‹ Le voyage depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 13 sur 29 · ET AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

ET AU MOYEN AGE

WM ES plus anciens écrits qu’on ait pu trouver sur cette époque, donnent comme habituelle la coutume de la litière sans

roues, que nous avons précédemment décrite, assemblage grossier de quelques pièces de bois, sur lesquelles on transportait les enfants et les vivres. Les Francs envahissant la Gaule, les Goths fuyant devant l’invasion romaine, voyagèrent ainsi. Plus tard, sous le règne de Clovis, les bandes franques adoptèrent le chariot aux roues pleines, aux interstices clissés avec des joncs ou des osiers, dans lequel ils déposaient la partie la plus précieuse de leur butin. A la guerre, ce char, entouré des soldats les plus valeureux, était l’objet de combats sanglants, l’ennemi voulant à tout prix s’en assurer la possession. Nos pères se servaient aussi

d’une arme offensive qu’ils appelaient chariot de guerre et à laquelle ils durent plusieurs de leurs victoires par l’habileté avec laquelle ils surent la manœuvrer. C’était un lourd véhicule, garni de pointes acérées, attelé de deux chevaux et monté par des guerriers, armés de javelots et d’épées. Dans les moments où le danger devenait plus menaçant, les rangs de l’infanterie gauloise s’ouvraient et les chariots étaient lancés à toute vitesse contre les bataillons ennemis. Le choc était le plus souvent irrésistible. L’adresse des conducteurs était merveilleuse : tantôt ils couraient sur le timon, tantôt ils sautaient à terre, pour remonter un instant après avec agilité; ou bien ils arrêtaient net la pesante machine lancée sur une pente et se pliaient à toutes les évolutions qu’exigeaient les péripéties du combat. Les Gaulois se servaient des mêmes chariots pour la défense; ils en entouraient leur camp et en formaient de solides retranchements en les liant les uns aux autres. Attila avait aussi des chariots du même genre, qui constituèrent un rempart inexpugnable à ses hordes après la défaite qu’il essuya dans les champs Catalauniques.

Le frottement continuel des peuplades germaines qui avaient envahi la Gaule, avec les Romajns, fit bientôt adopter l’usage des chars de guerre ou de transport. Le service public de chariots dont il est question à la fin du chapitre précédent, paraît avoir été continué par les premiers rois francs. En

effet, Grégoire de Tours, dans ses chroniques, parle de Childebert qui, voulant s’emparer des trésors de Rawching, expédia des ordres et envoya des gens munis de lettres qui mettaient à leur disposition les du royaume (i).A cette

époque, néanmoins, les véhicules en question n’étaient que de lourdes charrettes posées sans ressorts sur des essieux de bois, à quatre roues pleines et attelées de chevaux montés par leurs conducteurs. On entassait pêle-mêle, dans la caisse, les coffres et les ballots sur lesquels les voyageurs se plaçaient du mieux qu’ils pouvaient.

Il ne doit y avoir aucun doute sur l’existence des coffres à cette époque, les Francs ayant certainement emprunté cet instrument de voyage aux Romains et aux Gaulois. Cependant nous ne trouvons aucune trace de leur existence dans nos plus anciens documents, avant cet extrait d’une des chroniques de Grégoire de Tours ;

« Rigonthe, fille de Chilpéfic, proférait souvent « des injures contre sa mère Frédégonde; elle se

disait la maîtresse, prétendait que sa mère devait « la servir , l’accablait fréquemment de toutes « sortes d’outrages, jusqu’à en venir avec elle aux « coups de poing et aux soufflets. Sa mère lui dit « enfin : « — Pourquoi me tourmentes-tu, ma

(i) Qui cum ad fuisset (Rawching), priusquam cum rex suo jubiset adstare conspectui, datis litteris, et pueris destinatis cum evectione publica qui res ejus per loca gingula deberent capere. .. (Grégoire de Hist. F>anc. lib. IX.)

« fille ? Voilà les biens de ton père que je pos- « sède ; prends-les et fais-en ce que tu voudras. » « Puis, entrant dans le réduit qui renfermait le « trésor, elle ouvrit un coffre rempli de colliers « et d’autres ornements précieux; et après en avoir « pendant longtemps retiré, en présence de sa fille, « divers objets qu’elle lui remettait : « — Je suis « fatiguée, lui dit-elle; enfonce toi-même la main « dans le coffre et tires-en ce que tu voudras. » « Pendant que, le bras enfoncé dans le coffre, « celle-ci en tirait les objets, sa mère prit le cou- « vercle et le lui rabattit sur la tête, puis pesa des- « sus avec tant de force que la planche inférieure « lui pressa le cou au point que les yeux étaient « près de lui sortir de la tête. Une des servantes « qui était en dehors cria de toutes ses forces : « Accourez, je vous prie, accourez! ma maîtresse « est étranglée par sa mère. » Ceux qui attendaient « devant la porte qu’elles sortissent se précipitent « alors dans la chambre, délivrent Rigonthe d’une « mort imminente et l’entraînent dehors. Dans la « suite, il éclata entre ces deux femmes de vio- « lentes inimitiés qui eurent pour cause princi- « pale des adultères auxquels se livrait Rigonthe ; « c’étaient des disputes et des coups continuels. » (Grégoire de Tours, Hist. IX, 34).

Les deux coffres les plus anciens qu’on connaisse et datant sûrement de l’époque mérovingienne sont, par ordre d’ancienneté, premièrement le coffret en bronze, de fabrication franque, trouvé à Envermeu

et relaté dans le savant ouvrage de l’abbé Cochet, la Normandie souterraine et, deuxièmement, la caisse de bois recouverte de cuir dite Coffre de Sainte-Colombe. Le premier de ces deux précieux documents fut déterré à Envermeu, enmême temps que deux fragments de seaux ou de baquets en bois cerclés de fer et enrichis de ciselures serties de verres de couleur taillés. Le coffret, ainsi que nous l’avons dit plus haut, est en bronze; une petite ouverture rectangulaire permet de supposer qu’il devait posséder une serrure rudimentaire. Le couvercle est décoré, sur ses quatre faces, de ciselures affectant la forme de rosaces, séparées entre elles par des bandes verticales composées d’une réunion de petites figures en losange ou de forme oblongue. Le bas du coffret porte, à droite et à gauche, trois rosaces superposées et à son centre, une grande rosace entourée de quatre autres. Le corps de ce meuble se termine, à sa partie inférieure, par une sorte de bande horizontale, composée de deux lignes parallèles, régulièrement brisées, l’une en traits forts et l’autre en traits plus fins.

Ce coffret, d’un grand luxe pour l’époque, a dû vraisemblablement appartenir à un chef franc ou à un riche guerrier. Ses dimensions autorisent à croire qu’il devait servir à renfermer des objets précieux et des armes de prix.

Le bahut de Sainte Colombe est d’une forme parallélipipédique et fort bien conservé. La carcasse

en est en bois recouverte d’une peau de vache tannée et consolidée par de longues ferrures aux dessins capricieux. Le cuir, malheureusement, s’en va en lambeaux. Ce coffre fut trouvé à Sens, on le croit dater de 752, sous le règne de Dagobert.

Sous Charlemagne on retrouve encore une trace de l’existence de bahuts ou coffres servant au voyage et aux besoins usuels de la vie. On sait que le grand empereur n’avait pour revenu que ce que lui rapportaient ses innombrables villasou châteaux qui occupaient environ la quinzième partie du territoire de son empire. Il attachait une si grande importance à la bonne administration de ses domaines qu’il rédigea lui-même, sur ce sujet, une ordonnance en soixante-quinze articles (Capitul. de Villis, vers 789), dans laquelle il montre un esprit d’ordre qui descendait jusqu’aux moindres détails et ne craignait pas de réglementer la vente même de ses œufs, de ses fruits et de ses légumes. Il avait donné ordre aux missi (en 807) de faire la description et l’inventaire de chacun de ses domaines. Voici l’un de ces états :

« Nous avons trouvé à Asnap une maison royale « très bien construite, à l’extérieur en pierre et à « l’intérieur en bois ; trois chambres à plafond « voûté en pierre; le reste de la maison formé tout « autour de chambres à toiture, dont onze à poêles ;

« un cellier au-dessous ; deux galeries à portiques.

« En meubles et ustensiles, un lit garni, du linge « pour servir la table, une nappe, deux vases

« d’airain, deux coupes, deux chaudières de cuivre, « une de fer, un poêle, une crémaillère, un double << chenet, deux haches, deux tarières, un coutelas, « un rabot, deux faux, deux faucilles, deux pelles « de fer, etc., des ustensiles de bois en nombre € suffisant, deux bahuts, un grand et un petit, l’un « destiné à renfermer des provisions et l’autre pour « les vêtements ; tous deux fermant à moraille et « se pouvant charger pour le voyage . »

Suit une longue description du contenu des greniers.

Nous forons remarquer en passant, que le nom de bahut s’appliqua au coffre de voyage, grand ou petit indistinctement, jusqu’à la fin du XV® siècle.

Le bahut primitif ne fut tout d’abord qu’une enveloppe. On appelait ainsi au moyen âge, une sorte de cage en osier tressé, recouverte de peau de vache, renfermant un coffre en bois dans lequel on déposait les vêtements et généralement tous les objets nécessaires pendant une longue absence. Plus tard le coffre lui-même, avec ses divisions et ses tiroirs, prit le nom de bahut. D’objet transportable, il devint un meuble fixe. Il n’était pas de chambre au moyen âge qui n’eut son 'bahut ; on le faisait servir à tout : recouvert de coussins, il était banc ou lit de repos; y plaçait-on une nappe, il devenait table et servait pour les repas.

Le bahut fixe était un coffre long, posé à terre ou sur des pieds très bas, fermé par un couvercle qui se levait sur des charnières et muni d’une ou plu-

sieurs serrures selon que les objets qu'il contenait étaient plus ou moins précieux.

Les plus anciens babuts se présentent à nous fortement ferrés de bandes de fer forge, aux courbes bizarres, souvent gracieuses, et fixées aux ais de bois par des clous à tête burinée ou étampée à chaud. Parfois, la tête de ces derniers est plate, enfoncée à force dans une ouverture fraisée, ménagée à cet effet, de manière qu’elle ne produise aucune saillie et permette de recouvrir le coffre d’une enveloppe de cuir ou de toile peinte marouflée. On peut dire qu’il en advint des coffres comme des armoires, la forme première en fut d’abord très simple et la décoration n’en consista^ à l’origine qu’en des pentures en fer forgé ou que dans le cuir gaufré ou doré. Plus tard, la sculpture en orna les parois et même le dessus, mais toujours d’une façon discrète quand le huchier prévoyait que son ouvrage, recouvert de coussins et de tapis, devait servir de siège. La coutume d’employer les bahuts ou huches pour s’asseoir se prolongea longtemps, puisque du temps de Brantôme, à la cour du roi François 1", on s’asseyait encore au Louvre sur des coffres recouverts d’oreillers richement brodés, qu’on plaçait le long des murs comme nous rangeons aujourd’hui nos banquettes dans les vestibules.

L’aspect des coffres fut primitivement sévère ; leur ornementation se composa de quelques maigres filets, dorés à chaud ou gaufrés à plein

cuir. Plus tard, le bahut s’éleva sur quatre pieds formant montants sur lesquels les planches constituant les ais venaient s’emboîter étroitement.

Le bahut dont nous donnons le dessin (page 79) provient de l’église de Brampton, (Northamptonshire, Angleterre) et date du XII® siècle. Il est d’origine franque et a été apporté en Grande-Bretagne par un des compagnons de Guillaume-le-Conquérant. Tous les meubles analogues de cette époque, qu’ils soient franks ou anglo-saxons, se ressemblent à s’y méprendre, ce qui donnerait à supposer une commune origine. Suivant nous, ils ont à peu près tous été fabriqués sur le continent. Le couvercle en est plat, orné de trois pentures de fer se terminant en trèfle, à l’exception de celle de droite qui porte une aubronnière se rabattant sur la face principale. Les ferrures, de ce côté, sont au nombre de quatre, toutes capricieusement contournées en volutes fines et régulières avec terminaison trilobée. L’entrée d’une serrure, à proximité de l’aubronnière, est encadrée des deux montants d’une sorte de lyre ; le tout est en bon état de conservation.

Certains auteurs prétendent, contrairement à notre assertion précédente, qu’au moyen-âge le nom de bahut ne s’appliquait qu’aux coffres à couvercles, en forme de voûte et que les autres étaient désignés sous le nom d’arches ou de huches. Nous savons que ce dernier vocable était fréquemment employé puisque les ouvriers qui fabriquaient ces sortes de

meubles s’appelaient àeshuchicrs. En tous cas, vers l’époque du X® siècle, la fabrication des huches prit un essor considérable et, cent ans plus tard, le bahut était devenu d’un usage courant. On en voyait partout : dans les châteaux, dans les églises aussi bien que dans les habitations les plus modestes ; il formait à lui seul pour ainsi dire, en dehors du châlit qui servait au coucher, la pièce élémentaire et indispensable de l’ameublement,

11 existe à l’hôtel de Cluny, à Paris, un spécimen curieux de huche datant du XllP siècle, couvertde délicats motifs d'ornementation, de sujets à figures et de ferrures richement ciselées, repercées à jour. 11 y a tout lieu de croire néanmoins que ce bahut est une rare et précieuse exception car le XIV® siècle nous montre des échantillons beaucoup plus simples et ce n’est qu'aux XV® et XVI® que l’ornementation des coffres se développe avec une grande variété de motifs, d'architecture d'abord, puis de sujets à figures, de cariatides et d’arabesques d'un charmant caractère.

Ce meuble, qui est exposé au musée de Cluny sous le N® 324 et dont nous donnons la reproduction page 83(1), est un bahut en bois de chêne sculpté, à quatre faces, avec couvercle orné de ligures de guerriers et de motifs d’architecture. 11 provient delà collection de M. H. A. de Gérente,

(ij Dans le but de permettre un plus facile examen de la gravure, nous avons dû grossir les personnages et ne figurer que huit guerriers au lieu de douze qui existent réellement. (Note de l’éditeur).

possède toutes ses pentures, ferrures, serrures et moraillons du temps, d’une exécution fort remarquable. Il a été publié dans le dictionnaire de Viollet-le-Duc comme un des plus beaux exemples de l’art de l’ameublement des dernières années du XIII® siècle.

Avant d’entamer la description de ce type unique, nous constaterons qu’il est encore composé d’ais sculptés et non de panneaux embrevés dans des montants. Sa longueur est de i“, 40, sur o™, 66 de hauteur et o™, 34 de profondeur. Ce coffre est un de ceux que l’on appelait « huche de mariaige » il était destiné à être envoyé par l’époux à l’épousée, rempli à déborder de bijoux et de parures.

Sur la face principale, douze guerriers sont placés sous des niches d’architecture ogivale, accouplées deux à deux et réunies par des tympans ornés de grandes roses à jour, entre lesquelles se trouvent des figures et des animaux chimériques. Ces guerriers sont coiffés du heaume et de la calotte de mailles ; ils sont vêtus de mailles recouvertes delà tunique et chacun porte l’épée ou la lance dans la main droite, le bouclier à ses armes au poing gauche.

Trois seulement ne tiennent pas leurs armes au poing; de ces deux derniers, l’un ajuste son heaume qu’il soutient des deux mains, le deuxième repousse son épée dans le fourreau, le troisième enfin repose appuyé sur son écu. ( Voir gravure, page S 7.)

i>p: voyage

Ces douze guerriers sont les douze pairs ; les costumes ne peuvent laisser de doute sur l’époque précise à laquelle appartient ce meuble, (de 1290 à 1310). En effet, les personnages sont encore vêtus de cottes de mailles avec les hauberts qui, par dessus les épaules, sont garnis de spallières carrées. Les heaumes sont en fer battu et affectent la forme conique ou sphérique. Les statuettes sont placées dans une jolie arcature d’un faible relief à simple biseau. Dans les écoinçons, des têtes bizarres, des animaux fantastiques sont sculptés en bas relief.

Les extrémités du coffre portent également des panneaux à figures que malheureusement notre dessin ne peut permettre d’apercevoir. Celui de droite représente les quatre fils Aymon à cheval ainsi que six autres cavaliers précédés d’un fantassin armé d’une pique. Leur étendard porte une guivre qui se trouve reproduite sur l’écu du chef dont le heaume est orné d’une couronne, insigne que nous retrouvons également sur la tête d’un des cavaliers de l’escadron qui tous portent la lance au poing droit et tiennent du bras gauche l’écu à leurs attributs.

Le panneau de gauche reproduit un chêne couvert de glands au pied duquel on voit un phallus monté sur pattes et becqueté par un oiseau.

La face opposée est divisée en quatre grands motifs séparés entre eux par des ogives accouplées et des animaux chimériques. Chacun de ces motifs présente des groupes composés de plusieurs figures.

Musée (le Cluny (d’après nature).

ménétriers, lutteurs, porteurs de fardeaux et fauconniers.

Le couvercle est décoré de douze médaillons à figures, de forme quadrilobée, séparés entre eux par des animaux chimériques ; les encadrements sont composés 'de feuillages, de figures de bêtes en chasse et sont relevés par des pentures en relief; des scènes d’amour, des combattants, des tournois, des joueurs de musique, des jongleurs, occupent les douze médaillons principaux dans lesquels la naïveté des figures ne le cède en rien à l’imagination du sculpteur.

Les bases du coffre consistent en quatre bas-reliefs d’animaux fabuleux avec grandes arcatutures à jour.

La forme de ce meuble, quoiqu’un peu épaisse et parfois grossière, est fort belle ; il a été peint autrefois. ( Voir la serrure et son entrée, page Sj.)

La façon dont le couvercle du bahut roule sur ses charnières mérite d’être mentionnée. Les deux montants de derrière forment charnière à leur extrémité {voir ffrav^e. page çi) et reçoivent une fiche ou plutôt un boulon-sur lequel roule le couvercle. Afin d’éviter que le contre-coup de ce couvercle ne vienne à fatiguer les charnières de bois, lorsqu’on le laisse tomber, deux bouts de chaîne A, attachés à un piton et à l’extrémité de la penture, arrêtent les deux angles postérieurs de l’abattant. Ces chaînes ont encore pour effet d’empêcher de forcer le meuble en brisant les charnières ou

lp: voyage

en enlevant les ficlies. Ce couvercle, à gorge sur les côtés, tombe dans une feuillure garnie de goujons B, qui arrêtent tout mouvement de va-et-vient, et maintiennent la gorge parfaitement fixe dans sa feuillure. Les ais du coffre sont fortement maintenus par des membrures intérieures, et l’on observera que le couvercle n’est pas plan mais forme deux parties s'inclinant légèrement à droite et à gauche, ce qui donne au meuble un caractère de solidité particulier; le couvercle est maintenu ouvert au moyen d’une chaîne intérieure.

A ce sujet, nous remarquerons que, dans les meubles encore existants, antérieurs au XV® siècle, les ouvriers paraissent plus préoccupés du style que de l’exécution. Il semblerait que jusqu’à cette époque, les artistes, les maîtres, prenaient le soin de donner à ces objets une forme pure, dans le mode du temps, même pour des ustensiles de ménage répondant à un usage journalier ; tandis que plus tard, à la Renaissance, l’exécution l’emportera sur la composition et sur le style.

Au XIV® siècle, l’usage général fut de placer à profusion et un peu partout dans les pièces de l’habitation, des bahuts servant de bancs mais il s’en trouvait toujours un d’une contenance plus grande, d’un aspect plus noble, fermé avec plus de soin que les autres, qui contenait l’argent, les bijoux et tous les objets précieux constituant la fortune du maître et de la maîtresse de la maison.

Une chronique nous rapporte le peu de scrupule

FRAGMENT DU BAHUT DU MUSÉE DE CLUNY (Extrait du Dict. du Mobilier, Viollct-le-Duc).

de Duguesclin adolescent, qui ne craignit pas d’enfoncer la huche de sa mère, pour distribuer à ses compagnons d’armes et de jeux, l’argent qu’elle contenait :

Quant argent i faloit et petit argent a,

En la chambre sa mère, privéement entra,

Une huche rompi ou escrin trouva

Ou les joïaux sa mère sachiez, (cachés) estoient là.

Et argent et or fin que la dame garda Bertrand mist tout à fin, à ses gens en bailla Et quand la dame sçeut comment Bertrand ouvra A démenter se prist, son argent regreta.

(Chronique de Du Guesclin, vers 657 et suivants).

Le bon connétable préludait ainsi aux nobles jeux de la guerre; forcer les coffres de sa mère ne devait point, en effet, effrayer celui qui sut si bien mettre à mal ceux du pape au profit des malandrins et des tards-venus composant l’armée qu’il menait combattre en Castille.

Un curieux écho du moyen âge nous arrive si l’on consulte les règlements édictés par Saint Louis dans le but de réformer le système des corporations. Après avoir pris avis des intéressés, il chargea les maîtres de chaque corps de métier de rédiger, sous la directiQn d’Etienne Boileau, prévôt de Paris, le code commercial connu sous le nom d’ « Etablissements des métiers de Paris. » Pour la première fois les anciennes coutumes usitées en matière de commerce furent rédigées et les attri-

butions de chaque métier ou corporation déterminées d’une manière précise. En examinant ces intéressants documents, on voit que les huchiers ou huchers faisaient partie de la corporation des charpentiers. Leur travail se ressentait certainement de ce voisinage dont la hache est le meilleur argament; il était d’aspect assez grossier, sans la moindre visée artistique et d’un usage répandu dans le populaire : c’était le meuble courant.

Les ébénistes, que l’on appelait aussi tablettiers, s’appliquaient aux ouvrages plas fins et plus recherchés. Ils employaient des bois précieux, de l’ivoire, de la corne, des métaux et se montraient assez habiles dans les incrustations. Ce sont eux qui produisaient ces coffres et ces coffrets dont il sera parlé plus loin, réunissant une architecture délicate et de bon goût à des sculptures d’une naïveté souvent exquise. Ils paraissent surtout s’être consacrés aux meubles portatifs destinés à faciliter les déplacements de leurs propriétaires; ils seraient, sous le nom de Jiuchïers-tabletiiers, les ancêtres des fabricants d’articles de voyage d’aujourd’hui ; en tous cas ils sont assurément les précurseurs des menuisiers de l’Administration des Pompes funèbres, ainsi qu’on en va juger :

« Les ouvriers, dit le règlement des patrons « huchers d’Etienne Boileau, ne pourront travailler « chez les clients du maître hucher que par son « ordre; de plus, défense est faite aux maîtres de

BAHUT DU MUSÉE DE CLUNY (ouvert) {Dici. de Mobilier, Viollet-le-Duc).

« procurer outils aux ouvriers qui ne travaillent « qu’à la tâche ou à la journée, de même défense « de louer huches à gens morts. />

Nous comprenons la vente, mais la location ? Plus tard, les bahutiers ou coffretiers-malletiers s’organisèrent en une corporation dont les statuts furent élaborés en 1596. La maîtrise fut fixée à 750 livres avec le brevet et ne put s’obtenir qu’après cinq ans d’apprentissage suivis de cinq autres années de compagnonnage. Le travail fut interdit à ces artisans avant cinq heures du matin et après huit heures du soir à cause du grand bruit qu’il nécessitait. C’est probablement de cette époque et à cause de cette interdiction que l’esprit public, toujours frondeur, mit au jour le gros calembourg suivant, en parlant sans doute d’un homme à l’intelligence peu développée :

Il raisonne comme un coffre I

en jouant sur le mot résonner.

Les huchiers-bahutiers adoptèrent pour patron saint Jean de la Porte-Latine.

Les bahuts ne conservèrent pas plus tard que le XIV® siècle, le caractère de coffre ferré. Lorsque les intérieurs d’appartements reçurent de riches boiseries, de somptueuses tentures, etc., on abandonna petit à petit le coffre uni, on rendit les ais plus épais pour pouvoir les sculpter à plein bois et les huchiers furent réputés et devinrent des artisans habiles.

Au XV® siècle, on renonça aux ais épais pour former des panneaux assemblés par des montants et des traverses. Les pentures furent remplacées par des ouvrages de serrurerie moins apparents mais délicatement travaillés.

A titre d’exemple de ce qui précède, nous donnons page 95, la vue d’une huche du XIV®. siècle; on voit, qu’on faisait alors des meubles énormes contenant des coffres. Le devant est divisé en deux vantaux retenus par une feuillure, un loqueteau et le moraillon attaché aucouvercle. Cette disposition est nécessaire pour pouvoir tirer les coffres, dont le nombre est de quatre, qui sont séparés par une tablette de façon à ce que ceux du dessus n’appuient pas directement sur ceux du dessous et qu’on puisse les tirer tous à volonté. Quand on partait en voyage, ou mettait dans l’un de la vaisselle, dans l’autre du linge, dans le suivant des habits et enfin, dans le quatrième, des armes. Chaque coffre est encore divisé en trois petits tiroirs de sorte que, par exemple, dans celui de la vaisselle on mettait séparément l’argenterie, les bijoux et les épices ou dragées. La huche entière étant soigneusement fermée, on l’enveloppait dans des peaux munies de boucles qui servaient à l’attacher et l’on pouvait, à volonté, la placer sur des bêtes de somme ou sur un chariot. Voulait-on retirer les coffres intérieurs de la huche? on les chargeait à part, on ôtait la tablette mobile de séparation et l’on remplissait l’intérieur du meuble

GRANDE HUCHE de voyage en bois.de châtaigaier, XIV^^ siècle (d’après nature)

de courtines, de fourrures, de tapis, de draps, que l’on ne voulait point laisser à la poussière ou qui auraient pu être mangés par les rats. Les caisses intérieures sont munies de charnières, de façon que le devant, le derrière, le dessus et les côtés s’abaissent et que l’on puisse, en accomplissant cette rapide opération, voir immédiatement le contenu des différents coffres. On avait en outre placé une poignée devant et une autre de chaque côté, pour aider à soulever ou à tirer chacun de ces meubles-compartiments.

Vers le XV* siècle, ainsi que nous l’avons dit plus haut, on renonça aux ais à plein bois pour former des panneaux plus minces, assemblés par des montants et des traverses On commença à recouvrir plus fréquemment les bahuts de cuir cordouan ou de Venise, les coffres moins riches le furent de cuir ordinaire que l’on gaufra et qu’on enjoliva de toutes manières. Les ustensiles de voyage devinrent infiniment moins lourds et plus portatifs : on s’acheminait déjà très sensiblement vers la construction légère et solide, tout à la fois, des temps modernes.

Mentionnons en terminant que, fréquemment au moyen âge, lorsque l’on désirait voyager, on accompagnait le bahut renfermant la partie encombrante des vêtements et des objets divers que l’on emportait, d’un autre coffre de voyage moins volumineux appelé malle ou molette. Ces petits meubles ressemblaient à des ballots fermés par

des courroies et étaient recouverts le plus souvent en drap vert. Geoffroy Fleuri, dans ses Comptes de l'argenterie des rois de France au XIV‘ siècle (publ. par L. Douët d’Arcq), nous dit :

« Pour quatre malles à la garde-robe du com- « mun, 40 s. pour pièce, valent 8 1. Pour une grant « malle à chevaliers nouviaus, 30 s. Item 2 aunes « de vert (drap), pour faire malles. »

Il nous reste à entretenir nos lecteurs d’un meuble facilement transportable, qui joua un rôle sérieux au moyen âge : nous voulons parler du coffret.

Le coffret ou écrin, servait aux dames pour y enfermer leurs bijoux, aux hommes, pour y tenir à l’abri leurs titres de noblesse ou de propriété, voire même leur argent. Certains de ces coffrets, aux dimensions minuscules, sont de simples écrins, d’autres sont assez volumineux pour égaler en grandeur une petite malle d’aujourd’hui. En tous cas, la plupart sont ciselés, ornementés , travaillés à loisir, et méritent une sérieuse attention.

Le premier que nous examinerons est celui de la duchesse de Bourgogne; c’est un écrin en ivoire, (voir page 99), remontant au XIIP siècle, sculpté et ouvragé très finement avec des peintures au pinceau en bleu ou en or, sur les vêtements des personnages, qui font ressortir d'une façon saisissante la matité ivoirine des visages et des mains.

Les charnières, les poignées et le moraillon sont en argent ciselé. Sur le devant de l’écrin et au

loi

milieu, se dresse la Loyauté, debout, s’appuyant d’une main sur un écu portant, gravées, deux mains entrelacées. A droite, trois jeunes damoiselles en des poses gracieuses, cueillent des fleurs et les tressent en guirlandes pour en faire des chapelets; à gauche, un chevalier et sa dame se divertissent en fredonnant un lai d’amour. Sur le côté droit, que notre gravure ne permet pas d’apercevoir, des chevaliers devisent de leurs faits amoureux, deux damoiselles les écoutent en se dissimulant derrière un arbre. Sur le côté gauche, deux nobles dames ont entamé une conversation animée qui semble écoutée par un seigneur d’aspect noble et sévère, tandis que de l’autre côté un chevalier murmure de douces paroles à une belle curieuse qui semble plus préoccupée de ce que se disent ses voisines que de ce que le gentilhommelui balbutie dans l’oreille. Sur le derrière du coffre, on voit la Constance et, des deux côtés, des seigneurs et des dames qui se promènent par couples dans un jardin magnifique et vont boire à la fontaine du dieu Cupidon. La partie supérieure du coffret, qui forme couvercle, porte huit blasons sculptés, vraisemblablement les huit quartiers de la dame à qui appartenait le précieux écrin qui s’ouvre de la façon suivante :

Le dessus se sépare en deux plaques d’ivoire maintenues par le moraillon de la serrure et par deux charnières. Ces deux plaques renversées à droite et à gauche, tout le devant tombe d’une pièce et l’on découvre quatre tiroirs ornés de

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