CHAPITRE IV
Le Voyage che:^ les Romains
ORS de la fondation de Rome, la civilisation g^'ecque était déjà passablement avancée. Il est donc permis de croire que les voyages effectués par les Grecs, les Phéniciens et les Carthaginois, en Sicile d’abord et dans la Péninsule Italique ensuite, amenèrent rapidement les Romains et leurs voisins à adopter les coutumes des nouveaux venus. On remarque, en effet, que dans les tombeaux étrusques, lesquels affectaient la même disposition que les habitations, on voit un coffre, le plus souvent en hêtre massif, muni d’une serrure et placé à côté du lit où repose le mort. Sur ce coffre sont posés le bouclier et les armes du guerrier ; le tombeau de Cœre présente cette disposition.
Vers l’an 390 avant J.-C., les Gaulois, sous la conduite d’un de leurs brenn, que les Romains
appelaient Brennus, envahirent le territoire de la jeune république, prirent Rome après un siège de sept mois mais ne purent s’emparer du Capitole. La paix fut signée entre les deux peuples belligérants, à des conditions épouvantablement onéreuses pour les Romains qui durent s’obliger à payer mille livres pesant d’or, à faire abandon d’une partie de leur territoire et à laisser dans leurs remparts, lorsqu’ils rebâtiraient la ville, une porte qui restât perpétuellement ouverte en mémoire de l’entrée des Gaulois. Ce pacte fameux fut juré le 13 février. Comme on pesait la rançon, les Romains se plaignirent, disant qu’on se servait de faux poids. Brennus alors se mit à rire et, détachant le baudrier qui retenait attachée sa lourde épée de bronze, il jeta le tout dans la balance en s’écriant : « Vœ victis! Malheur aux vaincus! » Les Romains, contraints de baisser le front devant une aussi brutale déloyauté, continuèrent à empiler les flots d’or pesés dans les coffres de bois massif, aux garnitures d’airain, que la capitulation les contraignait à fournir aux barbares pour qu’ils pussent emporter leur butin.
Cet événement qui frappa la république, non pas lorsqu’elle était encore à son début et sans force, mais quand elle comptait déjà trois ou quatre siècles d’existence, laissa dans l’esprit des Romains une impression profonde, et le nom de Gaulois resta toujours pour eux synonyme de terrible. La guerre ne pouvait s’arrêter là. Ils créèrent
un trésor public uniquement affecté aux guerres gauloises. Ils enfermèrent dans des bahuts de bois épais, consolidés de plaques de fer, les sommes qu’ils avaient pu mettre en réserve. On donna le nom d'arca f errata à ces caisses publiques et l’on conserva, dans la suite, l’habitude de construire et d’employer des coffres semblables dans tout l’empire.
Les fouilles de Pompéï nous ont fourni des exemples probants de l’assertion précitée ; c’est la découverte de deux caisses de ce genre qui a fait donner à la maison où on les a trouvées le nom de maison du questeur, car c’est ce fonctionnaire qui avait la garde des fonds municipaux.
Ces deux « area ferrata » furent trouvés posés sur un petit socle en pierre, auquel ils étaient fixés par de longs clous traversant le fond du coffre et enfoncés à force dans la pierre. Ils étaient ornés de larges pentures aux dessins capricieux, fixées par des clous. Ils fermaient à serrure et avaient deux charnières.
Pour donner une idée de la grande taille des coffres employés par les Romains, Appien raconte qu’un citoyen proscrit par les triumvirs, se réfugia chez un de ses anciens esclaves, affranchi depuis, et qu’il resta quarante-huit heures caché dans l’arca. On lui apportait à manger deux fois par jour; personne ne songea à l’y aller chercher.
C’est de l’habitude que tous les Latins avaient d’y enfermer leur argent qu’est venue la locution
'tex area solvereit (sortir del’arca), en parlant d’un paiement quelconque.
Le coffre-fort n’est donc pas une invention moderne et, lorsqu’il y a peu de temps, on a trouvé dans ces mêmes fouilles de Pompéï un troisième meuble de ce genre, garni de lames de fer, orné de feuillages et de bas-reliefs en bronze, on n’en a pas été surpris.
Ce coffre consiste en une caisse oblongue de
I mètre de long sur o m. 50 de large et de haut.
II a dû être revêtu de lames de fer dont il ne reste que la trace, mais l’ornementation en bronze de la face antérieure est demeurée à peu près intacte. Cette ornementation se compose tout d’abord d’un encadrement en feuilles de lierre, presque toutes détachées, parce qu’elles étaient fixées avec des clous de fer qui se sont oxydés. Dans le milieu se présente un ensemble de six figures distribuées en carré de la manière suivante : au centre, une tête d’homme ressemblant assez à un mascaron ; au dessus, deux bustes de femmes dans lesquels on a cru reconnaître des types de Diane ; au-dessous, deux génies ailés dont un est couronné de fleurs. Sur la ligne perpendiculaire au mascaron et précisément à l’endroit où venait s’attacher l’anse propre à soulever le couvercle, une tête de chien, les oreilles baissées et le regard menaçant. Ces figures sont exécutées avec soin ; elles paraissent avoir été d’abord fondues et ensuite finies au burin. Les génies offrent des types charmants d’une expression
souriante et non moins élégants que les têtes d’ange ciselées par Liberti sur la grande porte du baptistère de Florence. Les bustes de femmes et le mascaron, qui sont travaillés dans le goût des plus belles médailles de la bonne époque, pourraient fort bien n’être pas autre chose que des portraits et représenter le possesseur du coffre et ses enfants ou bien sa femme ou sa sœur. En tout cas, la tête de chien et la guirlande de lierre sont des symboles incontestables de la vigilance et de la fidélité, allégories tout à fait propres à figurer sur un coffrefort.
Le coffre n’avait point de serrure. Il se fermait à l’aide d’un engin assez simple, comparable à nos sarrasines ; mais il semble probable, et c’est là une des curiosités de la pièce, que les lames de fer cachaient des chevilles connues du maître seulement. Il a été trouvé dans une maison de peu d’apparence et qui est située sur la voie de Stabies, c’est-à-dire au sud de la ville, du côté de Castellamare. Il était d’ailleurs absolument vide : on sait qu’une grande quantité d’objets précieux furent emportés ou extraits par les habitants mêmes de Pompéï pendant et après la catastrophe.
La découverte de ce cojfre-fort est un témoignage de plus de la supériorité des anciens dans l’art de travailler les métaux et de relever les objets destinés aux usages les plus ordinaires par la forme élégante et ingénieuse qu’ils savaient leur donner. Chez les Romains, d’ailleurs, les coffres de sûreté
devaient abonder, car on sait qu’alors l’usage était de tout fermer avec soin. Lorsqu’on manquait de serrure, le père de famille se contentait de mettre à l’ouverture un cachet de cire qu’il scellait avec son anneau et qu’il devait retrouver intact à son retour. Ces précautions étaient prises pour soustraire les vivres à la gourmandise des esclaves, voire même pour rendre impossible aux femmes toute tentative de boire du vin, liquide qui leur était interdit sous les peines les plus sévères.
Un autre petit coffret, la pyxis, était d’un usage courant dans la vie privée latine ; elle rendait les mêmes sei*vices que nos nécessaires de toilette actuels en même temps que ceux de nos écrins. On y renfermait les parfums, les eaux de toilette ou de senteur, les pierres précieuses, les colliers et les bijoux. Les jeunes gens, quittant la robe prétexte pour la robe virile, y déposaient leur barbe et consacraient ensuite le coffret à un dieu. Lucius- Domitius Claudius Néron, l’empereur-histrion, déposa ainsi comme offrande, au temple de Vénus- Genitrix, une pyxis sertie de diamants et d’émeraudes, dans laquelle, suivant l’usage courant, il avait couché les poils de sa barbe naissante, encore vierge du rasoir.
Les Romains de la République voyageaient surtout à cheval, entourés seulement d’une petite escorte de clients ou de soldats. Les femmes et les esclaves venaient derrière à petites journées, ces derniers portant les bagages sur leur tête.
En 1711, en creusant sous le chœur de l’église Notre-Dame de Paris pour y construire un caveau destiné à la sépulture des évêques, on découvrit un autel, transporté depuis au musée de Cluny. Cette précieuse trouvaille appartenait à un monument religieux dédié sous le règne de Tibère, comme le prouve l’inscription suivante dont elle est accompagnée : « Sous Tibère César-Auguste, « la compagnie des mariniers parisiens (nautœ « parisiaci) a publiquement élevé cet autel à Ju- « piter très bon, très grand ».