphlétaire, l'illustre Jean Fischart, et un grand peintre, notre

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Hendrick Goltzius... Quand il m'est arrivé, j'étais avec ma garce et plein comme un tonneau... Il ne faut pas s'en formaliser. C'est l'habitude de mon vieux sale corps. Mais maintenant l'heure est passée. Foin des femelles et vive l'intelligence I

Il leva son gobelet d'épais cristal et de forme allongée. Tous l'imitèrent avec des rires. Ce fut un hérissement de pierreries liquides, roses et dorées où se jouait allègrement la lumière. Les mains qui brandissaient les verres, larges, crispées, poilues et nerveuses, appartenaient à des corps somptueusement vêtus, pourpoints de damas d'une rutilance fanée, fraises blanches, jaunes ou ocre, manches gonflées serrées par des rubans et floches de soie, et ces corps eux-mêmes affectaient une pittoresque variété d'attitudes, car les uns étaient renversés en arrière, bien à l'aise et bedonnants, les autres installés de trois quarts et face à leurs voisins et certains s'accoudaient à la bombance, se courbaient, s'étiraient, se retournaient brusquement pour une démonstration, une apostrophe. Les gestes, drapés de fauve et d'argent bruni, tantôt s'appliquaient aux viandes rôties, dont les quartiers saignaient sur de larges assiettes, et aux bouteilles toujours pleines, tantôt participaient au feu de la causerie, caressants, indignés ou moqueurs. Mais Shakespeare remarqua surtout les masques énergiques et fiers, congestionnés par la ripaille, la discussion et la chaude clarté, masques de mangeurs et de buveurs sur lesquels, à l'occasion d'un banquet, pouvaient se lire toutes les passions humaines ; les hardis tendaient le cou et bombaient la poitrine, les stupéfaits écarquillaient les yeux, les railleurs plissaient leur bouche et leurs paupières, les timides se recroquevillaient, les distraits se frottaient les pouces et leur profil était perdu. Un groupe avait la pose conciliante, un autre la combattante. La réunion de ces caractères formait une phrase de muscles et d'idées que le poète abrégeait ainsi : « Ventres et têtes, le diable rit et la roue tourne. »

Le voisin de droite de Shakespeare, Jean Fischart, le pamphlétaire allemand, était un personnage de taille moyenne, tout vêtu de sombre avec une fraise blanche. Il avait les cheveux presque ras, une barbiche et des moustaches brunes, le nez saillant. Dans sa figure précocement ridée et de forme triangulaire les yeux surtout étaient remarquables, noirs, vifs et doux, d'une mobilité surprenante, tels que deux petits faucons dressés. Quant au voisin de gauche, Hendrick Goltzius, c'était un grand garçon long et

fade, fort préoccupé de ne point tacher ses ruches, ni aucune partie de son accoutrement.

Fischart dit à William d'un ton net et tranchant :

— J'aime les Anglais, monsieur, et je parle leur langue. Vous ne me connaissez pas, mais moi je connais votre peuple. C'est une véritable cuve d'images, de sourires de femmes, de gestes brutaux et de connaissances maritimes.

Le poète s'inclina, autant devant l'aménité du propos que devant sa forme et sa couleur. Il répondit :

— Les images épuisent, les sourires dupent, les gestes cassent et la mer engloutit. Mais l'ensemble fait vivre et j'aime l'Angleterre.

Puis il ajouta :

— L'amitié, comme 1 amour, doit être soudaine. Dans notre ciel obscur, c'est le passage d'un météore. Voulezvous être mon ami?

Fischart, sans étonnement, serra l'épaule de ce confiant voisin avec une affectueuse vigueur et murmura :

— O doux contact des forces spirituelles ! Une voix grasse rugissait :

— Messieurs les peintres, voilà une galimafrée à faire nager dans l'huile et à fixer sur vos toiles impatientes ! Estil beau, le papa Doelen, quand il sort de sa cochonnerie, qu'il nous régale de sa cave épique et de sa boucherie qu'eût célébrée Homère ! Regardez-moi en clignant cette verrerie délicate, ces morceaux de bœuf crevassés sur la faïence et, derrière, nos gueules flamboyantes. Petit Lastman, au lieu de t'adonner à la Bible et à l'antique, choses vénérables mais mortes et sépulcrales, tu ferais mieux de t'essayer à une affaire pareille et je te prédirais la gloire.

— C'est Schorel, le neveu du célèbre peintre Jean Schorel, glissa Fischart à son voisin. Il a hérité d'une vraie folie de l'œil. Vous verrez.

, L'orateur était robuste, haut en sueur et en couleur, et, sous l'effort d'un musculeux thorax, son pourpoint gris semblait près d'éclater. Ce qui étonnait dans son visage aux méplats polis, où tous les sens béaient par larges ouvertures, c'était le contraste d'une ample barbe blonde avec des cheveux et des sourcils foncés. Comme l'interpellé haussait les épaules, il vociféra :

— Tous les mêmes, victimes du sujet noble. Quand nous laisseras-tu tranquille, juste ciel, avec les bondieuseries, les prophéties, les apparitions, les sacrifices d'Isaac, aboutissant au sacrifice de l'artiste ! Le sang de l'agneau, mais il

est dans cette assiette, par le sacré rouge vif, et il n'est nul besoin de petits anges pour le recueillir. Ayez-moi donc un peu vos ailes à l'intérieur, toi Lastman, toi Goltzius, toi Cornelisz et les autres, plutôt que de les piquer dans le dos de nudités célestes, pauvrement bardées et grelottantes autour d'une crèche froide. Donc tant de coups de sabre distribués sur les cervelles hollandaises ne les auront point ouvertes. Une nouvelle génération surgit, merveilleusement douée, et plus adroite à vingt-deux ans que sa devancière à quarante. Elle ne pense qu'à continuer les erreurs, qu'à se nourrir des illusoires poissons du lac de Tibériade, qu'à représenter ce qu'elle ne connaît pas, qu'à négliger ce qu'elle a chaque jour sous les yeux !

Quelqu'un lança :

— Ton oncle a fait de même.

— Et croyez-vous donc que, dans l'œuvre de ma satanée fripouille vénérée d'oncle, j'admire ses fontaines, ses marbres, ses eaux italiennes, ses reines de Saba et le tremblement? Alors il n'est qu'un adroit copiste. Non I ce qui m'enchante, ce sont ses théories de pèlerins de Jérusalem portant des palmes. On trouve là tous les types de la sottise et de la bestialité ecclésiastique, fronts barrés, yeux clignotants et fourbes, mentons ras et vicieux, crânes tronqués, entêtement, cruauté, superstition, luxure.

— Vous me les montrerez, ces amours ! implora Fischari avec un geste comique d'impatience.

— Certainement, mon ami, et, gravés par un bon graveur, ils seraient l'a meilleure illustration pour vos rageuses satires. N'imaginez pas d'ailleurs que ces morceaux-là me satisfassent entièrement. Les poses sont raides et figées. Des profils et rien que des profils. Nulle souplesse, nulle finesse, encore de la géométrie. Il y a mieux à faire. J'entrevois les destinées de notre peinture plus majestueuses, plu9 souveraines. Promenez vos regards autour de cette table. L'expression des visages et le chaos ordonné des mouvements, voilà pour le dessin. Ces nuances éteintes, d'un brillant mat, ces cuirs brûlés, toute la gamme de l'or, mais harmonisée, mais assourdie par la patine du temps, voilà pour la couleur* Ne craignez jamais les tons roux. Ils sont la vapeur de la lumière. C'est là dedans, dans cette buée chaude, que se meut la vie, que l'ombre danse autour du relief et que la vivacité s'éparpille, superposant, en chaque grain de pâte, un atome d'art à un atome de réel. Les symboles, les allégories, le mysticisme, foutaises, divagations d'intelligences

médiocres ! La peinture a son symbole, qui est le jour, son allégorie, le soleil, son mysticisme, le clair-obscur. Et elle s'en tient là. De For ! De For ! De For I

— C'est le cri des avares, poussé par un prodigue, déclara un gros garçon aux cheveux collés, a figure poupine enfouie dans une dizaine de bajoues et dont le corps apparaissait comme une succession de boudins de tailles différentes.

— Considérez cette hure, reprit Schorel au milieu de la joie générale et désignant l'interrupteur. Notre cher Beverningk est un plus beau sujet que n importe quelle Vénus ou Diane au bain. C'est Gargantua courbé sur sa pitance. Il accourt au-devant de ma démonstration. De la graisse farcie de lumière, tel est son cas somptueux. Et gardez-lui son attitude, les mains grassouillettes, renversées, paumes en haut, sur les hanches de commère, le fin sourire des lèvres minces au centre d'un énorme pâté. Mais quelle prévoyance de la nature dans les courbes et replis de la carne et combien toute la force d'une race de gourmands sédentaires et respectables est inscrite sur ces boursouflures ! Ah ! Beverningk, si je n'étais point le Cassandre de ces grands peintres dévoyés, tu pourrais, sans bouger, devenir immortel !

Le modèle avait bon caractère, car il prit sa part de la gaieté ambiante, et Schorel, altéré par sa propre éloquence, engloutit une coupe de vin du Rhin.

Le père Doelen jouissait de son hospitalité. Il se gardait bien d'interrompre, plein, de respect pour ses chers artistes, et parcourait leur cercle d'un sourire attendri, veillant à ce que la boisson ne leur manquât point. Parfois il se retournait pour un ordre bref aux serviteurs et son hébétement de la journée faisait place à un air d'intérêt et de sollicitude.

Fischart prit la parole. Il l'accompagnait de gestes méthodiques qui découpaient l'espace en parties égales et à mesure ses traits se contractaient, dessinaient une fureur verbale que Shakespeare comparait à un volcan intérieur. Les laves coulaient, ruisselaient et n'avaient pas le temps de se refroidir, que d'autres laves se superposaient à elles, construisaient un château incendiaire et hagard, dont tous les convives eurent le reflet sur le visage.

— Schorel a raison, messieurs, et sa langue inspirée fouille le vrai comme une taupe. C'est dans le réel que vous découvrirez ces trésors et ces mélodieuses beautés dont la racaille prêtreuse meuble le paradis. C'est dans le réel que grouille la terreur grimaçante que la même racaille puapte aifirme être le noir partage de l'enfer. Je parle pour mon ait»

?ui est ma citadelle. Pensez-vous que si Luther, Ulrich de tutten, Hans Sachs, -Érasme et votre serviteur, ainsi que l'invincible Aldegonde, s'étaient bornés à la théologie, logicienne logiquante de logogriphes, ils eussent obtenu les résultats de bave et d'imprécations dont le torrent nous réjouit l'âme. Nullement. Nous avons ramassé du fumier, à pleines mains, des fientes héroïques, comme dit si sainement notre Doelen, et pif paf, pif paf, dans la figure de nos adversaires ! De loin, ces lanceurs de boue paraissaient des furieux. De près, c'étaient des sages et des circonspects. Nos immondices valaient contre leur sang. J'ai pris les Espagnols et les jésuites à la gorge. J'ai poché ces faces blêmes, crevé ces mandibules mâcheuses de Pater et d'Ave, détripaillé ces ventres suants de viol et de coliques, et ce, à l'aide d'images populaires, de termes crus ou cuits, mais cinglants. La saine invective est, comme la belle couleur, faite avec les matières les plus viles. Ce roux que vous vantait Schorel, cette atmosphère de la peinture lumineuse, c'est, en littérature, la haine et la vengeance. Nos ennemis ne se trompent point, les maudites charognes, quand ils nous montrent crachant du feu, mais ce sont là flammes terrestres et nullement mystiques. Les flasques projectiles des scoliastes me font l'effet de larves froides. Messieurs les peintres, imitez-nous ou plutôt n'imitez personne. Comment aucun de vous n'a-t-il encore songé à la satire? Souvent, dans mes heures passionnées, j'ai regretté de n'avoir pas quatre mains, dont deux traceraient les repoussants contours des câtholiques que déchirait ma plume. Votre art, pour brûler haut et clair sur la cime des montagnes humaines, doit servir à la liberté. Aideznous. Voulez- vous un sujet : les massacres du duc d'Albe?...

Schorel, qui jusqu'alors avait hoché sa barbe blonde en signe d'approbation, éclata :

— Non, non, Fischart, pas de sujet. Jamais de sujet et surtout point de satires. Vous suffisez à la besogne. Ces intentions-là ruineraient notre art» Passe encore pour les graveurs et qu'ils se vouent à vos frontispices. Ne l'écoutez pas, jeunes gens, c'est un homme terrible, un zélateur. Il veut supprimer les frontières. La recherche du drame nuit à l'effet dramatique, lequel tient tout entier dans la lutte du peintre avec la couleur. Par la fesse gauche de saint Calvin, il ne s'agit point ici de propagande sacramentaire. Il s'agit de fixer la lumière. La tragédie du soleil, telle est votre arène, mes mignons, majestueuse et suffisante, je suppose... Le mot de drame avait éveillé dans l'âme de Shakespeare

une série de contradictions qu'il désira soumettre à ces hommes convaincus. Il se lança donc dans la mêlée avec une fougue joyeuse :

— Messieurs, j'ai réfléchi à la question qui vous occupe.,.

— Bravo!... Fort bien... Qptime... Continuez, nouveau venu... C'est un Anglais... J'aime sa crânerie... Est-il poète?...

— J'ai réfléchi et je crois que la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture, sans compter les petits poèmes et romans, ne sont que parties détachées de l'art dramatique, lequel les contient tous, comme une idée contient les mots, comme un mot contient les sensations... L'art dramatique, n'est-ce pas la reproduction de la vie toute frémissante, avec cette différence qu'il supprime les intermédiaires et dégage les beautés de leurs détails oiseux?

Tous les regards étaient fixés sur lui ; mais, loin de le gêner, ils l'entraînaient : ' Schorel secoua la tête.

— Fausse théorie qui assimile la peinture au décor et la condamne à représenter éternellement des accessoires. La toile se lève. Un homme dans un fauteuil réfléchit. Est-ce un drame? Non, n'est-ce pas? Pourtant de ce visage battu par la pensée, ainsi que la roche par la vague, le bon peintre saurait tirer quelque effrayante tragédie. Ce métier supplée donc au théâtre.

Shakespeare objecta :

— Vous oubliez le comédien.

Ce fut une huée.

— Le comédien ne compte point !,.. La plus plate des professions... Ils ne savent même pas marcher... Serviteurs ivres. ..

Mais William y mit de l'obstination :

— Comment pouvez-vous, messieurs, méconnaître à ce point la vérité? Le comédien, c'est l'homme des hommes. Il circule dans le monde avec souplesse. Il a l'aptitude universelle, puisqu'il peut jouer à la fois le roi et le mendiant, l'amoureux et le désespéré, le bourrelé, le jaloux, le méchant et l'idiot. Pour lui, le durable n'est qu'illusion, les caractères et les tempéraments ne sont que mànteaux sur des squelettes et dont il se drape avec fierté, jetant par ses regards l'héroïsme ou la crainte, habile aux rides factices, aux explosions de joie superficielles.

— Le comble du mensonge, ricana Fischart.

— Le comble de cette métaphore qu'est l'existence et que nous gonflons de tromperies, que nous enrichissons d'épi-

thètes, que nous fardons, que nous grimons, que nous disloquons a plaisir jusqu'à ce quelle aboutisse à l'absurde qui est la mort.

— Revenons à notre esthétique, implora Schorel. Je vous montrerai, moi, des tableaux, soit peints, soit à peindre, qui valent tous les drames possibles et dont vos chers comédiens ne sauraient s'affubler. Je vous apprendrai à voir bouger les choses qu'une grossière illusion vous fait croire immobiles. Le tressaillement que le génie apporte à son pinceau, on doit le retrouver sur la toile. Le bleu est une passion, mon cher, le rouge en est une autre et le jaune une troisième. Nous déchiffrons la nature autrement que les dramaturges auxquels les meurtres sont indispensables ou tout au moins les conflits du cœur et de la pensée. Notre violence est dans la pâte. Quand vous vous exaltiez tout à l'heure, votre âme montait à vos joues, à votre front et jusqu'à vos cheveux. Permettez-moi d'ajouter qu'elle est étrangement complexe. Par delà votre verve on devine l'indifférence des forts. Vous savez vous enthousiasmer, malgré cinq ou six cuirasses d'égoïsmes, telles que j'en ai rarement admiré chez un gaillard de votre âge. Ma psychologie de barbouilleur a-t-elle deviné juste?

— A peu près. On devine toujours juste, quand on dit des choses profondes.

Après le repas, que prolongèrent de rudes boissons, Shakespeare fit plus ample connaissance avec ses nouveaux amis. Les uns se mirent à califourchon sur des chaises. D'autres se plongèrent dans de larges fauteuils. D'autres s'adossèrent à la muraille et certains marchaient à grands pas. Des seigneurs arrivaient, des .Gueux, des gardes civiques, précédés de jurons et d'un vacarme d'épées, car ils faisaient parade de leur force et de leur adresse. L'auberge du père Doelen était l'habituel rendez-vous de la jeunesse intellectuelle et tapageuse d'Amsterdam, et les femmes en étaient bannies. Ici les mots brillaient comme des glaives, et l'on se promenait tout botté dans le terrain des abstractions. Amolli par le vin du Rhin, Fischart s'expliquait lui-même avec complaisance à son « cher Anglais ».

— Je suis pareil au vieux Luther qui n'avait de force que quand il rageait. Chez moi la justice et la pitié ne vont jamais sans la colère. Elle est ma muse et le cheval rieur de mon char empourpré. Je suis né véhément. J'ai grandi au milieu des plus âpres controverses religieuses. J'ai trente-huit ans, mais

j'ai tant écnmé que la vieillesse commence à me faire signe derrière son coteau d'os et de rides. Songez si la matière est grande, riche, torrentueuse. Nous avons d'abord le pape, face ignoble barbouillée de vice et de gangrène au centre de sa carie romaine, et la légion de démons rouges avant la fournaise que Ton appelle les cardinaux. Il faut baver làdessus. Nous avons ensuite les putrides enfants du loyal Loyola, de cet Ignace décharné, dégingandé, qui excuse le meurtre avec un geste et dans un signe de croix fait tenir tous les sacrilèges. Il faut baver là-dessus. Nous avons les Espagnols, architecture de fiente et de catholicisme, grands rôtisseurs et grands menteurs, criminels secs à visages de harengs, et il faut baver là-dessus. En outre, de cette précieuse salive empoisonnée et vengeresse, je dois réserver quelques tonnes à* mes ennemis personnels qui gigotent dans 1 ombre et l'ordure et à toute putréfaction possible et probable, en ce siècle flétrL Camarade, je ne sais où poser ma tente. Je suis chassé des dogmes par les dogmatiques. Disciple zélé de Luther, j'ai fui devant les luthériens; puis les calvinistes m'ont exaspéré et les sacramentaires m'ont tendu des pièges. Je compte, parcourant la Frise, interroger les anabaptistes. Peut-être ces excessifs me satisferont-ils, ou alors... alors... — le pamphlétaire réfléchit quelques minutes avec une moue sardonique.... — alors je m'évaderai de toute croyance et j'enverrai dans le derrière de ce grotesque invisible, nommé Dieu, quelque coup de pied mémorable.

— Tu as le sacrilège galant, interrompit un grand spadassin à tête de défi et qui se dandinait au milieu des causeurs.

— Certes, Bicker, je finirai par dresser des autels à la franchise et à l'indépendance, déesses mélodieuses et persécutées qui ne hantent que quelques cerveaux d'exception. Connaissez-vous l'Allemagne, mon cher Anglais? Non. Eh bien ! je vous la révélerai. Je quitte Amsterdam dans un mois et je vais à Hambourg. Si vous voulez, nous partirons ensemble et, puisque la curiosité est votre maîtresse, vous pourrez lui donner une saccade féconde. Ah ! vous affectionnez la poésie tragique. Je vous montrerai des plaines semées de désespoirs, des ciels honteux de refléter les horreurs de cette terre, les famines, les pestes, l'es incendies et les massacres, des gens abrutis par une vineuse débauche et d'autres noyés dans les filandreux macaronis théologaux. Cela bout et fermente. Qu'en sortira-t-il? L'avenir jette ses dés en l'air. La race ne tressaille point comme ici, où il

est facile d'observer que quelque importante furie artistique se prépare. Des théoriciens tels que Schorel sont des précurseurs, des hérauts d'armes, qui annoncent le tournoi des talents. Toute cette jeunesse a la tête montée. Quand une certaine couche de la sensibilité est à vif, le génie suinte. Il suffit d'une étincelle pour allumer le brasier.

William était bavard et désireux de développer le tourbillon d'images que toute réflexion soulevait dans son esprit, mais il ne pouvait interrompre ce débit passionné et surabondant.

On entendit la voix brutale, éraillée de Schorel :

— Quelle hérésie, Lastman I Un bon peintre donne l'immortalité à un mendiant et un mauvais ridiculise un empereur. Les portraits des grands offrent ce seul avantage qu'ils ruissellent d'or et de pierreries et qu'ils imposent la magnificence. La couleur est une chose luxueuse. Mais, pour une belle toile, un coup de soleil sur une pouillerie ou sur un bouge équivaut à titres et quartiers de noblesse. Le triste et le terne, telle est la seule pauvreté. Il y en a qui des assemblages les plus lumineux, les plus chauds, tirent une matière fécale et brune. Il y en a qui feraient des escarboucles et des topazes avec de la boue. Affaire de vision et de choix.

— Et l'eau-forte !

— L'eau-forte ! Enfant dont la simplicité n'a d'égale que la présomption, elle est le miracle conjoint du métal et du corrosif. Je pressens en elle de la sorcellerie. Un noir gras, un noir velouté est pour le doigt et l'œil un paradis. La simple opposition de ce noir et du blanc va frapper l'esprit plus loin peut-être que la couleur, et donne à l'imagination une nourriture substantielle. Mais elle exige une philosophie spéciale, la connaissance profonde des lois de l'univers. Je crois que son origine est au point précis où les premières impressions de la vue traversent les régions abstraites et portent dans les couloirs tortueux de la raison une étincelante clarté, que limitent des ténèbres opaques. Attendez.

Il se précipita vers la muraille, en détacha une estampe richement encadrée, et la montra à ses auditeurs.

— Ceci est d'Albert Durer. Remarquez les fibres de cet arbre ; elles semblent continuer le courant de ce fleuve qui va là-bas se perdre sous un pont, et les plis de la robe de la Vierge décrivent des sinuosités semblables. Quiconque n'observe pas cette analogie est incapable de lire ce chef-d'œuvre. Un même mouvement est dans toutes les parties de ce calme petit drame. C'est un des nombreux secrets de la nature

qu avait saisis le maître et qui constituent son originalité. Regardez, Fischart. Regardez, monsieur.

— Un même mouvement, songeait Shakespeare, la leçon de tout constructeur ! Quand les hommes se trouvent en présence et que les passions se débrident, l'attelage emporté suit une direction. Ces forces forment un seul javelot que brandit la main de la destinée.

Il examina l'eau-forte attentivement et dit à Schorel :

— Ce qui m'étonne, c'est l'identique importance attribruée par Albert Durer à toutes les parties de sa composition. Le petit village est une ciselure et ce cheval lointain est tel que vu de près et rapetissé.

— Observation juste, déclara le colosse. Mais Albert Durer est un intellectuel qui impose sa conception à son art et que sa main n'affole pas. N'avez- vous jamais été saisi tout à coup par le détail d'un paysage, l'architecture . d'un caillou, la trame d'une toile, les cercles changeants d'un regard? C'est le mystère du minutieux ; c'est lui que scrute le maître d'un coup de burin d'où jaillit la source sacrée. Ses estampes sont la marque d'une curiosité cosmique. De chaque objet il cherche les relations avec l'universel, et pour lui un rocher vaut un visage et un visage* vaut une ville. Il entrevoit la nature comme un fleuve en marche, dont certaines parties sont figées en apparences d'êtres et de choses, mais gardent encore la structure générale. Nul mieux que lui ne m'expliqua cette pluie d'atomes dont parle Lucrèce et je l'appelle le plus subtil disciple d'Épicure.

Fischart se frottait les mains.

— Cela fait plaisir d'entendre vanter un compatriote. Schorel a deviné juste. J'ai rencontré des vieux qui l'avaient connu, ce précieux Albert Durer. C'était à la fois un enthousiaste et un maniaque. Il interrogeait éperdument le sens des lignes de la matière. Il affirmait même, ce qui m'a frappé, que ces courbes et tourbillons constituent un alphabet indispensable à quiconque veut atteindre à la représentation vraie des formes, et qu'un poisson, un insecte, un nuage, un oiseau sont d'éphémères combinaisons de cette énergie voltigeante. Il comparait les eaux et les chèveux, les petites crêtes de la paume des mains et les sillons tracés autour d'un monticule, les courbes du corps féminin et celles des fleurs. Il dessinait jusqu'à ses rêves qui, naturellement, raffinaient ses théories.

Le père Doelen intervint avec orgueil :

— Je me suis procuré deux lettres de son écriture qui sont

là-haut dans un coffre. Les caractères sont moulés comme

des visages.

— Il y a un autre procédé, ajouta Schorel, qui consiste à imiter le hasard. J'ai fréquenté dans ma jeunesse un nommé Van der Borscht.. Silence donc, Dirck, Lastman et Goltzius, ceci vous intéresse... Ce Van der Borscht est resté inconnu, comme il peut arriver aux meilleurs s'ils devancent leur temps, et ses œuvres mêmes sont rares et dispersées. Je n'ai jamais vu pareille ardeur. Sa tête fermentait du matin au soir et ses doigts obéissaient à sa tête. Or, il possédait une méthode de travail unique, invraisemblable, et où chacun peut trouver un enseignement. Il projetait, sur une feuille de papier, du vin, de l'encre, du jus de pruneaux, quelquefois du sang, quand il se piquait une veine. Ensuite il considérait longuement le contour de ces éclaboussures et, comme il n'est aucun chaos que le regard n'humanise, il y découvrait bientôt des chevaliers, des châteaux forts et des fontaines, des lions combattants, des hydres, des forêts fantastiques, toute une architecture de rêve puissamment ombrée et éclairée. Alors, à l'aide d'un bout de bois, d'un calame, du premier instrument venu, il améliorait, rétouchait, pignochait et, en quelques minutes, on voyait naître positivement un paysage. Que de fois ne l'ai-je pas surpris en contemplation devant les nuages, la fumée, les moires d'un étang, tous ks mobiles caprices de la nature ! Par malheur, cette manière de faire le reléguait dans le monstrueux. L'épouvante est son domaine. Mais il y atteint à une vigueur exceptionnelle et une ligne de lui porte sa marque.

— Ne nous arrive-t-il pas, observa Pkchart, à nous autres assembleurs de mots de laisser ceux-ci se joindre sur notra page à la débandade, ainsi que des soldats affolés dans une fuite ou dans un assaut? Par un mécanisme <jue j'emploie sans me l'expliquer, on fait dans son imagination une demiobscurité où les syllabes s'attirent par leurs consonances, les verbes grimpent sur les épaules les uns des autres, les substantifs impurs fécondent les épithètes, et celles-ci prennent un relief singulier, se dressent aux points importants de la phrase, comme de grosses sentinelles brillantes. Les gens du peuple, quand ils s'injurient, expulsent un verbe pittoresque que le satiriste imite avec peine, tant est grande l'énergie du spontané. Cette qualité et celle de votre ami Van der Borscht sont dépendances de l'audace, mon Schorel.

Shakespeare écoutait ces propos avec une curiosité suraiguë. Il se taisait, mais ses pensées, exaltées par le vin

du Rhin et la fièvre de la circonstance, avaient une richesse, une souplesse inusitées et telles qu'il regrettait de ne pouvoir les fixer sur le manuscrit acheté à Rotterdam, ou en marge de son cher Plutarque. La fougue de Schorel et de Fischart lui ouvrait des horizons infinis vers lesquels il se ruait au triple galop de sa fantaisie. Il était Van der Borscht, ce fils lyrique du hasard, inspiré par son père dans la composition de ses planches mystérieuses. Il était le pamphlétaire lui-même excité par sa rnuse irritée et laissant courir son calame. Il concevait un drame où les personnages tiraient au sort un acte imprévu, qui devenait ensuite leur guide et leur bourreau. Ils se créaient leur fatalité à eux-mêmes et pièce à pièce, au lieu de la recevoir toute construite des mains des dieux. Schorel et Fischart lui fournissaient les masques de deux âmes impétueuses et convaincantes, et le second, malgré ses invectives, avait une douceur de regard et de maintien qui attirait l'amitié vers sa nature intrépide. « Comment mourront-ils? se demandait le poète. Conformément à leurs désirs ou d'une façon contradictoire, le cœur desséché et vidé, ou plein encore de cet enthousiasme qu'ils dépensent en prodigues? Et leurs doctrines vivront-elles après eux? Passeront-elles dans ces jeunes gens superbes et nerveux qui les écoutent, et inspireront-elles le regard et la main au point de donner naissance à un chef-d'œuvre ; ou resteront-ils inimitables comme des comédiens, célèbres seulement par les récits? Est-ce un bonheur pour eux qu'ils aient rencontré William Shakespeare?.,. Ainsi la plupart de mes monologues aboutissent à l'orgueil, et cet admirable sentiment opère en moi une refonte totale de tant de spectacles qui se fussent, à son défaut, dispersés, enfuis sur le cheval inconsistant de l'oubli. »

Avec ses nouveaux amis, Shakespeare passait des heures délicieuses. Schorel augmentait la joie de la vie. Rien n'échappait à ses regards, hardis pirates <le la nature, et il inventait, pour la glorifier, des expressions toujours soudaines qui faisaient le' tour du réel comme une main raffinée d'artisan. « Je suis le perpétuel chasseur, déclarait-il avec bonhomie en caressant sa barbe blonde. Souvent je rapporte un gibier nouveau, car le monde des formes est infini. Quant aux couleurs, elles sont, pour un œil exercé, les plus fugitives, les plus rapides des illusions. Ce que le peintre fixe sur sa toile n'est qu'une moyenne toujours mensongère. Le même objet, à la même heure du jour, dans le même éclairage et

dans la même saison, change plus souvent de parure que la plus riche bourgeoise d'Amsterdam. Que de fois j'ai voulu retrouver telle nuance mordorée du canal qui longe mon horizon, tel mariage assombri de l'eau et de la pierre ! Mais c'étaient visions disparues à jamais et qui n'existent plus que dans un coin fidèle de ma mémoire. Là je garde un glorieux trésor dont les mots ne peuvent donner l'idée, car ils sont tous veules et grisâtres et datent d'un temps où Ton n'observait pas. Quand je rêve, j'évoque des roses passés, éteints et chauds encore, pareils à des retours d'infidèles, des gris délicats comme une chair de femme, des bleus presque noirs, exaltants et polis, et des bleus de douceur et de songe qui, tels qu'une pellicule, recouvrent les espaces de la mer et du ciel ; des pourpres lourdes, somptueuses, incendiaires dont le reflet me grise, des jaunes plus triomphants que mille Césars et précédés d'une armée de trompettes. Avez-vous remarqué le vert de nos climats, qu'entretient une fraîcheur perpétuelle, ce vert qui est l'âme de la campagne et se bronze si délicatement au crépuscule? Moi, il m'émeut autant qu'un chant de pâtre ou qu'une parole de vierge. Car il y a des unions profondes entre nos sentiments et les couleurs. Depuis si longtemps qu'elles assaillent les hommes, elles se sont, presque à leur insu, insinuées dans les replis cachés de leurs âmes et tout ce qui monte à notre conscience est vêtu comme pour une fête, nous apparaît à travers un prisme. Pourquoi le noir inspire-t-il la terreur, et le rouge la magnificence? Ah ! si ces jeunes gens voulaient m 'écouter ! »

En effet, les peintres qui se réunissaient chez Doelen semblaient accepter comme des paradoxes les conseils enfiévrés de Schorel : « Je ne puis leur persuader, s'écriait-il, qu'il serait beau de renoncer au sujets bibliques et mythologiques où ils s'épuisent, à l'imitation des Italiens, et d'aborder franchement la représentation simple et vigoureuse de ce qu'ils ont quotidiennement sous les yeux. Ils méconnaissent les admirables ressources de ce climat où la lumière se répand avec harmonie, éparpillée par une brume discrète, de ce peuple aux gestes lents, aux visages caractérisés, laborieux et têtus, aux costumes demi-rustiques, demi-seigneuriaux, qui joignent la commodité à la pompe. Ils sont aveugles devant le luxe intime de nos demeures, les mobiliers si curieux, les tapisseries et les miroirs, les bijoux, les robes, les fourrures, les dentelles, tout ce qui rehausse l'éclat de la chair et la souplesse de l'allure. Ils se détournent des pâturages, des gras bestiaux, des contrastes

d'un ciel tourmenté, marin, avec un sol calme, partout utilisé, partout fertile, où l'eau vit comme nulle part au monde. Des barques traversant une prairie, des voiles qui masquent les ailes d'un moulin, leur sont choses ordinaires et sans attraits. Le printemps leur semble une allégorie et ils l'encombrent de dieux païens sous une coupole d'azur cru, au milieu de lauriers en métal, quand ils assistent, à deux pas de la ville, à l'apothéose de la verdure, au paroxysme de ces teintes qui vont du gazon jusqu'au feuillage touffu et de la clarté jusqu'à la nuit, car il entre beaucoup de vert dans l'obscur. L'hiver, quand une neige aussi variée que les nuages dessine les nobles formes de la Hollande, c'est l'architecture incomparable du blanc, l'étoffe soyeuse et satinée que tissent les plus habiles parmi les anges et qu'ils parfument de leur candeur. Alors les canaux se figent et l'on voit, au crépuscule, glisser les fantômes des patineurs qui découpent leur vitesse sur un miroir. Comme eux, les lumières des vitres éclairées courent tout le long de la cité silencieuse et ces longues lueurs jaunes, rouges, violettes allument la glace sans la faire fondre. Sur cette surface immaculée les maisons de briques ont toute leur valeur. La moindre poutre sombre devient un morceau de haut goût. On assiste à ce prodige que les reliefs mats étincellent. C'est le délire de la couleur. Eh bien ! ces messieurs préfèrent se boucher les regards et peindre des Vierges ou des Christs au tombeau. Si jeunes qu'ils soient, ils n'auraient pas trop d'une longue existence pour interpréter ces merveilles. Je revenais l'autre année de Frise avec Goltzius qui a vingt-six ans, une science étonnante et de l'enthousiasme. Nous avions traversé le Zuyderzée en traîneau. Le disque fauve du soleil versait sur l'étendue splendide un véritable fleuve de feu et je regardais brûler un brasier blanc et rose. Les cabanes, les palissades, les petits ponts dans la blême nuit tombante ressortaient ainsi que des coraux, des diamants noirs et des topazes et, sur le fond du ciel jaunâtre, quelques arbres étaient griffés à l'eau-forte, pareils à de la dentelle brime. Quand nous approchâmes de la cité, le fin brouillard qui émane de la neige scintilla de nombreux fanaux. Nous vîmes lùire un parterre d'étoiles. Or, mon compagnon m'entretenait d'un triptyque sur saint Sébastien, dont le vaste projet roulait dans sa tête. Pas une seconde son attention ne se tourna vers l'étrange décor que poussait encore en lyrisme la vitesse de deux bons chevaux. Telle est la lourde ironie de la tradition. 9

Fischart, lui, étonnait Shakespeare par l'amas de ses connaissances et la façon dont il les brassait Les innombrables livres qu'il avait lus faisaient partie intégrante de sa personne et il fréquentait les anciens comme les modernes, attentif aux lois, aux mœurs, au développement de la cité ; mais la politique et la religion jouaient un grand rôle dans sa vie et sur ce point William l'abandonnait, car les vastes erreurs par lesquelles les hommes se laissent gouverner ou imposer des croyances l'écœuraient par leur automatisme, la périodicité de leurs phases, succès et revers, révolutions, remplacements. Fischart avait vécu dans la société des grands réformateurs. Il s'était initié à toutes les subtilités du dogme et de la critique et il se déclarait lui-même « un échiquier de théologie », une « nuée où bourdonnaient tous les grêlons de l'antipapisme ». Son sens complet de la beauté l'attirait d'autre part vers l'humanisme, et la culture de la Grèce et de l'Italie luttait d'une façon pittoresque contre son tempérament d'homme du Nord : « Je suis un rayon de soleil sur la glace », déclarait-il plaisamment. Il ajoutait : « Je me force à lire la Bible. A certaines heures le livre m'endort. Pour y reprendre goût, il faut que je songe aux persécutions, aux guerres et aux jésuites. C'est le plus fatigant des exercices. Cette méditation de la fureur avec application des sens n'avait pas été prévue par le sage Ignace de Loyola. » Quand Shakespeare lui parla du chevalier John, il triompha : « Vous étiez tombé sur un modèle de la secte et vous l'avez échappé belle. Ces gaillards-là sont hérissés de meurtres et de sentences froides. » Quand il apprit le cadeau des Exercices spirituels, il demanda à voir le livre; dès qu'il l'eut entre les mains, il devint rouge de colère et le déchira en plusieurs morceaux : « Vous m'excuserez, mon ami. Il faut que je détruise les poisons et je mettrais volontiers sur ma porte : écraseur de têtes de vipères. Cette dégoûtante petite brochure, cette infusion de pieds de bouc a fait plus de mal qu'une peste ou qu'une famine. » D'ailleurs Shakespeare aimait chez ce pamphlétaire l'ardente passion pour la justice, l'irrassasiable faim de liberté. « Dès que vous serez devant votre table, s'écriait-il, attendant que votre cerveau exhale sa valeur, marmite sur le feu de l'imagination, répétez-vous que l'écrivain doit toujours réparer les torts, plaider la cause des faibles et protéger les innocents. Des beuglements! disait le vieux Luther, des beuglements si l'on écorche un sage. Des rugissements, si l'on écorche un pauvre. Il n'est pas de prince si puissant auquel, s'il mal-

traite ses vassaux, je ne réserve une sanglante fessée. Qu'on brûle mes livres, je les parlerai. Qu'on me tranche la langue, je les gesticulerai ; qu'on me coupe les membres, de mes moi-

fions je les dessinerai sur le sable. Vous ne connaissez pas abeiais, mon ami? C'est un homme admirable, pétri par les dieux de l'Olympe et qui, dès sa jeunesse, mâcha l'herbe de véhémence, dont le goût rend toute iniquité intolérable J'ai traduit son Gargantua, je vous le prêterai. Vous verrez là la verve française, laquelle sait mieux rire que nous, d'une manière noire et déconcertante. Les sorbonnards, les juges, tes prêtres et les rois y sont caressés de bonnes verges eneîoutées et le style retentît de leurs clameurs. C'est un bouquin océanique. J'y ai nagé, j'y ai fait la planche. J'ai failli m'y engloutir. J'en suis sorti rompu, mais dispos comme un lutteur et les muscles huilés d'énergie. Lorsque vous aurez absorbé cçt éîixir, le reste vous paraîtra fade. » Quand Jean Fischart était sur ce sujet, ses regards s'illuminaient ainsi que pour une grande réception et ses doigts nerveux, au bout de ses petits bras maigres, frissonnaient. Il évitait de parler de ses œuvres et il supportait impatiemment les éloges. Cependant, derrière cette modestie, on devinait un immense orgueil,, l'âpre conscience de son pouvoir : « C'est fabuleux, c'est fabuleux », marmottait-il au récit d'une atrocité, et l'on sentait qu'il gravait le fait dans sa mémoire #t que les victimes auraient un vengeur. On M écrivait de toute l'Allemagne pour se plaindre de mille vexations et les échantillons de cette correspondance mettaient à nti les plaies d'un bien triste pays. Devant certaines détresses, les yeux de Fischart devenaient humides. Il jetait rageusement le papier loin de lui : « Je ne peux pas tout faire, pourtant, je ne peux pas tout faire. Ah ! ma race s'abâtardit. Il y a vingt ans, c'est par centaines que se levaient les satiristes. Tout était bon pour les inscriptions insolentes, les murs, les arbres, les seuils des portes, et d'ingénieuses allégories tenaillaient la chair de l'oppresseur, allaient chercher les parties secrètes, innommables, de l'impudeur et de la vanité. Nous étions les bourreaux des bourreaux. Aujourd'hui l'Allemand est une bête qui brait. Il accepte les coups avec philosophie et tend ses flancs l'un après l'autre, puis la nuque, puis son derrière. Les ventres du cerveau ne portent plus d'enfants. »

Il possédait à fond les légendes et les superstitions populaires où brillent des filons de vérité. Il les racontait dans un style vivace, abrégé, pareil à la lumière vantée par Schorel*

qui n'éclaire que les reliefs et laisse l'accessoire dans la pénombre. Il expliquait à Shakespeare comment ces filles de la multitude subissent du nord au midi, de Test à l'ouest, des variantes qui sont la marque des tempéraments provinciaux : « Elles constituent de bons véhicules de satire. Le peuple s'est habitué à elles. Il les aime et il les croit. Quand elles lui arrivent grondantes et chargées de colère, il accepte le tout, la forme et la couleur et ne s'aperçoit qu'après de la métamorphose, à un obscur tressaillement de son âme. C'est ce dont jouait si bien Luther. Nous nous servons de vieilles paraboles. L'ennemie du pamphlétaire, c'est l'accoutumance. L'injure se discrédite par son usage même et les crachats polychromes dont nous avons couvert le pape sont revenus au blanc de sa robe blanche. Il faut sans cesser varier les formules, chercher le contraste saisissant, le gluant outrage qui s'accroche à la peau de l'adversaire et la corrompt. » Il affirmait que la colère et la pitié sont les deux enfants du christianisme, car « la religion est une marée qui, quand elle se retire des hommes après les avoir recouverts longtemps, leur laisse des traits de caractères et de fortes empreintes passionnelles. »

Sa fantaisie était intarissable. Il saisissait le moindre épisode, le travestissait, l'embellissait, le décorait de figures compliquées, de titres baroques. Doué d'une étonnante faculté syllabisante, il pouvait pendant une heure parler un langage inconnu, inhumain, auquel il prêtait les inflexions les plus comiques, et, pour distraire ses compagnons, il imaginait des séries de noms propres, les sujets de Sa Majesté Cocasse XXVI, dont il énumérait gravement les titres, blasons et préséances. S'il s'intéressait à la philosophie, à la géographie, à l'histoire, à l'astrologie, à l'alchimie, s'il n'ignorait rien des animaux, des cailloux et des plantes, si la musique le « faisait trembler », si les passions étaient pour lui « une forêt gémissante à chaque arbre de laquelle il s'était pendu », son amour fidèle était pour la linguistique. Rompu à toutes les subtilités du français, de l'allemand, de l'anglais, de l'hébreu, du latin et du grec, toujours en quête d'idiotismes, de proverbes locaux et de particularités étymologiques, il recherchait l'origine des mots avec une sorte de fureur, et les hypothèses les plus saugrenues ne l'intimidaient point. Il fabriquait à chaque instant de savoureux composés, superposait des racines saxonnes et gauloises, ahurissait les passants par des expressions déconcertantes et des jurons empruntés à toutes les races. Il appelais cela

« faire son tour du monde ». Il se complaisait aux synonymes, aux calembours, aux vermiformes énumérations de qualificatifs biscornus. Il se précipitait dans d'étourdissantes métaphores, d'où il ressortait, téméraire plongeur, au bout d'un long discours, ruisselant de substantifs faussés, d'épithètes tordues et riant. Quant il avait adopté une locution ou une formule, il s'en gargarisait, il en saupoudrait la causerie, il en lassait les autres, et s'en lassait lui-même. Alors il la déclarait usée et la rejetait avec dégoût.

De Schorel, Shakespeare et Fischart, l'inséparable était le gros Van Beverningk. Bon, jovial et prodigue, ce jeune seigneur se retranchait dans la citadelle de sa graisse et recevait sans broncher les railleries et les boutades de ses trois bondissants compagnons. Il les admirait, les écoutait respectueusement, de temps à autre avançait quelque objection timide qu'ils accueillaient avec tumulte. Van Beverningk alors, avec des gestes poupins, se confondait en atténuations et en excuses.

— Vous êtes bête comme votre vessie, concluait Fischart. Shakespeare ajoutait :

— Je suis sûr que la plupart des idiots que nous voyons circuler par le monde ont été pissés par Van Beverningk et ses ancêtres.

— Qu'est-ce que cela veut dire? demandait le gros garçon.

— Cela veut dire, répondait Schorel, que vous n'avez qu'une qualité : la gourmandise, par quoi nous vous tolérons dans notre cénacle sublime.

Gourmand, Beverningk Tétait en effet et il avait adopté comme devise, sur le conseil de Fischart : « Jusqu'à l'éclatement ! » Quand il mangeait, sa figure ballonnée prenait une expression béate ; il stupéfiait les convives par la taille gigantesque des bouchées qu'il pouvait engloutir d'un seul coup. Ses luttes avec les sauces atteignaient à une grandeur épique, car tantôt il les attaquait avec une ample cuiller, tantôt avec un os ou un quartier de viande, tantôt à l'aide d'un morceau de pain taillé en forme de bouclier. La sauce résistait, jaillissait, ruisselait sur le pourppint de son bourreau et de ses malheureux voisins ou bien elle lui faisait la farce de ressortir en jet de sa bouche et de le suffoquer à moitié. Beverningk la traquait, la cernait, l'acculait jusqu'à la dernière goutte au bord de son assiette, l'engouffrait dans un hoquet de satisfaction. Le liquide en son verre était tel qu'une flaque d'eau sur un sable brûlant et il le dégustait avec un claquement de langue suivi d'un long sou*

pir. Mais avant il l'avait flairé, tourné, chauffé avec la main. Il s'en était imbibé l'âme. Lorsque, chargé de victuaille, il commençait la bataille de la digestion, un sonore renvoi annonçait les hostilités. 'Aussitôt Shakespeare, Schorel et Fischart se levaient brusquement de table.

— Vous êtes ignoble, vautre crasseux d'Espagnol

— Silence, puanteur de l'air,

— Vous serez privé de vin du Rhin pendant huit jours. Ils prenaient leurs repas chez Doelen. L'aubergiste du

Fanal rouge, célèbre dans toute la Hollande pour sa générosité à l'égard des artistes, traitait royalement ses hôtes et se faisait prier pour recevoir de l'argent ; « Je suis plus riche que vous », répondait-il avec hauteur. De fait, il avait amassé une grosse fortune dans le commerce et la dépensait sans compter. Il avait fait deux parts de sa vie, Il consacrait la journée à ses vices, qu'il avait nombreux et pressants, La salle du bas devenait le théâtre de crapuleuses orgies, où la garce, l'alcool et le jeu donnaient la réplique à la vieillesse. On entendait des rires, des chansons, des cris et des jurons obscènes et la Pelote, avec une mine indignée, racontait à Shakespeare de dégoûtants détails. Souvent, à la suite de ces chaudes aventures, le vieux s'apercevait qu'on lui avait volé sa bourse, ses bijoux, un manteau, une pièce d'orfèvrerie. Mais, le soir, Doelen se ressaisissait et appartenait tout à l'intelligence. Il présidait sa table avec sollicitude, appréciait la finesse et la brutalité pittoresque, et, quand on le lui demandait, narrait de merveilleux souvenirs. Il avait fréquenté toutes les sommités des Pays- Bas et traité la plupart des étrangers de marque passant par Amsterdam, Pendant les mauvais jours de la tyrannie espagnole, son auberge avait été un foyer de conspiration, Il n'avait ménagé aux Gueux ni son argent, ni ses services, de sorte qu'il était populaire parmi eux et qu'ils lui gardaient fidèlement leur clientèle. On chuchotait qu'il avait servi secrètement les intérêts de Guillaume d'Orange et accompli pour le Taciturne une mission des plus périlleuses. C'était la seule fois qu'il se fût absenté du Fanal rouge et il faisait allusion à cet événement avec des mines pleines de réticences. Il se prit vite d'affection pour Shakespeare, parce que celuici avait l'esprit spontané et le questionnait perpétuellement sur l'amour. Doelen aimait à être pris comme arbitre sur ce beau sujet, Il avait eu des aventures célèbres, avant de se livrer à la basse débauche, et plusieurs dames nobles étaient tombées dans les bras de ce roturier alors robust§

et de hardi visage. Fréquemment le soir, après le départ des hôtes de passage, il ouvrait son vieux cœur devant William, Schorel et Fischart et ceux-ci étaient surpris d'y trouver tant de délicatesse, d'expérience et de sagacité.

Le matin et l'après-midi, les quatre amis couraient la ville. Guidés par Schorel et Beverningk, le poète et le pamphlétaire faisaient peu à peu connaissance avec les rues fourmillantes, les spacieux quartiers farcis de riches boutiques, de seigneurs et de bourgeois, le port à odeur de fauve et de marée, en proie au bariolage des races, les bouges étroits, fétides et criards. Shakespeare sautait de joie devant les canaux, frais et limpide labyrinthe qui forme l'âme complexe d'Amsterdam : « Arrachée à la nature, grâce au génie de ses habitants, cette aîtiêre cité est double par la réflexion de tant de miroirs. Si ses maisons disparaissaient soudain, Teau fidèle garderait leurs images. Vous ne péririez pas, hautes constructions, délicates quoique massives, d'un rouge brûlé, d'un noir poli, d'un jaune de vieil ivoire, qui descendez harmonieusement baigner vos grands visages de pierre. »

L'enthousiasme de Schorel se renouvelait à chaque pas : a Est-il rien de plus sain pour l'œil que ce quai rectiligne planté d'arbres verts? Il aboutit à un autre canal et aprèsr on en devine un troisième, un quatrième, un cinquième i on pressent toute une régulière charpente humide. Dans ce ciel étinceîant comme une lame d'or montent une sorte de fine tourelle et trois mâts inclinés. Dites-moi si l'heure n'est pas inscrite sur chacune de ces couleurs chaudes et assombries. Elles fondent sur la prunelle, telles qu'un fruit dans la bouche. On croirait que les demeures vont se mettre en marche, glisser le long de leurs reflets, entraînant les bateaux à leur suite, Fischart, où êtes- vous? »

Jean Fischart en effet se montrait peu sensible aux émotions plastiques. Il s'intéressait surtout aux nombreuses enseignes de fer forgé qui se détachaient des façades, ainsi que des griffes, des armes contournées et il les comparait à l'écriture malhabile des enfants du diable. Il voulait connaître immédiatement, car l'impatience était un trait de son caractère, la signification des emblèmes et il en imaginait de nouveaux : « A l'habitation d'un orgueilleux, il faudrait deux bras dressés, l'un tenant un cœur, l'autre tm œil, car le propriétaire s'analyse. Pour un avare, des doigts tordus aux ongles en vrille; la corne est le sym» bole de ce vice repoussant. Pour un jésuite, oh I c'est

bien simple, une fourche surmontée de deux fesses, de quatre fesses pour deux jésuites. Tel est le bouquet que je leur tends. Et pour le pape. Ah ! ah ! que mettrions-nous pour le pape? Une jolie petite rôtissoire. L'endroit qu'empeste un prêtre illustrerait cette devise : « A l'homme sans sexe. » Celui qu'empeste un soldat, cette autre : « A l'assassin. » Je réclame pour les juges deux signes astrologiques : « Le scorpion et la balance. » Quant aux rois, un crottin ferait bien leur affaire, une énorme bouse au centre de laquelle surgit un gracieux sceptre d'or. Les ministres du roi se contenteront du support sans le sceptre. »

Shakespeare avait l'amour des intérieurs. Par les fenêtres du rez-de-chaussée et par les portes entr'ouvertes, il faisait le voleur d'images, il pénétrait dans le familier des existences populaires ou bourgeoises. C'étaient bien là, comme l'affirmait Schorel, des petits drames sans brusquerie. L'importance du décor égalait celle des personnages, et de ceux-ci les gestes étaient si expressifs qu'ils semblaient émaner du fond même de leurs âmes, trahir des attitudes morales inconnues. Au centre d'un étroit salon bleu, devant un guéridon cerclé d'or, une femme debout lisait une lettre. Son attentif visage incliné avait des lignes douces et fortes, comme on le remarque chez les Hollandaises, et sur sa nuque de chair plus blanche les blonds cheveux étaient relevés. Elle portait un corsage de laine bleue flottant, tout simple, assez ample pour mal dissimuler une grossesse avancée. De sa main libre, de sa main grasse et délicate, elle tenait le dossier d'une chaise bleue. Son horizon, celui sans doute de son rêve et du voyageur, était une carte de géographie occupant tout le mur du fond. Ces nuances assoupies et fondues, cette courbe d'un corps inquiet, maternel, la fine application de la bouche et des paupières basses faisaient palpiter la tendresse dans la lumière, l'idée de l'absence dans celle du cher petit avenir frémissant sous la jupe invisible. Les concordances de la couleur réunissaient les émotions chastes. L'air paraissait trembler autour de la liseuse. Le poète eut les larmes aux yeux. Il fit signe à ses compagnons, et muets, retenant leurs souffles, ils regardèrent palpiter le cœur de la famille. Ils s'évadèrent avant la fuite du charme.

— Essayez donc, marmonnait Schorel, avec vos poésies ou vos drames, de donner ces impressions-là. Des enfilades de mots, des rajouts successifs et pénibles de la pensée ne créent pas un ensemble, une beauté immédiate. Le premier goujat venu sait accompagner un coup de poignard d'une

gesticulation frénétique et trouver le cri qui laboure le? entrailles. Fischart ne peut me comprendre; mais vous, Shakespeare, sous les superficiels bouillons de l'océan, interrogez le profond abîme où se préparent les tremblements de terre et de mer, où flottent des animaux étranges.

Et William songeait aussitôt à l'immense multitude des états obscurs de l'âme, mystérieux météores qui traversent la conscience, l'éclair d'une seconde, dont la naissance et le tombeau sont la nuit : « Le plus intime de la pensée tressaille dans l'accord d'un regard et d'un geste ; tout le désir, toute la volupté, toute la joie tiennent dans le fugitif effacement d'un sourire. C'est parmi les grands moments paisibles de l'être que brille souvent la courte lueur, présage de passions irrésistibles. Le voyageur qui remonte jusqu'à la source des maux et de la mort ne rencontre point de dragons gardant la fontaine. Elle est là, cachée dans l'herbe engourdissante, et glisse comme un imperceptible filet noir. Et à l'origine il y a des larmes de bonheur, de la confiance, de l'apaisement, l'ironie de la destinée. »

Dans l'angle d'uûe fenêtre, une vieille femme seule était assise avec une expression navrée, ses maigres mains osseuses longeant sa robe d'étoffe grise. Un rayon de soleil caressait la quenouille et la table où gisaient une assiette, un morceau de pain et une tranche de saumon fumé. C'était le morne cul-de-sac d'une existence abandonnée, à la dérive.

Une série de portes battantes montrait en enfilade une large pièce claire, dallée de rouge et de blanc, que balayait une fillette blonde, engoncée dans une robe trop lourde; puis une seconde chambre encore plus brillante et sur une chaise dormait un chat ; enfin, une cour, un toit bas et fauve, la bouche sombre d'un cellier. La lumière circulait gaiement à travers l'idéale propreté de cette demeure, tombait de hautes baies vitrées à petits carreaux, négligeait les poutres du plafond, le relief d'un escalier massif, frôlait la nuque d'or de l'enfant et ruisselait sur la mosaïque.

Ailleurs, c'étaient des soldats attablés dans une salle d'auberge et tenant par la taille deux servantes robustes. De l'autre main ils levaient leurs gobelets. On entendait d'épais jurons et de gros rires. Ailleurs, une commère tendait le bras vers une cage où chantait un oiseau, tandis que dans le fond deux hommes âgés et graves s'absorbaient autour d'un jeu de dés. Ailleurs, dans un riche appartement, parmi de légers bibelots, une jeune femme triste s'occupait à coudre et, d'un pied nonchalant, berçait un enfant en-

dormi. Une sertie promenade offrait ainsi aux quatre flâneurs tous les délicats aspects de la vie humaine. Relevés par Têloquence de Schorel, ces spectacles allaient loin dans Shakespeare. Ils lui fournissaient un répertoire infini de figures et de mouvements et chaque fenêtre animée devenait pour lui un magasin tragique. Il poursuivait les nuances extrêmes de ces sentiments aperçus à la dérobée. Leur fragilité même excitait son imagination. C'est alors qu'il se demanda s'il était plus beau pour le poète de livrer des personnages aux fatalités- extérieures, toujours analogues aux dieux antiques, qu de supposer en eux des luttes masquées de tempéraments. Le problème l'occupa trois jours, qui furent une crise de son esprit, et il n'en dit rien à ses com-

Sagnons, parce qu'il voulait la solitude pour ce débat intime. [ en arriva à cette conclusion que les êtres sont comme une monnaie prompte à faciliter les échanges entre deux grandes destinées, dont Tune aboutit à l'amour et Fautre à l'indifférence ou égoïsme. Par là s'éclairait le symbolique pouvoir des fenêtres, car les unes faisaient les gestes de l'amour et dissipaient leur vie vers le monde, et les autres celui de la sécheresse qui ramène ïe monde au cerveau. Or, îes premières sont des idées qui vont revêtir la forme dramatique et les secondes se préparent à la quitter. H lui parut donc qu'il fallait que toute comédie fût placée au point qù ces deux courants primordiaux s'entre-croisent et eût une face vers le dehors, une autre vers le dedans, et plusieurs parties ea enfilade, ainsi que les salles de mosaïque que balayait la petite fille.

La nuit il rêvait de ces préoccupations. Il entendait la voix dogmatique de Fischart, l'essoufflement de Van Beverningk, les vociférations éraillêes de Schorel. A toutes les fenêtres de la cité se tenaient des formes sentimentales, des vices parés et des vertus souriantes qu'envahissait la splendeur crépusculaire, et des silhouettes de mâts se dressaient devant eux. Parfois les locataires voisinaient; la timidité montait chez l'orgueil, l'amour pénétrait chez la gourmaadise et la saluait cérémonieusement. Et les canaux reflétaient des scènes contradictoires, traduisaient une rêverie par un massacre, un accoudement par un défi, un baiser par une morsure.

Alors, les trois jours écoulés, il put dire à Schorel radieux : — Je conçois l'existence comme une peinture, et le procédé

de votre ami Van der Borscht qui utilisait îe hasard est le

bon. Mais montrez-moi encore des fenêtres.

tE VOYAGE DE SHAXESPEÀEE X39

Après Je 4121er, quand des réunions tapageuses ne tes retenaient pas au Fanal rouge, ils erraient au petit bonheur à travers le triomphe des lumières. Toutes autres couleurs éteintes, seuls l'orangé et le pourpre vivaient dans l'air et dans l'eau, surfaces étincelantes, de formes infinies, carrées, rondes ou linéaires, courbes et sveltes jets de feu, Fiscbart appelait cette heure « la chute des météores ». Ils avaient leurs amis ; une fenêtre ovale à une grande hauteur dont le reflet, par un prodige d'optique, pétillait dix pas plus loin. Et ils détestaient la lune qui banalise ces mirages, donne à ta cité quelque chose de trop Joli, d'apprêté, de factice.

— Un besoin poussant l'autre, disait Fischart, et la ville est semée et nous admirons la moisson de pierres.

Car ils avaient fini par adopter entre eux une conversation elliptique qui déconcertait Vaa Beverningk.

— Toutes flammes ne traversent pas l'obscurité, ajoutait Schorel.

Et aussitôt Shakespeare improvisait un poème rapide sur les lumières qui huilent au-dessous des étoiles et, dans les diverses contrées du monde, révèlent le travail et l'abri, Ou bien il imaginait un marchand de deux gloires, la rouge qui tient aux violences, aux guerres et aux rapts, la jaune qui célèbre les architectes du rêve, les poètes et les penseurs, et il vantait sa double marchandise, II imitait le cri du vendeur, les discussions des acheteurs et leurs débats autour de la petite voiture où s'empilaient les lanternes colorées. Ils s'amusaient aussi à un ieu qu'ils appelaient la chaîyie. Cela consistait à passer d un objet à une émotion, d'une métaphore naturelle dans une morale et réciproquement, et ils prenaient pour point de départ un fanal allumé, ou la masse indécise d'une maison, ou la silhouette sombre d'un bateau. Us atteignaient ainsi des cimes ardues et vierges qui les faisaient éclater de rire et leurs joies se cherchaient à tâtons.

Par une chaude après-midi, Schorel, Fischart et Shakespeare s'engagèrent dans le quartier juif pour y faire la chasse aux estampes, C'était une longue rue en pente sans trottoirs, jonchée d'épluchures immondes, où coulaient d'épais ruisseaux bruns, où se talochait en criant une vermineuse marmaille, petits profils de perroquets maigres, jambes rachitiques et sexes indistincts. Aux fenêtres pendaient des loques jaunes et rouges, des raeniîles de linge grisâtre. Les murailles suintaient l'ordure. Pans l'encadrement des porto se temient des groupes de mégères sordides, aux teinte

bronzés, aux nez courbés, aux yeux noirs comme des raisins, affublées d'oripeaux voyants et crasseux. Les maigres semblaient des pharaons, les grasses des suffètes carthaginois, beaucoup portaient un marmot déjà sémitiquement défini et elles s'invectivaient avec des mots ensoleillés et des gestes d'épileptiques. L'air était empuanti.

— Quelle race ! grognait Fischart en se bouchant le nez. Les descendants du bouc exhalent , l'odeur de leur ancêtre et leurs excréments mêmes sont crochus. Je crois sincèrement que Dieu a fait le juif un jour d'ivresse et de honte. Il l'a façonné de fiente et de vomis, maçonné d'urine, pétri de crachats. Ensuite il le passa au diable qui, par délicatesse, le lécha. D'où cet enduit ineffaçable, cette putréfaction de l'âme et de la peau ; leurs doigts triturent l'or et les pellicules. Dans leurs regards dansent les flammes jumelles de la luxure et de l'usure. Leurs pieds sont faits pour la boue et le sang. Il éclata de rire. Et quand on pense que la circôncision fut chez eux mesure de propreté ! Je crois plutôt que le premier Hébreu soupçonna son fils en bas âge de cacher là quelque menue monnaie.

— La merveilleuse saloperie, s'écriait Schorel avec admiration. Regardez cette fille à face de chèvre dont la chair brune apparaît par les déchirures de la toile usée. Quelle fétide souplesse ! Elle danse sur un fumier. Comme ils s'activent dans leurs bouges ! Et ces gamins vautrés sur le dos et dont le nombril fume à l'air !

— D'ailleurs, ces êtres-là ont les mêmes sentiments que nous ; ils sont nos frères un peu déchus, ajouta Shakespeare qui ne détestait pas la contradiction.

Mais Fischart s'enflamma :

— ^ Détrompez-vous, mon ami. Le juif est à part. L'amour, la haine, la joie et la douleur sont chez lui déformés, déplacés, méconnaissables. Pour vous faire comprendre de lui, il faudrait un lexique moral. Le juif n'a aucune fierté, aucune délicatesse, aucun honneur, aucune pitié, aucune colère. Il met les chrétiens aux prises et se faufile entre eux. Il les considère comme de la viande de porc, et tout contrat avec le juif tourne ainsi en os de boudin. Le juif est lâche par ignorance de la bravoure. Il est traître par volupté de la mauvaise odeur. Il est cruel par l'excès d'une logique qui le pousse à faire place nette à sa nation. Ceux-ci chassés de partout se sont réfugiés à Amsterdam. Dans cent ans ils ruisselleront à nouveau sur l'Europe. Ils sont la vermine du genre humain. D'ailleurs c'est un préjugé de croire qu'ils pratiquent

l'usure parce qu'on les a exclus de toute profession. Le juif, mon cher, est philosophe. Il a horreur de la réalité. Il lui faut l'effigie, le symbole, la crypte, et le mystère de la monnaie a eu là de suite son taret. Il est pareil au petit insecte qui vit dans les grimoires. C'est le résidu morne de la sorcellerie. Tous ces juifs sont malades. Voyez autour de nous ces bossus, ces ventrus, ces boiteux, ces borgnes, ces purulents. Ils portent des tares ignobles et particulières, accrueë par des débauches spéciales. De vous à eux il y a des espaces aussi grands que de la vache à l'albatros, que du renard à la fourmi. Ce qui vous leurre, c'est l'enveloppe que, pour mieux vous duper, ils ont identique à la vôtre ; mais ignorez-vous que certains animaux empruntent des domiciles trompeurs afin d'anéantir commodément leurs adversaires?

Ils arrivaient à une partie plus étroite du Ghetto. Des baraquements de bois faisant office de boutiques étaient accotés aux maisons -et, dans l'ombre de ces taudis, grouillaient des faces fiévreuses qui interpellaient les trois compagnons. On leur offrait de la chaudronnerie, des vieux vêtements, des armes, des chaussures; un juif sortait de son antre et se précipitait vers eux avec des grands saluts jusqu'à terre, un flot de paroles obséquieuses. Fischart le repoussait brutalement. Tout à coup Schorel s'arrêta :

— Voici notre affaire. Salut, père Rabbas ! Pouvons-nous entrer chez toi, vieille pourriture, sexe tronqué, canaille!

— A la bonne heure! J'aime qu'on les traite ainsi... Fischart, Shakespeare et leur guide pénétrèrent dans le

poussiéreux réduit encombré de livres, d'estampes et de toiles d'araignée :

— Appréciez le repaire, dit Schorel, et le vendeur. Vite de quoi nous asseoir et tes fonds de tiroir, puant crapaud du sabbat !

Rabbas était un type hideux de sa race. Ses longs cheveux grisonnants, huileux et collés en haut, bouclés en bas, entouraient une figure osseuse et plate où la saillie du nez était fantastique, où les yeux clignotaient, où la bouche cerclée de rides noires s'ouvrait derrière une barbe de poils clairsemés, montrant des dents bleues, des filets d'une écume crémeuse. Il était vêtu de haillons troués et il puait une âpre macération de toutes les senteurs israélites. Quoiqu'on lui criât : « A bas les pattes ! » il promenait sur ses visiteurs des mains sèches et nerveuses au bout de ses bras maigres et il accompagnait ce geste d'un ricanement étrange. Avec une excessive fébrilité il déballa ses trésors : c'étaient de vio-

lentes gravures, qui représentaient les principaux épisodes des guerres récentes, les sièges de Leyde et de Harlem. Schoreî, avant de îes prasser à ses amis, les examinait soigneusement, les tournait et les retournait, les plaçait dans le peu de lumière que venaient encore obscurcir des voisins curieux dont les atroces visages se pressaient sous l'auvent de l'échoppe.

— Débarrassez-nous de votre présence, derrières d'ânes, ignominieux youddis! rugissait Fischart. Rentrez dans les rentres qui vous portèrent, flls de Satan, fiis de îa guenon, pieds fourchus !

Ces injures ne troublaient guère les juifs, mais Shakespeare remarqua que les rides de Rabbas tressaillaient.

— Fischart, vous vous agitez trop, déclara Schorel, vous m'empêchez de juger la marchandise. Ah ! ah F Ceci vous intéresse. Un frontispice de pamphlet protestant, je suppose. Eh ! mais, c'est un Luc Cranach, tant simplement F Et m parfait état. Ce bonhomme tiaré, à pattes de canard, est le pape et il se soulage sur des moines qui joignent les mains tout en recevant la manne céleste F

Fischart s'enthousiasmait â son tour :

— Bravo? C'est magnifique. Donne-nous toutes les machines semblables à celle-là, vieux Job* juteux crottin.

Une discussion s'engagea sur le prix. Rabbas discutait pied à pied, avec un entêtement farouche, et il gardait un coin de la gravure entre ses ongles noirs. Son regard devenait féroce :

— Si tu me fixes ainsi, gargouille, je te fends ton atroce gueule décriée ! Trois florins.

— Quatre florins, messeigneurs. Quatre florins. La pièce est rare. ,

— C'est toi la pièce rare, ventre de limace. Ne m'approche pas. Tu empestes. Bas les pattes, donc. Trois florins.

— Impossible, mes bons seigneurs. Je sois un pauvre homme, un très malheureux vieillard.

Schorel se tenait les côtes :

— ■ Es- tu dégoûtant et menteur f Lui pauvre F II fait l'usure à route ia jeunesse dorée d'Amsterdam. Sur le seul Van Beverningk il a raclé une petite fortune. C'est bon, ratatouille de putain. Tu as tout de même des pommettes bougrement dorées et, sur un fond noir, tu serais à peu près présentable. D'autres estampes. Pas celles-là. D'autres, des vieilles, les plus vieilles.

L'hypocrite cruauté de Rabbas divertissait Shakespeare. En proie à mie agitation singulière, le juif sautillait dans sa cage, bouleversait les cartons poudreux, les papiers jaunis, les livres aux reliures bizarres. Un paquet complet de dessins d'Albert Durer apparut. Schorel voulut cacher son émotion, mais, en les palpant, ses doigts tremblaient.

— Cela se voit. Prenez garde! lui glissa Fischart à l'oreille.

Rabbas du lot réclamait cinquante florins :

— Vingt-cinq tout dQ suite et je les emporte, cria Schorel. Il y eut un tumulte, presque une bataille et une pluie

d'invectives. Attirés par le bruit, les autres juifs venaient flairer l'affaire de leurs longs museaux inquiets. Enfin l'on tomba d'accord pour trente florins et Schorel les compta séance tenante. Il osait maintenant débonder sa joie ;

— Celle-ci, Fischart, celle-ci est unique. Je l'ai cherchée pendant cinq ans, j'y avais renoncé. C'est un sujet qu'il a repris, la Tanche, la sublime Tanche. La voilà, Shakespeare, la vérité hurlante. Quand vous écrirez des pièces, quand vous serez comédien, visez à ce paroxysme. C'est

Eoussé comme une miniature et large comme une fresque, es ouïes, l'œil rond, l'ouverture membraneuse de la bouche L. Elle sortait de l'eau. Elle étouffe. Certes, quand on possède à ce point son métier, on peut se permettre de la philosophie. Rabbas, tu es bien ignoble, mais je t'embrasserais pour cette planche-là. C'est qu'il a du goût, l'animal. Je ne sais pas où diable il dépiste tous ces morceaux de maître.

— Parbleu, parbleu, — Fischart haussait les épaules, — les jeunes gens viennent les lui vendre à beaux deniers comptants. Il écoule des souvenirs de famille.

Schorel acheta encore plusieurs estampes, le pamphlétaire se mit à marchander des livres. La plupart de ceux-ci étaient écrits en allemand, traitaient de théologie et de mathématiques et aucun ne tentait Shakespeare. Au bout d'une heure les trois amis étaient plongés dans une véritable griserie intellectuelle dont Rabbas devenait le gnome incompréhensible, ne rappelant sa présence que par des exclamations, des protestations et des giries. Quand son stock parut épuisé, il laissa entendre qu'il avait en haut, dans la maison, un autre magasin mieux fourni. Schorel et Fischart n'hésitèrent pas :

— Mène-nous-y et tout de suite, canaille ; tu mériterais cent coups de bâton poiir nous avoir fait droguer dans

ta confiserie à punaises. Oust. Décampe, nous te suivons.

Ils sortirent du sombre taudis, pendant que le juif rabattait son auvent, peu confiant en l'honnêteté de ses congénères. Il donna à la porte quatre ou cinq tours d'une clé grinçante et précéda ses clients dans un escalier de bois vermoulu. Au palier du premier étage, il montra la paroi massive, avec son abominable sourire :

— C'est là que je garde mes bijoux.

— Tu fais donc tous les métiers? Ils sont beaux, tes bijoux?

— Oh ! plus beaux que ceux des rois ! Il leva en l'air ses bras décharnés.

Une seconde porte cria. C'était le domicile privé de Rabbas : dans une large pièce donnant sur une cour infecte par une fenêtre étroite aux vitres cassées, un terrible encombrement de bibelots de toute sorte, de meubles, d'étoffes et de quincaillerie remplissait à peu près l'espace du plancher au plafond où rôdaient quantités d'insectes : « Salut, paradis de la vermine et de la ficelle ! » déclara Shakespeare en entrant, mais il se tut aussitôt : au centre de la partie libre de la chambre, devant une table boiteuse recouverte par une énorme carte de géographie grossièrement coloriée, était assise une jeune femme d'une resplendissante beauté brune. Ses regards luisaient comme des couteaux. Ses traits rappelaient ceux des bas-reliefs d'Orient, et entre le front bombé et le nez droit il n'y avait aucun intervalle. Sa chevelure excessive, surmontée d'un petit turban rouge, entourait le glorieux visage d'une auréole pileuse à reflets violets. Elle portait des anneaux contournés aux oreilles, des bagues à chaque doigt, un collier d'escarboucles autour de son cou gras et crasseux. Son corps était souplement avachi dans des vêtements dorés et rapiécés, mais ses voluptueux bras ronds apparaissaient sous une gaze transparente. En face d'elle un grand vieux gaillard aux moustaches en croc, trop noires pour n'être pas teintes, presque chauve, imberbe, de mine fière, décharnée et tannée comme du vieux cuir jaune, étalait des grâces chevaleresques dans de majestueux haillons de nuance brune et pisseuse.

— C'est ma femme Sarah et mon domestique Mazal, dit négligemment Rabbas.

Mazal se leva et salua avec cérémonie. La belle juive demeura immobile. Mais, guidé par son instinct, Shakespeare laissa Schorel et Fischart suivre le juif dans une autre chambre, pour y examiner à loisir de nouvelles estampes.

Il resta auprès de ce couple qui l'intriguait et, sans y être invité, prit une chaise sur laquelle il s'installa comme décidé à ne pas s'en aller. La juive donnait des signes d'impatience. William examinait son partenaire, rassemblant des souvenirs, des traits de race; puis il murmura simplement :

— Je vois bien que vous êtes Espagnol. Ne vous gênez donc pas avec moi.

La surprise de Mazal dura peu :

— Monsieur n'est pas le premier sorcier que je rencontre. Il affectait de s'adresser exclusivement à Sarah. Monsieur a sans doute un talisman. Mais il a l'air plein de générosité et il est incapable de me trahir. Puisqu'il a deviné mon valeureux pays, il sait sans doute aussi que je m'appelle Mazaltob, de l'antique, célèbre et guerrière famille mauresque de ce nom et que je suis, non un domestique, mais un aide de Rabbas, le juif, comme quoi exilé dans Amsterdam et séparé de mes compagnons, je gagne ma vie d'une manière un peu indigne. Un geste de souverain mépris accompagna ces paroles. Il continua pompeusement : Monsieur saura aussi que dame Sarah Rabbas, la divine senora ici présente, est ma maîtresse bien-aimée et que quiconque lève les yeux sur elle est un homme mort.

Il attira vers lui, par-dessus la table, la lourde tête barbare et la baisa profondément sur les lèvres pourpres. Puis, avec une adresse extrême, il se leva sans quitter cette position, vint coller son vieux corps au corsage doré et, de ses mains fines, il caressait les jambes, les cuisses, le ventre de la juive qui se laissait faire avec une langueur pâmée. Il prononçait tout bas des mots en espagnol qui la rendaient frémissante : « Corazon... mis ojos... vida de mi aima. »

Shakespeare était étonné de tant d'audace, car Rabbas pouvait entrer d'une minute à l'autre. Mazaltob se releva et vint se rasseoir à sa place.

— Monsieur est fixé. Il voit que nous ne craignons rien, et, s'il assistait la nuit à nos danses bienheureuses tout près du grabat où ronfle le mari, il croirait à la complaisance. Rien de tel néanmoins. Le vieux est jaloux et soupçonneux. S'il savait positivement la chose, il tuerait Mazaltob pendant son sommeil. Rassure-toi, mi vida. J'ai un bon poignard et un œil toujours ouvert... Maintenant, puneta, a notre ouvrage... Car je lui apprends les merveilles de l'univers. Et nous voyageons par la tête. ;

La carte de géographie sur laquelle l'Espagnol s apprêtait à faire sa démonstration portait des personnages bizarres,

t^Û LE VOYAGE DE SHAKESPEARË

dessinés à l'encre noire le long des contrées vertes ou bleues, des rois et des soldats, des Lapons emmouflés de fourrures, des animaux fantastiques. Au milieu de l'océan, couvert de croix et de boussoles, des têtes de pirates à bonnets rouges soufflaient pour indiquer la direction des vents. Shakespeare s'étant rapproché afin de distinguer les détails, Mazaltob fit un de ses gestes arrondis et tragiques.

— C'est le plan de Juan de la Losa, le pilote de Christophe Colomb dont Dieu ait l'âme.

Un ample signe de croix acheva la phrase. Alors, d'un ton doctoral qui se réchauffait peu à peu, le hâbleur continua le récit que la visite avait interrompu.

— J'ai été là, mi vida, ià où c'est couleur de citrouille. Cest, à l'extrémité du nouveau continent, un pays poilu de forêts. Les arbres sont d'argent et portent des fruits d'or, gros, gros comme des tonnes de vin. Nousnous sommes battus quatorze fois et j'ai tué à moi seul cinquante Indiens. Hauts de deux mètres, ils poussaient des cris terribles et ils étaient barbouillés de lie et d'ocre comme ceci. Maxaltob plissa sa figure mobile dans mie abominable grimace, telle que sa mince lèvre supérieure, sa moustache et la moitié de son nez de conquistadore disparurent en son menton pointu, Leur roi demanda la faveur de lutter avec moi en combat singulier. Il s'appelait Zulmazilla ; il avait une lance de vingt coudées, un arc en fer et des flèches de sang de dragon. Moi, je ne gardai que mon épée, que m'avait donnée un héros de mes amis, justement le fils de Juan de la Losa. Alors me cria ce géant : « — Mazaltob, tu vas mourir et je te couperai en petits morceaux et je mangerai ta chair avec mes courtisans et mes femmes. — Fais ta prière à ton diable cornard, répondis-je, car l'enfer apprête pour toi ses fourneaux. » L'armée nous regardait et m'applaudit. Et il me sembla que quelqu'un riait dans le soleil. D'un coup de mon épée, carajo, je fis sauter un bras et Zulmaziila hurla de douleur et il me portait des bottes terribles que je parais en invoquant la Vierge. D'un autre coup je lui ouvris le ventre, et ses entrailles coulèrent sur le sol ainsi que des entrailles de chevaux, de sorte qu'il piétinait dedans et que cela puait comme l'haleine d'un mort. Il bondissait de tous les côtés en écarquiîiant la mâchoire. Mazaltob mima cette attitude par une nouvelle horrible grimace. Je plongeai mon glaive entre ses dents et je lui partageai la tête en deux. Le soir, ce fut une grande fête et Ton me proclama capitaine. Au son des tambours nous

entrâmes dans la ville qui était hérissée de palais d'escarboucles et de topazes dont je regrette, mis ojos, de ne t'avohr point réservé quelques voitures, mais elles sont devenues la possession de mes autres maîtresses, car les femmes de Zuîmaziila couchèrent cette même nuit avec moi tontes et je les servis successivement jusqu'à deux fois chacune et elles étaient douze, amoureuses folles et belles comme des anges.

Mazaltob respira un instant, La juive Favait écouté avec une admiration passionnée et ce fut elîe cette fois qui courut se mettre sur ses genoux et appliquer sa touche à la sienne. Elle le serrait de toute la force de son étreinte Ses bijoux tintaient Dans un mouvement plus vif, sa jambe d'un modèle parfait parut nue sous sa robe et lui, ea grand seigneur, promenait ses doigts secs sur cette chair satinée tant qu'il la déshabillait à moitié. Cette scène ravissait Shakespeare. La vie de l'Espagnol, parmi les juifs, tel qu'un cloporte chez les fourmis, son allure de matamore, sa lamentable élégance, ses récits fabuleux qu'en vrai frère du soleil il inventait à mesure, tout contribuait à exciter la sensibilité du poète. Cette faculté de mensonge continu était la puissance lyrique môme, laquelle a ses racines dans l'amour efc sa tête altière hors du réel : « Quiconque éprouve un sentiment violent déforme la nature? Elle est le lambeau de pourpre que secouent les âmes tourmentées,, L'ambitieux commence par se mentir à lui-même et il s'épuise ensuite à remplir son mensonge avec des actes, mais c'est le tonneau, des Danaïdes. Le vrai n*est qu'une pauvre petite combinaison accidentelle à côté de cet immense, réservoir du possible qu'est le mensonge. Ce qui est vrai, c'est que l'on a des douleurs dans les jambes, le ventre, ou la tête, qu'il est difficile de gagner sa vie, que tel jour la maîtresse, sentait mauvais de la bouche, que tel autre l'ami a trahi, que l'on ne s'est pas embarqué, que l'espoir ne s'est pas réalisé, que la viande était mal cuite, que la fille n'était pas vierge. Déf adUances, déchets, médiocrité, désillusion cèdent aussitôt au magicien : on serait robuste comme un Turc, brave comme un dieu, entouré d'ardentes impératrices et de fidèles compagnons. D'extraordinaires voyages, des banquets, des festins, des animaux étincelants de pierreries.,. Or, si l'homme souffre du vrai, la femme en est comme accablée. Parmi les soucis du ménage, elle traîne ses hanches languissantes, étouffée par le réel et s'efforçant de surnager. C'est pourquoi dans le regard de toutes brillent tant d'impossibles royaumes et te

dessin de leur convoitise aurait la forme d'une chimère. C'est pourquoi elles courent vers les menteurs avec ivresse, pressent leurs poitrines irrassasiées contre ces vigoureuses ossatures, ces bras lourds d'exploits surnaturels. »

Pendant ces rapides réflexions, les yeux de William s'étaient détournés des amants et portés vers le bric-à-brac. Ils aperçurent là un voluptueux tableau qui, de loin, paraissait en accord avec la circonstance. Le poète alla le dégager des bouts d'étoffe et des bimbeloteries qui le masquaient et fut saisi d'admiration : une ravissante créature, dont les formes irréprochables étaient visibles jusqu'au point où elles cessaient d'être secrètes, se débattait entre les muscles gonflés d'un Maugrabin crépu. Il appuyait sa main brutale sur la courbe des reins où ruisselait un flot de torsades d'or. Il froissait les seins délicats et cherchait une prise sans recours. Les deux visages se touchaient, l'un luisant de convoitise, l'autre de douleur et de rage et les bouches entr'ouvertes confondaient leurs cris contradictoires. C'était, sur un morceau de toile, le farouche échange d'amour et de haine dont l'attrait et le retrait amènent la jouissance et la mort.

Mazaltob et Sarah demeuraient enlacés. Il la dorlotait comme une petite fille. L'Espagnol remarqua l'extase de Shakespeare ; il hocha la tête avec componction :

— C'est mon tableau, une fameuse chose, ma propriété et le souvenir d'un de mes bons amis.

Quand il crut, par ses réticences, avoir suffisamment piqué la curiosité de l'amateur, il commença une dramatique histoire que soulignaient, à intervalles rapprochés, sa mimique de grimaces ou un ardent baiser dans le cou et les cheveux de sa maîtresse.

— Il y avait, en Andalousie, un noble seigneur nommé Vilonbralès. Il était encore plus beau que moi, d'une famille presque aussi bonne et nous avions échangé nos cœurs. Nous galopions toute la journée, nous mangions des fruits acides, nous nous reposions à l'ombre parfumée des magnolias. Nous étions adorés des femmes et des chevaux et détestés des hommes pour notre bravoure. Si bien qu'à la fin, Incarnacion, une Sévillane, se prit de passion pour Vilonbralès et fit en sorte qu'il l'épousât. Par le Christ, qu'elle était superbe ! Des jambes comme les tiennes, mis ojos, des mains et des pieds d'infante, une face de sourire, une poitrine de folie et des bras d'une fraîcheur céleste. Au bout de quelques nuits, le caractère de Vilonbralès commença de changer. Lui si gai ne parlait plus à personne. Chose merveilleuse, bien

qu'il fût insensé d'amour, il passait des heures loin d'ïncarnacion, cherchant à reproduire ses traits par la couleur et, comme je lui demandais la raison de son allure, il me répondit que sa jalousie, à ces seuls moments, était calmée. Elle, d'ailleurs, restait sage et douce, mais lui la peignait aux prises avec des rustres, des seigneurs, des hallebardiers, et soulageait ainsi son imagination qu'il avait dangereusement inflammable. Si tu avais vu ces esquisses, elles mettaient le feu dans l'âme et desséchaient la bouche comme le vent du sud. Or, Vilonbralès possédait un serviteur nommé Gusman, Marocain hideux et bronzé, et si robuste qu'il domptait un taureau par les cornes. Un jour il le fit déshabiller ainsi que sa femme nue et parée, et, les ayant réunis en sa présence, il dit à Incarnacion : « J'exige que tu te donnes à lui et qu'il jouisse de toi devant moi,, autant que je pourrais le faire moimême. » Elle hésita d'abord et refusa; puis, comme il la menaçait de mort, elle céda, et lui, assis dans un fauteuil, suivit toutes les phases de leur amour avec des regards terribles, l'écume à la bouche et criant au Marocain : « Ferme, hardi, presse ! Plus vite, plus moelleux. Hardi donc ! Four* rage ici et là, ses cuisses, ses reins ! » Gusman reniflait et suait tant qu'il pouvait, car la dame l'avait en dégoût et se débattait de tous ses membres, si bien qu'à la fin le plaisir la prit et, avec grandes clameurs, ils roulèrent in: les tapis ensemble. Après quoi Vilonbralès égorgea Gusman tout chaud de la saccade, étrangla sa femme entre les palpitations du drôle et se mit à la composition de ce tableau qu'admirait monsieur, et qui fut son dernier, car on le retrouva pendu...

Un léger bruit fit sursauter Sarah, qui se dégagea de l'étreinte de Mazaltob. Quelqiies secondes après, Schorel, Fischart et le juif rentraient en se disputant. Le premier serrait sous son bras un épais carton d'estampes. A la vue du tableau de l'Espagnol, il eut un mouvement de stupeur :

— Mais c'est curieux, cela! Où l'avez- vous ^ déniché? Pourquoi gardais-tu cette peinture, vieux drôle, vieux mangeur de florins?

— La peinture est à moi, monsieur, reste de ma grande fortune.

Et Mazaltob se croisa les bras avec une hautaine mélancolie.

— Oui, mais ce qui est à lui est à moi, et je veux bien la vendre, déclara le juif.

— Je te le défends.

î5£ tE VOYAGE DE SHAKESPEARE

Sarah, furieuse, marcha vers son mari H eut un méchant sourire.

* — Pour cent florins, vous remportez.

Schorei haussa les épaules.

i — Je te le laisse, en ce cas. Quelle chaleur de dessin et de coloris! Est-ce italien? Est-ce espagnol? Je n'ose me prononcer. C'est rempli de maladresses, et cependant on trouve là des qualités prime^sautières... Enfin L. Sauvons-nous ; j'ai peiîr de succomber.

Cependant Sarah était debout, prête m combat, et Mazaltob lançait au juif des regards de haine, grognait entre ses dents : « Cochino maraao... Cabeza de nano... Merluza de Toiedo... injures qui remplirent Fisehart de gaieté.

Comme les trois compagnons descendaient l'ignoble escalier de Rabbas, Schorei regrettait déjà son indécision, et* quand William lui eut raconté l'histoire du tableau, son désespoir fut comique :

— Je m'en doutais- C'est un chef-d'œuyre instinctif; faumis dû le prendre. Tout passionné est capable d'une toile belle dans sa vie. Je reviendrai.

Il menait ses amis visiter sa maison, et pendant tout te trajet il se lamenta sur sa maladresse. Il ne fit aucune attention aux singularités du Ghetto, plus pittoresque encore au crépuscule par le fouillis des yeux noirs et des guenilles éclatantes que n'offusquait pas une lumière brutale,

Shakespeare était transporté au cœur de cette Espagne qu'il ne connaissait que de nom, mais dont l'étrange splendeur brûlait ses rêves : s La passion sous l'implacable soleil donne aux corps des courbes inconnues. Je le vois, ce Vilonforalès^ tel que ne le comprenait pas Mazaltob, emporté par la jalousie, comme jadis par ses galopants chevaux, vers des abîmes imaginaires, fatigué par des songes douloureux «t souhaitant dans son délire toute ivresse assouvie, fût-elle sanglante. En tête de la cohorte des jaloux, innombrable» bourdonnante et grinçante, aux sens exaspérés, car l'œil, l'oreille et jusqu'à l'odorat ont pour le soupçon des tentacules, aux jambes qui flageolent, aux bouches qui balbutient des mots de colère et de pardon, en tête de cette armée sans sommeil, je le distingue, lui, l'Espagnol tourmenteur, puisant dans ses piaisus mêmes des spectacles d'acier et de feux, arrachant à la chair rose et douce de son Incarnacion ce terrible secret, que l'on ne possède jamais la femme que Ton aime. L'acre volupté de la jalousie est de combiner des épisodes où ce corps adorable est broyé par un autre, où

Cette bouche s'entr'ouvre pour un étranger, oô ce eeecnr bondît par la faute d'une pâmoison indigne.' Celle-eî est mon adorée. Ensemble nom avons écouté le clair de lune, bu Teau du regard plongé dans le regard, ri du chant de l'oiseau et pleuré de. la nuit' trop courte. Nous, avons^ elle et mot, adapté nos peaux sï étroitement cp*un souvenir n'eut pu se glisser dans l'intervalle,, échange nos. empreintes, dorrnî dans le même songe. Accours donc, pourceau! Â ta saillie! Que je puisse et vous tuer et tuer mon soupçon, vider mon âme de cette amertume quî s'accumulait* en eUe avec î'amour. »

Ces pensées attaquaient le poète si vivement qtt*îi devînt pareil a un somnambule et ne distingua plus qu*à travers un brouillard la demeure de Sehoreî. Il se rappela seulement dans la suite que tout y donnait Fimpression d'un luxe irréprochable. II avait cru entrer dans une châsse d'or, tant H y avait aux murs de peintures riches et lumineuses,, magnifiquement encadrées. Des bleus délicats et des roses fanés lai restèrent aussi, dans la mémoire, ainsi qu'une fantastique collection d'estampes, de meubles, d'étoffes et de vitraux. Au milieu de ces merveilles, une vieille dame aux doux yeux, la mère de Schorel, faisait les honneurs du, logis avec une bonne grâce souriante..

Elle était vêtue de noir, mais portait autour du cou une ruche tuyautée d'une grande, blancheur, et sur la tête un bonnet de dentelles blanc aussi et d'un léger travail. Une quantité de rides et de fossettes dans sa ronde figure ajoutaient encore à son air de bonté. Schorel l'embrassait, naît, sautait, montrait ses tapisseries, &es gravures, ses tableaux et une discussion s'engagea entre lui et Fischart au sujet de Lucas de Leydc Mais, sur tous les objets et devant les visages, Shakespeare distinguait îa haute silhouette de Vilonbralès, et le regard avec lequel il suivait les péripéties du viol de sa femme par Gusman. La dorure de la maison de Schorel devenait un rayon du soleil espagnol Les toiles grimaçaient comme, si elles eussent été conçues par la frénésie d'un jaloux. La maman Schorel elle-même était assimilée à une de ces duègnes qui transmettent les billets coupables et abordent les beaux j eunes gens dans les rues.

Quand Shakespeare entretint Fischart de la jalousie, le pamphlétaire lui répliqua :

— Mon cher, il n'y a pas de sentiment inéluctable. Je crois qu'on peut se guérir de tout par un effort moral. C'est pourquoi la satire est bonne, Les passions humaines, je les ai

toutes rencontrées comme des adversaires en embuscade, enfourchées, combattues et réduites. J'ai été atrocement jaloux. Je me suis sauvé par l'orgueil. L'exaltation de celui-ci dessèche le cœur à un point tel que toute palpitation devient presque ridicule. J'étais marié et je vitupérais déjà contre les catholiques. Ma femme appartenait a une famille célèbre d'Allemagne, et elle en tirait vanité. Conseillée par un coquin de beau-père, un voleur et un incestueux, qui n'avait consenti au mariage que pour exploiter ma jeunesse, ma vers e et la fortune de sa belle- fille, elle essaya de m'empêcher d'écrire. J'étais fort amoureux et /aloux comme Vulcain. Mais dès les premières injures qu'elle m'adressa sur mon talent, et quand je fus bien convaincu de sa bêtise, mon mépris me détacha d'elle à jamais. Par la colère et par l'orgueil j'accouchai du pamphlétaire que vous savez, et je bénis cette éphémère union qui a bandé mes nerfs de satirique et cuirassé mon âme. Le lyrique que j'étais eût souffert des tortures infernales. Mes rayons devenus armes de guerre et ma force au service de la haine et de la justice m'ont libéré des chaînes ardentes. Tant il est vrai que, par l'examen de nous-mêmes, nous atteignons à l'inaccessible. Chez chaque individu la trame de la passion a sa forme et sa couleur et, ainsi que pour la vannerie, détermine l'usage auquel l'emploiera le destin. Ce Vilonbralès était un vase de désespoir et de fureur. Mais, s'il eût été meilleur peintre, il eût échappé au carnage.

A quelque temps de là, William put remarquer combien les événements se plient aux préoccupations de notre esprit. A la suite d'une vineuse soirée du Fanal rouge, les convives du père Doelen se répandirent par les rues obscures d'Amsterdam, les uns gambadant et frappant aux portes, d'autres faisant leur confession avec larmes et déclarations d'amitié éternelle ; d'autres, d'une langue embrouillée, continuant la discussion artistique. Schorel prétendait flairer les couleurs à travers la nuit et s'attendrissait sur le vert « qui recouvre toutes les douceurs de la nature ». Fischart affirmait qu'il était prêt à pardonner à ses ennemis, s'ils consentaient à venir faire amende honorable, un cierge à la main et la corde au cou. Au bras d'un camarade indistinct, Shakespeare composait un éloge de l'ivresse :

— Ah ! quelle humanité ce serait, mon cher, si chacun naissait soûl et restait soûl jusqu'à la mort ; le parterre de toutes les joies, licites et illicites, délicates et grossières, hurlantes et silencieuses, la joie du guerrier, celle du poète et

celle du voleur, celle du pâtre et celle de l'amoureux, et, par le prodige des récoltes, les natures exaltées jusqu'à leur point définitif, autant de beautés chez l'idiot que chez le génie, la profusion d'un royal enthousiasme. Est-ce que tu ne sens pas en cette minute quel pauvre et bas emploi nous faisons à jeun de cette noble trame que les dieux ont tissée avec les essences les plus diverses? Est-ce que ne s'agitent pas en toi une fournaise de démons hilares dont chacun te désigne un plaisir négligé, une jouissance inexplorée ou gâchée, une sublime sottise? Je vais te dire xin secret, mais fi faut le garder pour toi, parce qu'il se salirait en courant le monde. Depuis une semaine je ne pense qu'à la jalousie. C'est une tournure de mon caractère. Parmi le tourbillon des choses je poursuis toujours une seule idée... Eh bien ! quand je ne suis pas soûl, cette idée est terne et veule. Elle n'a point de ramifications. Elle reste là, comme un caillou rond, et je la tourne *et la retourne sans y découvrir une parcelle d'or. Aussitôt qu'un verre de bon vin l'a touchée, elle s'illumine. Il s'ouvre des grottes dans mon cerveau. Le fils de la pierre et de la plante devient un père pour l'animal qu'est Shakespeare. Le subtil trajet de la jalousie s'éclaire et je vois nettement qu'elle est le passage orgueilleux de l'amour à ce besoin de destruction qui gît au fond de toute sensualité. Comprends-tu cela, mon délicieux? Il faut que les sentiments meurent. Leur persistance amènerait la folie, et les sages appellent l'ivresse une insanité parce qu'elle débride lès forces vitales. Mais quoi de plus charmant que de tracer le dessin de soi-même?

La petite troupe arrivait à une longue rue parallèle au port. William fut étourdi par la subite profusion des lumières; il distinguait, dans des jets de feu qui émanaient de plusieurs tavernes, la haute silhouette de Schorel, la masse de Beverningk, et il entendait le timbre criard de Fischart. Sans qu'il s'en s'expliquât la raison, son admiration pour Plutarque prit un caractère aigu et il se mit à supposer que Plutarque marchait avec lui, qu'ils conversaient ensemble, et que l'auteur des Vies des nobles Grecs et Romains ne cessait de le questionner sur ses habitudes, ses mœurs, ses relations, sa famille, préparant sa biographie. Il avait' une étrange façon de se documenter, car il s'attachait aux plus insignifiants détails et semblait négliger le principal, quand tout à coup une remarque explosive prouvait qu'il avait touché le fond du caractère.

Le vacarme des bouges augmenta. Des matelots et des

femmes sortaient et se battaient Fischart, du plat de son épée, assomma un robuste gaillard qui s'enfuit en hurlant. On coudoyait d'arrogants ivrognes, des soldats qui, sans respect pour ces jeunes seigneurs, les frôlaient, leur palpaient les bras et les épaules, ricanaient, et l'un d'eux, avec un grand tumulte, agitait un pot d'étain qu'il venait de dérober et s'éclaboussait de liquide... Le son du fifre raya l'air fétide. Une bande de paysans, venus à la ville pour célébrer quelque anniversaire, passa, musique en tête, d une noble allure, les vieilles aux bras des vieux et l'air grave. Ils ne répondirent point aux plaisanteries et leur joie resta entre eux. Comme ils traversaient les zones éclairées, le poète distingua leurs magnifiques costumes, les broderies et les coiffes d'or et il éprouva un vif respect pour ces visages, simples, ces cœurs naïfs, sur qui le vice n'avait pas de prise... Ensuite il s'aperçut qu'il avait perdu ses compagnons. Des femmes l'entouraient. Il suivit Tune d'elles, vieille et triste. Elle le mena longtemps, très longtemps, par des quais sinistres, des petits ponts qui criaient sous les pas, et des ruelles infâmes jusqu'à une sorte de masure. Une pluie tiède commençait de tomber ; ils entrèrent. Shakespeare, accablé de fatigue, s'étendit sur l'infect grabat :

— Tu ne fais rien?

— Non.

— Tu n'es pas comme ces capitaines marins chargés d'huile qui peinent toute la nuit sur le cadavre.

Et comme, réveillé par cette phrase, il l'interrogeait sur son métier, ses aventures et sur la jalousie, elle lui répondit que jamais elle n'avait éprouvé ce dernier sentiment. Elle ne connaissait guère que la faim, la soif et le froid. Le réduit était obscur. La maigre voix cassée arrivait au poète à travers Fénervement de la veillée et les confuses vapeurs de l'ivresse. La pitié et le dégoût lui faisaient des signes contradictoires. Il lui parla d'amour ; la fille frissonna et se mit à pleurer. Et jusqu'au matin, jusqu'aux lueurs maladives de l'aube, il lui raconta d'étranges histoires où des rois épousaient des gueuses et, pour les laver de leurs souillures, les faisaient vivre trois mois parmi les fleurs, des fleurs géantes qui parlent au crépuscule et une fois l'an se détachent de leurs tiges, vont en croisade au tombeau du Christ. Elle l'écoutait avidement. Sa misérable figure livide se colora d'un peu de vie : « Dans ces âmes où tout paraît mort, il subsiste donc une étincelle. Ah * tristes cités au pillage f Sous tes ruines gémit une bouche boueuse. A ceci servira le

poète : qu'il descende dans les coeurs perdus, qu'il secoue la torche bienheureuse et qu'il fasse surgir les fantômes. Les porteurs du costume de peau et de raison ne veulent pas croire qu'ils sont les mêmes et de là pourtant jaillira la fierté. Que ceux qui sont laids se croient beaux, que ceux qui sont beaux se croient laids, tous vers l'avenir et les bras écartés, afin de recevoir le baiser qui féconde 1»

Van Beverningk avait invité ses amis à venir passer la soirée chez lui. Il habitait une haute maison grise au confluent de deux canaux. Après un vaste escalier de marbre et plusieurs vestibules ornés d'armures, Shakespeare, Schor^ et Fischaxt pénétrèrent dans un salon d'un luxe éblouissant. Des tapisseries de jais blanc et d'or, qui représentaient des apologues, reflétaient la lumière par grandes surfaces moirées et cette lumière elle-même tombait de lustres de verres de couleur et de candélabres d'argent à douze branches. Des tapis de nuances éteintes, d'un rose tendre et d'un jaune fané, supportaient des meubles à incrustations d'ivoire, d'étain et de laque. Chacun d'eux était un petit monument, ajouré, ciselé, flanqué de sveltes colonnettes, couronné par une véritable dentelle de bois. Les miroirs et les pièces d'orfèvrerie étaient innombrables, ainsi que les tableaux, paysages, natures mortes ou portraits des ancêtres qui tous avaient exercé des fonctions honorifiques. Au milieu de ces splendeurs étaient assises plusieurs personnes de distinction, vieux seigneurs à mines encore fières, régents d'hôpital aux sérieux visages et régentes aux rides de bonté. Mais les regards de Shakespeare allèrent de suite à la femme de Beverningk dont il connaissait la triste histoire et qui formait avec son jovial époux le plus saisissant contraste. Car elle était perpétuellement malade, à demi couchée dans un large fauteuil, la tête inclinée sur un bras et ce bras, nu jusqu'au coude, étendu sur un coussin brodé, tandis que l'autre main fine et blême restait allongée et pendante. Elle avait une figure joliment douloureuse, de grands yeux noirs humides qui semblaient implorer, une langueur de traits exquise et, quand elle parlait, sa voix était un frêle cristal. Le moindre mouvement la faisait cruellement souffrir. Elle portait un collier de perles autour de son cou amaigri, un corsage de satin bleu à boutons de diamant, garni de fourrures blanches, une robe de satin mauve à gros plis sous laquelle on devinait la gracilité de son pauvre corps. Elle accueillait ses invités avec un sourire dont Shakespeare fut ému, car il signifiait :

« Vous le voyez, je suis encore belle et très bonne. Mais il faut se hâter de me plaindre, car je n'ai plus longtemps à faire pitié. » Ses regards s'illuminaient de tendresse quand ils se portaient sur Van Beverningk, ce gros enfant ventru chez qui la santé avait une telle arrogance. Parfois un homme noir et solennel s'approchait d'elle, lui disait quelques mots à voix basse. Elle secouait mélancoliquement la tête. C'était son médecin qui ne la quittait pas et surveillait les phases de sa lente agonie. Schorel la complimenta sur sa toi* lette.

— Les plis de votre jupe, madame, sont à eux seuls une œuvre d'art. Ces rigides cassures ombrées, le sinueux parcours du satin, les creux, les reliefs et le reflet argenté des bougies auraient séduit Albert Durer. Les belles étoffes ont leur vie spéciale, au repos, comme en ce moment, ou animée par la grâce du geste.

Elle murmura :

— Je vous aime bien parce que vous êtes bruyant. Je crains que cette soirée ne soit morne avec tant de gens âgés.

Les autres assistants, en effet, causaient peu ou d'une manière imperceptible et il flottait sur tous ces vieillards comme une petite odeur de mort. Fischart avait déjà lié conversation avec un honnête philosophe que sa verve satirique étonnait. Van Beverningk faisait tous ses efforts pour dissiper la gêne voltigeante, mais ses robustes plaisanteries se figeaient dans la glace du silence. Shakespeare était fasciné par la malade. Elle devint pour lui un admirable bijou de chair, ennobli par une fin prochaine, éclairé par tous les regrets et quelques illusions dernières. Il se sentit amoureux d'elle. L'embonpoint de Beverningk l'indignait. Une dame blonde s'étant mise au clavecin, les notes grêles et mélodieuses ombrèrent de fièvre l'eau des beaux yeux souffrants, firent monter l'âme à la surface. Un peu de rose anima les pommettes : « O bien-aimée aux longs cils, aux doigts trop minces, au teint d'ivoire, si je te tenais contre mon cœur, peut-être ne glisserais-tu pas hors du monde. Je tâcherais, par mes baisers, de refleurir ta bouche que plisse l'amer avant-goût de la mort, de rappeler ton corps à la durée. Combien cette musique est dangereuse et tentante! Elle t'attire vers les rêves noirs, loin des dorures et des molles étoffes, et l'on s'évade sur elle ainsi que sur une barque fatale, pavoisée de maléficieux sourires, parmi les dentelles, les tapis brodés et les rides des vieillards paisibles, »

Il entendit un faible chuchotement :

— Vous êtes poète, monsieur, ne nous réciterez-vous point quelques vers? Elle ajouta : — J'aime tant les vers ! Avec peu de mots ils expriment des choses insaisissables.

— Hélas ! madame, il est des finesses qu'aucune strophe ne saurait rendre ! Par exemple, l'idée qu'un amour aurait pu ravir deux destins qui se sont rencontrés trop tard.

— Sans doute les plus doux mystères demeurent à l'état de mystères et chacun porte son poème secret qui ne chante que pour lui tout seul.

— Le vôtre se nommera guérison.

— Les survivants lui donneront ce titre. Car l'on ment volontiers sur les tombes.

— Votre beauté dépasse le miroir du langage.

— Elle se mirera bientôt dans un linceul...

Un fou survint avec des gambades, face convulsée par les grimaces, bouche écarquillée, bonnet de travers et cheveux flottants. Contre son pourpoint de soie jaune il tenait serrée sa guitare et il en tira des sons fantastiques qu'il accompagnait de frappements sur le bois sonore et de cris rauques. Schorel et Fischart l'interpellèrent. Il leur donna insolemment la réplique. Des domestiques apportèrent de grands plateaux chargés de viandes et de bouteilles et Van Beverningk se frotta les mains parce que l'allégresse entrait enfin dans son logis.

Malgré les supplications de Schoreî et de Doelen, Fischart et Shakespeare avaient résolu de quitter Amsterdam le 25 septembre. De là ils gagneraient la Frise, puis l'Allemagne jusqu'à Hambourg où ils se sépareraient, car William voulait remonter vers les royaumes du Nord dont il avait entendu vanter les froides merveilles et où il espérait découvrir sa nature.

La veille de ce jour, un banquet d'adieu eut lieu dans l'atelier du jeune Cornelis Cornelisz. Sous de gigantesques ébauches de massacres et de batailles (l'amphitryon, selon ses amis, portait dans l'œil une loupe monstrueuse), les gobelets s'entre-choquèrent, des souhaits nombreux et disparates furent adressés aux voyageurs. Un grand arquebusier, un peu ivre, leur proposa de les accompagner jusqu'à la frontière de Westphalie, afin de veiller sur leurs existences. Chacun leur donnait des conseils, que Fischart acceptait en riant. Shakespeare frémissait de joie à l'idée des paysages,

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des êtres et des circonstances inconnues qui se préparaient pour lui dans ces contrées tumultueuses, car l'avenir se modèle au désir ; il est des moments de revanche où c'est l'esprit qui mène le monde. Dans le trajet de Douvres à Rotterdam, il avait appris la mobilité, et le rythme de la mer s'était gravé sur son imagination. A Rotterdam même, il avait connu la haine et deux ou trois formes d'amour et de pitié qu'il ne soupçonnait point. La traversée de Delft, de Leyde et de Harlem lui avait enseigné les métamorphoses de 1$ vengeance, la force des monuments et des ruines. Amsterdam était la révélation d'un art sublime où l'homme enfermerait la nature. Et, par de3à œ$ acqi^tàons successives, il constatait avec bonheur la souples^ affinée de son énergie sensible telle qu'avant de formuler un jugement il commençait par tressaillir. Jadis il jouait volontiers avec les abstractions. C'était une tendance de son caractère de généraliser rapidement, puis de dramatiser les idées. Aujourd'hui, par le branle continu des nerfs, la vie matérielle reprenait ses droits. Partir d'une sensation simple, franchir les stades les plus complexes de la raison et finir par en être ému, c'est le secret de la poésie. En cette minute il observait, avec l'acuité de la fuite, le pittoresque mélange qu'était la table de Cornelisz. Des gardes civiques, des soldats bruyants et fanfarons, des artistes d'âges très divers discutant leurs théories et les ressources de leur métier. Il emportait à jamais dans ses regards ce pacte de la bonne chère et de l'intelligence qui valait pour toute la Hollande : de la viande et des rêves, et la terre en proie aux moulins. Ainsi qu'au premier repas chez Doelen, il retrouvait autour de ce banquet les principales attitudes humaines. Qu'est-ce qu'une corporation, sinon un faisceau des tempéraments, l'ensemble de toutes les ressources qu'offrent le sang, la bile et les nerfs? Il faut du calme? Prenez pour chef ce maigre capitaine aux yeux jaunes, au grand nez, aux épais sourcils. Il mûrira longtemps le projet. Cela se devine à la façon dont il mange, à la précision mesurée de ses gestes. Il faut de la violence? Prenez ce pilier de la congestion, aux yeux à fleur de tête et qui vide verre sur verre, la bouche encore pleine et le poing en avant. Il faut de la sournoiserie? Adressez-vous à ce jeune homme, qui n'a point défublé sa cuirasse et tient son visage loin des lumières, avec un noir sourire de côté.

La causerie était sur les vocations. Les militaires, dès leurs plus jeunes ans, ne songeaient qu'aux exploits de leurs pères q$ le roulement des tambours les faisait pleurer. L'un d'eux,

qui avait le teint olivâtre, un chapeau sombre et une veste de cuir jaune, alla chercher dans un coin de F atelier une bannière bleue et il l'agita au-dessus des convives en criimt :

— C'est elle qui m'a donné l'amour de la patrie. Un drapeau qui claque à tous les vents, au sommet d'un rempart, aux bras d'un guerrier, qui rallie les courages, qui passe de main en main et persiste au-dessus des cadavres, qiiëi de plus beau !

Son exaltation fut contagieuse. Les yeux s'allumèrent. Chacun crut qu'il montait à l'assaut II y avait là les peintres Hendrick Goltzius, Dirck, Lastman, Steenwick et Rauwaerts, les architectes de Vries et de Key. Ils racontèrent à tour de rôle leurs débuts, leurs premières impressions et comment la stupeur de leur entourage avait beaucoup fait pour leur développement :

— Mon père, dit Lieven de Key, était un pauvre tailleur de pierres. Dès que je commençai à réunir des cailloux en forme de maisons, à les cimenter et à polir les angles, il tomba dans un excès d'admiration auquel je dois mon modeste talent. Il soupirait, il appelait ma mère et tous deux suivaient mon travail avec des yeux qui me transportaient. J'évoque ces regards si touchants quand je trace le plan d'un hôtel de ville ou d'une cathédrale. Ils m'encouragent; ils me guident, ils me ramènent à la vérité, car je commence toujours par concevoir des palais extraordinaires, des monuments impossibles et je ne reviens au réel que par une série de restrictions. Or, ce vice de la fantaisie date de mes débuts, d'un recueil de gravures fantastiques, dont je ne me rappelle plus le titre, et que je feuilletais avant de m'endormir.

De Vries, lui, avait été frappé par une visite à la tour d'Utrecht, dont la grosse cloche ne sonne que pour la mort des rois :

— Je voulais construire une tour semblable et habiter au sommet. Il me paraissait qu'alors je serais supérieur à tous et par ma situation aérienne et par mon rôle d'annonciateur tragique.

— Quant à moi, déclara Coraelisz, je pourrais préciser l'heure, le moment où j'ai senti l'amour de l'art ouvrir en moi ses ailes, ainsi qu'un grand oiseau. C'était pendant le siège de Harlem. L'angoisse et la terreur tenaient la yille. Mes parents, partis en voyage, m'avaient confié au peintre Pieter Aartsen. Celui-ci travaillait alors à un tableau, le Baptême de la Vierge. Un jour, tandis qu'il préparait ses couleurs, toutes fenêtres ouvertes, on entendait au dehors

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le bruit de la mousqueterie, j'eus l'impression de désir irré sistible que nous procure la vue d'une admirable femme, vers l'époque où notre sensualité s'éveille. Je tombai aux genoux de Pieter Aartsen stupéfait : « Maître, enseigne-moi ces merveilleux contours, l'art de varier les tons, et de créer des êtres à l'aide d'un pinceau. » Mon accent fut tellement dramatique que le bonhomme sourit et vous savez que la circonstance ne prêtait pas à la gaieté. C'était un visionnaire et un sage. Il me mit dans les doigts le noble instrument que je n'ai plus quitté.

— Celui qui est touché par les dieux de cette manière saisissante ne peut qu'illustrer sa race, affirma sentencieusement Fischart. Mais beaucoup de héros eurent une révélation lente de leur destinée, et l'accouchement laborieux a produit maintes fois des mâles...

— Cette distinction entre les précoces et les tardifs fut avec soin marquée par Plutarque, et Shakespeare se lança dans une théorie aventureuse.

D'ailleurs il ne pensait qu'à lui-même. Le problème des origines le passionnait ; l'absence chez lui de ces initiations brusques, de ces éclairs illuminant la force lyrique qui s'ignore, l'inquiétait, le faisait douter de son orgueil. Il n'avait jamais noté autre chose que son excellente mémoire, la finesse de plus en plus aiguë des émotions, la faculté d'entrer profondément dans divers personnages. Cela suffirait-il pour rivaliser avec Virgile, Ovide, Platon, les plus célèbres?

Quand la compagnie se sépara, Fischart et William accompagnèrent Schorel, que le tableau découvert chez le juif tentait décidément trop et qui avait fait le sacrifice de ses cent florins. Le trajet fut rnorne. Schorel était triste du départ de ses deux amis et eux de leur côté supportaient avec peine l'idée de ne plus voir cette belle barbe blonde, de ne plus entendre cette voix éloquente. Le pamphlétaire se consolait à l'aide d'aphorismes.

— Il faut tout considérer sous l'aspect du transitoire. La plus parfumée des fleurs terrestres, l'amitié, nous devient plus chère encore dès que nous la savons si brève. Dans le souvenir, mon cher, par le souvenir et pour le souvenir! Vous verrez le singulier petit bonhomme brun et tapageur que je ferai à l'horizon de votre mémoire.

Mais ces paroles ironiques n'étaient pas selon son cœur. Shakespeare lui dit :

— Pourquoi plaisantez-vous, Fischart, et donnez-vous à votre âme un pli amer? J'aime Schorel et vous l'aimez

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aussi. Il avait éveillé en nous des visions qui vont maintenant s'effacer. Ce fut pour nous un beau sculpteur de songes.

Pour la seconde fois, ils traversèrent le Ghetto et gravirent le sordide escalier de Rabbas. Un bruit de dispute retentit. Ils trouvèrent le juif et sa femme dans les attitudes de la plus violente colère, lui la face contractée par son hideux rictus, et la menaçant d'un doigt qui tremblait au bout de ses manches crasseuses, elle frémissante sous ses haillons d'or, la tête altière, la bouche gonflée d'injures. L'impassible Mazaltob considérait la scène les bras croisés, avec une expression de mépris.

— Elle m'a volé, messeigneurs, méchantement, abominablement, traîtreusement volé et cet autre est son complice. Rabbas étranglait d'indignation. Mon plus beau diamant, une eau incomparable, la pièce capitale de ma boutique, à moi pauvre homme, ils me l'ont pris et ils soutiennent que je l'ai perdu. Perdu! Un diamant pareil ! Quand je veille sur mes bijoux comme l'aveugle sur son chien, la poule sur ses petits, le prince sur son trésor...

— Il est fou, criait Sarah, absolument fou. Il a tant de cachettes qu'il ne s'y reconnaît plus. N'approchez pas, canaille, ou je vous écorche les yeux avec mes ongles.

— Mierda de nariz ! Pedazo de pie podrido, grommelait Mazaltob.

— Je vous dénoncerai à la police tous les deux, voleurs infâmes. Elle et lui, lui comme Espagnol et vous savez ce qu'on leur fait, aux Espagnols ! On les pend ou on leur tranche la tête...

— Cabeza rellenada de meados...

— Je me moque de votre patois. Vous ne me faites point peur. Un diamant ! Abuser ainsi d'un malheureux ! Trahir l'hospitalité sacrée ! Un diamant ! Messeigneurs, je l'ai nourri, logé, le drôle. Sans moi, il serait à cette heure sur le fumier, sa vraie place. Vous êtes témoins..., vous êtes témoins de leurs injures, de leur cynisme.

Il dansait de rage d'une façon comique, mais il n'osait s'approcher de Mazaltob.

Les trois compagnons n'intervenaient point et Schorel oubliait le but de sa visite. Le juif continuait ses invectives et ses supplications, quand tout à coup Sarah eut un magnifique mouvement de haine. Elle se jeta sur Mazaltob et l'embrassa avec frénésie, s'accrochant à lui, se roulant dans ses bras robustes, mêlant ses jambes aux siennes. Son cor-

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