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CHAPITRE XIV

Dans les pauvres rues de Tripoli, je cherchai vainement un vestige du récent passé turc. Rien ni personne ne me renseigna sur le pacha de la Morée, tel qu'il survit dans les chants populaires, assis dans ses jardins, avec sa garde d'Albanais, ses esclaves noirs tenant de beaux chevaux, ses janissaires de tragédie, son sérail plein de secrets, ses confiseurs, ses pages, ses bouffons, ses musiciens, ses montreurs de marionnettes obscènes, son chapelain et son bourreau.

En revanche, chacun voulut que je visitasse, à deux heures de Tripoli, le champ de bataille de Mantinée.

Je cédai, car en voyage il faut battre tous les buissons de peur de manquer son plaisir. Mais Pélopidas non plus qu'Épaminondas ne me firent compagnie ; je pensais à Chateaubriand qui passa ici le 14 avril 1806. Le lendemain, il se rendit chez le drogman du pacha. On lui répondit que Son Excellence

venait d'entrer chez ses femn\es. Byron aussi traversa Tripoli. Son génie doit bediicoup a son premier voyage de Grèce, comme sa gloire à son second. Cette Grèce, où nous venons prendre des leçons de classicisme, a fourni plus qu'aucun lieu des couleurs au romantisme. Même aujourd'hui qu'en apparence elle s'est expurgée, elle garde un fond de fièvre mal assoupie. Et voici un thème bizarre qu'en revenant sur Tripoli, elle me suggérait de broder.

Quand les Grecs de Colocotroni prirent la ville d'assaut, en 1821, ils massacrèrent toute la population turque, hors les femmes du vieux Kourchid-pacha, gouverneur de la Morée. Les jeunes vainqueurs s'amusèrent avec ces personnes d'un charme sauvage, qui en eurent elles-mêmes du plaisir. Mais leur rachat ayant été conclu par traité, elles furent rendues à Kourchid. Il les fit coudre dans des sacs et jeter à la mer. Si l'on savait donner des âmes variées et vraisemblables aux personnages de ce drame brutal et même aux brutes qui cousirent les sacs, on aurait une belle occasion de produire toute la gamme qui va de la volupté à la cruauté.

Ce ne sont pas les ombres de ces belles hurleuses qui, en mai 1900, visitèrent mon sommeil. Vers les cinq heures du matin, je me levai d'entre les punaises.

Soixante kilomètres d'une route excellente

séparent Tripoli de Sparte. Je fis un détour de deux lieues pour visiter la cathédrale de Palœo Episcopi, seul reste de la ville de Nicli, dont Geoffroy de Villehardouin, au treizième siècle, fit une baronnie, et qui repose sur l'emplacement de l'antique Tégée.

Dans un paysage herbeux, à travers une grande plaine cerclée de montagnes puissantes et semée de moulins à vent ou de petites villes peu distinctes sur des vallonnements, j'atteignis mon église. Je reconnus dans ses murs plusieurs fragments de basreliefs et de colonnes de marbre, puis un pappas m'introduisit dans le dôme central, flanqué de quatre petits dômes. De là, je poussai jusqu'à la bourgade voisine qui se nomme Piali.

On y conserve un bas-relief de marbre, un lion de grandeur naturelle, que les manuels affirment l'un des plus remarquables morceaux de la sculpture grecque. Nous ne pûmes pas d'abord obtenir la clé. Celui qui la garde était absent. Il fallut nous asseoir patiemment sur les pierres turques qui protègent le puits. Hercule aussi s'est attardé au puits de Piali, mais il y violait Auge, prêtresse d'Athéna. C'est une bonne manière de tuer le temps. Le chœur grec s'était formé autour de nous et je compris dans cette journée combien ce personnage du théâtre ancien est pris dans la vérité locale. Ces raseurs, au

nombre d'une vingtaine, m'entouraient ; un seul parlait et tous l'approuvaient de la tête. Le chœur disait :

« 0 étranger, ne t'impatiente pas. Tu veux voir le lion qui est admirable. Il est vraiment derrière cette porte fermée, et cette fermeture même te prouve combien ce lion est un objet précieux. »

Une vieille m'apporta une fleur ; cette attention et la fleur furent célébrées en termes hyperboliques par le chœur.

« Voilà comme nous sommes, nous, les antiques descendants de ces Tégéates que tu es venu admirer de fort loin, car tu n'es pas une bête et tu sais notre supériorité : aussi tu t'empresses de donner une piécette à cette excellente vieille et tu trouveras encore l'occasion de nous en donner. Ce qui te prouve que tu as tort de t'impatienter si la clef tarde à venir. »

Des enfants assez gentils passèrent avec des ardoises, où, sans doute, on les dressait à écrire les hauts faits des Tégéates. Le chœur nous les montrait avec orgueil. Je n'ai jamais vu qu'un bébé de quatre ans, et qu'on gâte, pour s'émerveiller de soi-même aussi naïvement et, je dois le dire, aussi sincèrement que fait cette nation. Parmi ces gens qui nous entouraient, il y a de gros Turcs aisément reconnaissables, mais, s'appeler des Grecs, cela transforme un peu le sang. Enfin, après

plus de temps qu'il n'en fallut, je ne dis pas à Hercule, mais à sa prêtresse violée pour engendrer leur fils Télèphe, on m'ouvrit une sorte d'écurie obscure au fond de laquelle gisait le chef-d'œuvre.

Le chœur entré avec moi me boucha complètement la lumière...

Une fois de plus, j'avais fait tout un voyage pour abandonner, sur un dernier obstacle, ma curiosité. Et détourné par mon impatience de ce lion, que je voudrais aujourd'hui revoir, je n'attendais plus rien, sous la chaleur grandissante, que de Sparte ; je la réclamais, à peu près de la même manière qu'un dîneur sans appétit, au restaurant, réclame « la suite ».

Au sortir de la Tégéatide, vaste plaine de belle culture où nous avions longuement couru, la route gravit la montagne qui devient rapidement pierreuse. Nous dominions le marais de la Taka, d'une couleur chocolat. A distance, la Grèce, c'est immuablement des lignes pures sous un ciel bleu. Souvenir, sans doute, des beaux jours de l'Attique. Mais, pour gagner Sparte, je trouvai d'abord les hauts plateaux de l'Auvergne : même vent frais, même saleté de l'habitant, mêmes forces et grandeur monotone dans les ballons. Toutefois les vaches d'Auvergne, si elles s'avisaient de pâturer sur ces hauteurs, s'y ensanglanteraient le mufle.

Notre voiture était un landau confortable et le cocher vêtu à l'européenne ; mais il se mit à chanter pour lui-même une sorte de plainte gémissante et monotone qui, malgré l'air vif, me tournait le cœur. C'était une chanson si accablée et si gisante qu'on craignait que les mouches ne s'y missent.

Il paraît que les gens compétents distinguent dans cette musique orientale des variantes. Pour notre oreille inhabile, c'est toujours la même note, une note de plain-chant et un développement soudain interrompu.

Elle soulève toute mon âme et puis la laisse retomber. Ce n'est rien qu'un coup d'archet, mais qui déclanche en moi une masse de sensations. C'est l'analogue d'une ritournelle qui, dans un bal, met en branle tous les désirs, tous les caprices d'une jeunesse enivrée.

Cette chanson du cocher de Tripolitza fait voir que la vie n'a pas de but et que la société repose sur des opinions absolument frivoles. « Et moi aussi, nous dit ce pauvre homme, j'aimerais d'avoir une belle femme qui me caresserait avec plaisir ; j'aimerais d'être considéré, d'avoir de l'argent. Mais les femmes rendent bien malheureux ; il faut se donner du mal pour faire sa fortune et du mal encore pour la garder. En outre, quel puissant est sûr du lendemain? » Cette chanson fatiguée, ce sont des désirs étouffés en

leurs germes. « Tout est vanité, répète indéfiniment le chanteur ; les choses qui me semblent les plus belles ne valent pourtant pas que je me désole, si je meurs sans les avoir possédées. » Cet humble qui n'a pas fait l'expérience de toutes les occupations humaines ne saurait avoir inventé cette philosophie, mais il l'a respirée dans un souffle qui vient d'Orient, et désormais pour lui elle fait le charme de la vie. Il ne se lasse pas de son refrain. A peine a-t-il exposé sa conception dédaigneuse du monde qu'il a envie de l'exposer de nouveau. C'est sa volupté. Il passe et repasse son archet sur ses nerfs. Il irrite avec délice sa tristesse. Il se caresse comme un matou avec son ronron.

J'excuse, j'admire ce voiturier de se laisser aller à la dérive de son rythme monotone. Comme le soleil dans son parcours, sa pensée ayant aperçu la plus juste évolution qu'elle pût faire, l'exécute sans arrêt. Il est fastidieux, mais persuasif. De kilomètre en kilomètre, sa philosophie me pénètre l'âme.

Aussi bien de quel droit pourrais-je le critiquer? Si je cours dans ces montagnes du Péloponèse, c'est pour y ressentir des humeurs nouvelles et les traduire en phrases longues, brèves, lourdes, ailées, pareilles à des barques mouvementées sur mon cœur. Quand je suis si personnel que je ne parviens pas à fixer mon attention sur le terrain de Mantinée,

sur les vestiges de Tégée, ni sur le lion de Piali, convient-il que je blâme un pauvre cocher qui ne s'occupe, comme moi, qu'à produire son âme?

Nous suivons un torrent pétré à travers des plateaux stériles. Il semble que la même cause ait désolé cette vaste pierraille et le cœur de mon cocher. Çà et là, un paysan, qu'on dirait un Kabyle, mène une charrue, dont le fer débile gratte mal la surface du sol. Parfois on croise une fuite en Egypte. Une heure plus loin, des bergers aux visages noirs nous regardent du haut des rochers. Appuyés sur de longs bâtons et le fusil à l'épaule, ils ont des poses de style. Leurs chiens-loups aboyaient furieusement. Quelques bandes de terre rouge héroïsent le paysage, mais il a, en général, la couleur du dos des rares ânes qui, les oreilles droites, y promènent leur sympathique humilité.

Un pauvre khani nous fournit du lait de chèvre et un café buvable. A-t-il beaucoup changé depuis le passage de Chateaubriand? « J'avais mangé l'ours et le chien sacré avec les sauvages ; je partageai depuis le repas des Bédouins, mais je n'ai jamais rien rencontré de comparable à ce premier khani de Laconie, » J'y laisse reposer notre triste cocher mélomane et, d'un pied léger, je le précède. Il est midi ; l'heure ajoute à l'aridité. Seules quelques rares chèvres, dispersées, bravent

le soleil qui brutalement vient de succéder au froid. Ces bêtes font toute la vie de ces étroits défilés. Pour la première fois, le mince sujet classique du pâtre qui se désespère d'une brebis égarée m'apparaît avec un sens vivant...

Mon voiturier m'avait rejoint. Par mille lacets, nous gravissons une montagne toute en verdure. Quand nous fûmes exactement au point de partage et que nous franchîmes le col, nous rencontrâmes une tempête qui courait sur nous de la Laconie et qui faillit nous dépouiller ; puis, dans la même minute, à travers les poussières que ce vent furieux soulevait, là-bas, par-dessus les abîmes où gît la plaine de Sparte, nous découvrîmes des crêtes puissantes et nombreuses qui pointaient dans le ciel. Je n'eus pas à demander leur nom : le Taygète !

Sa chaîne se disposait avec ordre et puissance. Un nuage faisait marcher de grandes ombres sur les montagnes plus basses interposées entre nous et cette suite d'arêtes tragiques...

L'ouragan qui nous secouait sur ce plateau pelé s'harmonisait avec mon premier saisissement. Un tel grandiose, dont la musique de Beethoven m'a seule donné l'avant-goût, bouscula mon âme d'une si forte manière que je m'entendis m'écrier : « Hélène, je le jure, n'est pas une poupée ! En elle, la volupté

triste se confond avec les fureurs qui affrontent la mort. L'homme veut tuer et se perpétuer, et les pics sévères que voici présidèrent aux efforts les plus réussis de ces deux sauvages instincts pour s'élever à l'héroïsme ! »

Mais déjà de nouveaux renflements des sommets où nous courions me cachaient le Taygète.

Il avait suscité toutes mes forces intérieures. La morose cantilène de mon voiturier ne me semblait plus qu'un soupir de la ville des pachas et la basse mélancolie d'un esclave. Le génie de Lacédémone, dans un grand coup de vent, venait de m'assainir l'âme et de balayer ce chant de malaria.

Bientôt je vis sans obstacle le Taygète, de ses cimes jusqu'à sa base. Pour ajouter à mon plaisir par le contraste, en même temps que je reconnaissais le Taygète comme le héros du paysage, je promenais mes regards dans le ciel plein de nuages et de soleil et dans la riche vallée surabondante de verdures étalée immédiatement sous mes pieds. Je découvris l'Eurotas, dont les eaux brillaient ; les blanches maisons de la nouvelle Sparte éclataient dans les vergers de la plaine ; des villages aux toits rouges, pareils à des bosquets sacrés, s'abritaient sur les flancs généreux du Taygète. Et, perchée sur un monticule, tout au fond du décor, je finis

par distinguer la noble ville de Mistra, que je cherchais expressément.

C'est une ivresse de mettre en place, sur des lieux qu'on aborde pour la première fois, des noms de poésie. Je me répète à l'infini ces syllabes : Mistra, Lacédémone, Eurotas, Taygète, tandis que d'interminables lacets nous conduisent au fond de la vallée, parmi des arbustes verts, le plus souvent des lauriers-roses. Un mois plus tard, j'eusse atteint l'Eurotas à travers leurs branches fleuries.

Dans cette dernière heure, la plaine prend un aspect d'incomparable fertilité. Je m'engage entre les huttes qui recouvrent, dit-on, la Sparte des héros. Partout des arbres à fruits et de petites rivières. J'aperçois deux gerbes bruissantes qui tombent de la montagne. Que ne peut la lumière de Grèce ! Elle charge de beauté une colonne de poussière soulevée au loin par le vent.

Sparte, le soir où j'y parvins, embaumait le lilas en fleur. Parmi les blanches maisons de ce grand village neuf, je crus, au premier regard, retrouver l'Andalousie. Grenade par exemple, d'où l'on voit, tout en brûlant, les neiges du Cerro de Mulhacen. Mais à l'ouest de Sparte, le fleuve Eurotas, en s'écoulant parmi ses désolations, fait avec le mont Taygète un accord sublime. Le Taygète vigoureux, calme, sain, classique (bien qu'il porte dans ses forêts toutes les lyres du

romantisme), nous propose les cimes d'où l'on juge la vie fuyante. Cette plaine éternelle exprime des états plus hauts que l'humanité. Je puis dire d'un seul mot, le plus beau de l'Occident, ce que j'ai d'abord perçu dans ce fameux paysage : de la magnanimité.

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