CHAPITRE VII
La Renaissance.
'année 1500 marque un point culminant dans l’histoire : à cette époque eut lieu le commencement de cette évolution dans tous les genres qu’on a appelée justement la Renaissance. Depuis le milieu du XV® siècle, la pensée s’était enhardie peu à peu en France et dans le reste de l’Occident; elle se dépouillait de ses langes; la tutelle rigoureuse ou la dureté du moyen âge l’avait si longtemps retenue, touchait à sa fin. On eût dit que, lasse d’une immobilité trop longue, l’humanité s’éveillait, reprenait courage, s’avançait, et tout aussitôt voyait de nouveaux horizons se dresser devânt elle.
Au moyen âge, l’ignorance la plus profonde régnait, au point de vue cosmographique, parmi
les hommes : ils ne connaissaient même pas le globe terrestre. La rondeur de la terre avait bien été devinée par d’anciens astrologues chaldéens ou phéniciens mais les chrétiens, d’après les enseignements écrits de leurs plus savants docteurs, saint Basile, saint Ambroise, saint Chrysostôme et saint Augustin, rejetaient cette hypothèse. D’après leur manière de voir, les Saintes-Écritures, prises à la lettre, étaient les documents universels et impeccables dans lesquels on devait puiser toute science. Or, on y lisait :
« Dieu a disposé le ciel en forme de voûte. » (Isaïe).
« Il a baissé le Ciel vers la terre, puis il a étendu « celle-ci comme de la chaux et l’a soudée comme « une pierre carrée. » (Job).
Comment concevoir après cette déclaration dictée, disait-on, par Dieu lui-même, que la terre pût être sphérique ? C’était une pensée non seulement absurde mais coupable aux yeux des docteurs chrétiens.
« Quelqu’un est-il assez extravagant, dit Lactance, « pour se persuader qu’il y ait des hommes ayant « la tête en bas et les pieds en haut; que dans leur « pays les plantes et les arbres croissent en des- « Cendant, que la pluie et la grêle tombent en « montant? J’avoue que je ne sais que dire de ces « gens qui demeurent opiniâtres dans leurs erreurs « et qui soutiennent des extravagances. Il me « serait aisé de prouver, par des arguments invin-
« cibles, qu’il est impossible que le ciel se trouve « au-dessous de la terre. »
Nos pères avaient aussi la conviction que seuls ils occupaient un monde habité, qu’ils étaient le centre unique de la rotation du reste du monde. L’ensemble du système astronomique se composait, pour eux, de douze demi-sphères transparentes à la voûte desquelles étaient attachées diverses classes d'étincelles ambulantes et qui recouvraient de leurs dômes superposés la terre, contenant elle-même, dans ses profondeurs, les cavités du purgatoire et de l’enfer. Tel était le système démontré scientifiquement par le grand docteur du XIII® siècle, saint Thomas d’Aquin (1227- 1274) ; et quand, trois siècles plus tard. Copernic et Galilée voulurent prouver que la terre n’était qu’un satellite du soleil, l’Eglise s’éleva contre des nouveautés qui lui paraissaient attaquer ses croyances dans leurs fondements. Toutes ces controverses excitaient la curiosité : le goût des voyages s’éveillait.
Chez les seigneurs et les bourgeois, on était arrivé, vers le XV® siècle, à un véritable luxe ou plutôt, qu’on veuille bien nous passer l’expression moderne, à un véritable confort dans la manière de se meubler et de voyager. On s’entourait, pendant les exodes assez fréquents à cette époque, de tous les ustensiles nécessaires pour un déplacement que, souvent, des circonstances imprévues pouvaient rendre fort long. Au XVT siècle nous ver-
rons ce progrès tendre à s’atténuer, la noblesse et la roture faire une sorte de pas en arrière à la suite des guerres de religion dont les horreurs et les pillages sans cesse renouvelés, firent insensiblement prendre l’habitude du cheval et de la simple valise qu’on appelait aussi varise ou bouge et qui se plaçait, comme nous le dirons plus tard derrière la selle, à l’endroit où nous bouclons aujourd’hui le porte-manteau dans la cavalerie. Sous Louis XIII, un gentilhomme ou un bourgeois aura, pour voyager, beaucoup moins de commodités qu’un grand vassal de Louis XI ou qu’un des compères drapiers du solitaire de Plessis-les-Tours. C’est seulement sous Louis XIV, au XVII® siècle, qu’une rénovation commencera à se produire pour arriver à l’état de perfection auquel nous avons atteint aujourd’hui.
En tous cas, au commencement du XVI® siècle l’humanité était mûre pour les grandes découvertes géographiques : l’amour de la science chez quelques-uns, mais surtout l’envie de lucre ou de pillage augmenté de la passion religieuse des conversions, firent qu’un grand nombre de gens aventureux tentèrent la fortune et la gloire dans des entreprises maritimes et qu’une succession de grands voyages, de découvertes, commença vers cette époque pour ne plus s’arrêter jusqu’à nos jours.
Dans la première moitié du moyen âge, les Grecs faisaient le commerce de l’Inde par l’Egypte, puis par le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Dans la
seconde, les Italiens le faisaient par la Syrie et le golfe Persique, enfin par l’Egypte. Du XP au XIV siècles, Rubruquis, Marco-Polo, son oncle et son père ainsi que John Mandeville, suivirent ces diverses routes pour atteindre respectivement leurs buts, mais la route terrestre était longue et dangereuse. Des voies nouvelles de pénétration au Pays des Epices s’imposaient; ce fut là l’objectif des Portugais et plus tard de Christophe Colomb qui mourut en croyant avoir rempli sa tâche, sans se douter qu’il venait de doter d’un monde l’humanité !
Il appartenait au peuple le plus occidental de l’Europe de commencer cette suite de découvertes qui ont étendu la civilisation européenne sur tout l’univers. Les Portugais, resserrés par la puissance de l’Espagne et toujours en guerre avec les Maures sur lesquels ils avaient conquis leur patrie, devaient tourner leur ambition du côté de l’Afrique. Après cette croisade de plusieurs siècles, les idées des vainqueurs s’agrandirent : ils conçurent le projet d’aller chercher de nouveaux peuples infidèles pour les subjuguer et les convertir. Mille vieux récits enflammaient la curiosité, la valeur et l’avarice : on voulait voir ces mystérieuses contrées où la nature avait prodigué les monstres, où elle avait semé l’or à la surface de la terre.
L’infant Don Henrique, troisième fils de Jean P'', échauffa et sut porter à son comble l’enthousiasme des Portugais, navigateurs cependant hardis et
téméraires. D’une constitution débile et forcé par
une santé des plus délicates de s’abstenir de tout
exercice violent, Don Henrique s’était adonné avec
passion à l’étude de la géographie et de toutes les
sciences qui s’y rattachent. Retiré à Sagres, près
du cap Saint-Vincent, il surveillait de là les auda- >
deux marins qui, les premiers, visitèrent les mers inconnues du Midi, les aidant de son influence, de ses conseils et de son argent, pour arriver à doter sa patrie de ce merveilleux Pays des Epices et de VOr, du Catliay, que l’imagination de ses contemporains se représentait rutilant de saphirs, d’émeraudes et de pierreries au milieu d’une végétation paradisiaque I
Le cap Non, borne latale des navigateurs antiques, avait déjà été franchi; on avait trouvé Madère (1412-1413). On passa encore le cap Bajador, le cap Vert; on découvrit les Açores (1448); on franchit cette ligne redoutable où l’on croyait que l’air brûlait comme le feu. Lorsqu’on eut pénétré au delà du Sénégal, on vit avec étonnement que les hommes, de couleur cendrée au nord de ce fleuve, devenaient entièrement noirs au midi. On aperçut, en arrivant au Congo, un nouveau ciel et de nouvelles étoiles (1484). Mais ce qui encouragea plus puissamment l’esprit de découvertes, c’est l’or que l’on avait trouvé en Guinée.
Les anciens Phéniciens, on le sait, prétendaient avoir fait le tour de l’Afriqne. Leurs récits avaient été traités de fables et jusqu’alors, aucune créance
ne leur avait été accordée. Sous l’influence de Don Henrique on pensa qu’en suivant la côte, on pourrait arriver au Cattiay. Lé roi Jean II envoya donc aux Indes et par terre deux de ses gentilshommes, Covillam et Payva, tandis que Barthélemy Diaz touchait le promontoire qui borne l’Afrique au sud, et le nommait cap des Tempêtes ; mais le roi, sûr dès lors de trouver la route des Indes, l’appela cap de Bonne-Espérance.
C’est à cette époque que la découverte du Nouveau- Monde, par Christophe Colomb, vint donner une sorte de coup de cravache aux entreprises des Portugais. Une fièvre d’émulation s’empara d’eux et bien que le pape Borgia, qui régnait à Rome sous le nom d’Alexandre VI, eût attribué aux Espagnols et à leurs voisins, à l’aide de la fameuse ligne de marcation, une portion à peu près équivalente de territoires, de nouvelles découvertes vinrent mettre à néant cette sentence et justifier la répartie de François I" : « Je voudrais bien voir « l’article du testament de notre père Adam qui « les a avantagés d’un tel bénéfice, » tout en dérangeant l’ingénieux partage du successeur de saint Pierre.
Enfin, le roi de Portugal, Emmanuel le Fortuné, donna le commandement d’une flotte à Vasco de Gama (1497), qui reçut du monarque lui-même ses dernières instructions, accompagnées de la relation du voyage de Covillam. L’amiral était abondamment pourvu de vivres et de toutes les choses néces-
saires à la vie. Il enmenait avec lui dix hommes condamnés à mort, qu’il devait risquer dans l’occasion et qui, par leur audace, pouvaient mériter leur grâce. Malgré une révolte de son équipage, épouvanté par la mer déchaînée du cap des Tempêtes, V asco de Gama accomplit heureusement sa mission et aborda à Calicut treize mois après son départ de Lisbonne.
Arrivons maintenant à ce voyage capital, à la découverte de l’Amérique...
Voltaire, dans un élégant morceau littéraire, raconte ainsi les aventures de Christophe Colomb, qu’il nomme Colombo. L’illustre rival de Vasco de Gama, mais cette fois pour le compte des Espagnols, cherchait, lui aussi, la route des Indes :
« C’est ici le plus grand évènement de notre « globe, dont une moitié avait toujours été ignorée « de l’autre. Tout ce qui a paru grand jusqu’ici « semble disparaître devant cette espèce de création « nouvelle.
« Colombo, frappé des entreprises des Portugais, « conçut qu’on pouvait faire quelque chose de « plus grand et, par la seule inspection d’une carte « de notre globe, jugea qu’il devait y en avoir un « autre et qu’on le trouverait en voguant toujours « vers l’Occident (i). Son courage fut égal à la
(l) Voltaire partage ici l’erreur de la plupart de ses contemporains en alléguant que Colomb partait à la découverte d’un nouveau monde alors que réellement il ne cherchait à découvrir qu’une route plus directe vers l’empire du Cathay ou Pays des Epices,
« force de son esprit et d’autant plus grand qu’il « eut à combattre les préjugés de tous les princes. « Gênes, sa patrie, qui le traita de visionnaire, « perdit la seule occasion de s’agrandir qui pou- «r vait s’offrir pour elle. Henri VII, roi d’Angle- « terre, plus avide d’argent que capable d’en hasar- « der dans une si noble entreprise, n’écouta pas le « frère de Colombo ; lui-même fut refusé en Por- « tugal par Jean II, dont les vues étaient entiè- « rement tournées du côté de l’Afrique. Il ne « pouvait s’adresser à la France où la marine « était toujours négligée et les affaires autant « que jamais en confusion sous la minorité de « Charles VIII. L’empereur Maximilien n’avait « ni port pour une flotte, ni argent pour l’équiper, « ni grandeur de courage pour un tel projet. Ve- « nise eût pu s’en charger; mais soit que l’aversion « des Génois pour les Vénitiens ne permît pas « à Colombo de s’adresser à la rivale de sa patrie, « soit que Venise ne conçût de grandeur que. dans « son commerce d’Alexandrie et du Levant, Co- « lombo n’espéra qu’en la cour d’Espagne. Ce ne « fut pourtant qu’après huit ans de sollicitations « que la cour d’Isabelle consentit au bien que le « citoyen de Gênes voulait lui faire. La cour « d’Espagne était pauvre : il fallut que le prieur « Ferez et deux négociants nommés Pinzone « avançassent dix-sept mille ducats pour les frais « de l’armement. Colombo eut de la cour une « patente et partit enfin du port de Palos, en
« Andalousie, avec trois petits vaisseaux et un « vain titre d’amiral.
« Des îles Canaries, où il mouilla, il ne mit que « trente-trois jours pour découvrir la première île « de l’Amérique (12 octobre 1492); et pendant ce « court trajet, il eut à soutenir plus de murmures « de son équipage qu’il n’avait essuyé de refus des « princes *de l'Europe. Cette île située à environ « mille lieues des Canaries, fut nommée San-Salva- « dor; aussitôt il découvrit les autres îles Lucayes, « Cuba et Hispaniola, nommée aujourd’hui Saint- « Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une « singulière surprise de le voir revenir au bout de « sept mois, avec des Américains d’Hispaniola, des « raretés du pays et surtout de l’or qu’il leur pré- « senta. Le roi et la reine le firent asseoir et cou- « vrir comme un grand d’Espagne, le nommèrent « grand-amiral et vice-roi du Nouveau-Monde : il « était partout reconnu comme un homme unique, « envoyé du Ciel. C’était alors à qui s’intéresserait « dans ses entreprises, à qui s’embarquerait sous « ses ordres. Il repart avec une flotte de dix-sept « vaisseaux (1493). 11 trouve encore de nouvelles « îles, les Antilles et la Jamaïque. Le doute s’était « changé en admiration pour lui à son premier « voyage ; mais l’admiration se tourna en envie au <^. second.
« Il était amiral, vice-roi et pouvait ajouter à ces « titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et d’Isa- « belle. Cependant, des juges envoyés sur ses
« vaisseaux mêmes pour veiller sur sa conduite, « le ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui enten- « dit que Colombo arrivait, courut au-devant de « lui comme du génie tutélaire de l’Espagne ; on « tira Colombo du vaisseau; il parut, mais avec « les fers aux pieds et aux mains,
« Ce traitement lui avait été fait par l’ordre de « Fonseca, évêque de Burgos, intendant des arme- « ments. L’ingratitude était aussi grande que les « services. Isabelle en fut honteuse : elle répara cet
affront autant qu’elle le put ; mais on retint « Colombo quatre années, soit qu’on craignit qu’il « ne prit pour lui ce qu’il avait découvert, soit « qu’on voulût seulement avoir le temps de s’infor- « mer de sa conduite. Enfin, on le renvoya encore « dans son Nouveau-Monde (1498). Ce fut à ce troi- « sième voyage qu’il aperçut le continent à dix « degrés de l’équateur et qu’il vit la côte où l’on a « bâti Carthagène. »
Deux ans après la découverte de l’Amérique, un navigateur vénitien au service de l’Angleterre, Jean Cabot, supposant, non sans raison, qu’on arriverait au pays du Cathay plus rapidement par la route du nord-ouest que par les voies habituelles, sortit du port de Bristol et dirigea une expédition qui reconnut le continent septentrional du Nouveau-Monde et s’arrêta sur le Labrador.
Comme on le voit, l’esprit nouveau ne montrait pas moins de hardiesse et d’impatiente curiosité que celui qui avait poussé, mais dans un but reli-
gieux cette fois, l’Europe occidentale tout entière armée contre la puissance mahométane et qui avait produit les croisades. Aux légions de pèlerins et de guerriers qui, pendant plusieurs siècles, s’étaient constamment dirigés vers la Palestine, succédaient des voyageurs qui s’engageaient avec ardeur sur toutes les routes inconnues du globe.
Dans la préparation des gigantesques excursions dont rapidement nous venons à grands traits d’esquisser les principaux évènements, les récits du temps ne nous apportent aucun fait saillant en ce qui concerne l’article de voyage. On se servit universellement de huches, malles, coffres et coffrets tels que nous les avons précédement décrits. La relation la plus savante et la plus soignée à notre avis duvoyagedeChristopheColomb ;«CodiceColombo « Americano, ossia raccolta di documenti inediti, « etc. Genova 1823. Liv. LV » mentionne cependant l’emploi d’un ustensile de voyage dont l’usage, à cette époque, commençait à être abandonné, mais qui avait sans doute été momentanément réadopté pour un voyage en mer. Nous voulons parler du baril de voyage et de table, appelé aussi baris ou barisiau dont Christophe Colomb et les siens se sont servis pendant leurs différentes expéditions.
Ces ustensiles, fabriqués en bois précieux le plus souvent, remplaçaient, pour les gentilshommes et les riches bourgeois, nos bidons, gourdes et bouteilles clissées d’aujourd'hui. Les barisiaux se por-
taient en sautoir, soutenus par une courroie de cuir ou par un solide ruban de soie. Les barilliers formaient une corporation à Paris et ne pouvaient employer que certaines qualités de bois, savoir : le cœur de chêne, le poirier, l’alisier et l’érable. Ils façonnaient aussi des barils en bois de senteur.
A titre d’exemple, nous donnons page 183 un barillet de fabrication française de cette époque. Les cylindres de la boîte et du couvercle sont tournés; le fond et le dessus rapportés, ainsi que l’indique le détail (profil A). Les montures sont d’argent. La boîte de la serrure à moraillon est faite du même métal et très finement gravée (détail B). En D est donnée l’attache de la charnière. Ce barillet a 0“,i05 de hauteur suro™,!! de diamètre. Il porte sur trois pieds d’argent maintenus au fond par des rivets.
Ses petites dimensions nous donnent à penser qu’il n’a servi qu’à renfermer des parfums ou des épices rares. C’est un des plus parfaits modèles de barillet ou barisiau de voyage qui aient été conservés.
Ainsi que nous l’avons déjà dit au commencement de la Renaissance, le mobilier et les ustensiles de voyage étaient arrivés à un degré de confortable tout-à-fait extraordinaire pour l’époque et qui semblerait radicalement impossible si l’on s’en rapportait aux temps postérieurs. L’artisan qui construisait tous ces objets, dont quelques-uns ont défilé et défileront encore, commentés et expli-
LE VOYA.GE
qués par nous, sous les yeux du lecteur, était le charpentier-huchier. Chose bizarre, cet ouvrier, si nous en croyons la curieuse figure (page 187) que nous extrayons des vitraux de la cathédrale de Bourges, possédait à peu de différence près, le même outillage qu’au] ourd’hui. A sa ceinture de cuir, en effet, estattachéel’escarcelleavec le compas, La doloire est passée à droite dans la courroie et la bisaiguë à gauche, derrière l’escarcelle. Les pans postérieurs de sa cotte sont ramenés par devant, entre les cuisses, et retenus dans la ceinture. Il porte la cognée sur l’épaule et un fil de manœuvre autour du cou. Des chausses couvrent ses jambes. Si ce n’est la doloire qui a changé de forme, cet outillage est encore, ainsi que nous l’avons dit, celui de nos ouvriers charpentiers.
Le huchier, en plus des outils qu’on vient de lui voir, faisait un usage journalier du rabot. C’est seulement vers l’époque de la Renaissance que l’on voit apparaître cet outil duquel nous donnons une reproduction très exacte (page 191). Le rabot du XV® siècle est muni d’une poignée verticale à l’avant qui facilite la poussée. Il n’a pas, comme le nôtre aujourd’hui, ses deux flancs parallèles ; ils sont, au contraire, renflés afin de mieux s’asseoir sur le bois à planer. Les rabots étaient faits de bois de poirier, de charme, d’érable et façonnés, paraît-il, avec beaucoup de soins comme tous les outils de cette époque. Le long rabot ou varlope employé pour dresser des membrures très longues et rela-
BARILLET ou BARISIAU de voyage (d’après Viollet-le-Duc).
tivement minces, ne parait pas dans les monuments figurés avant le XVI® siècle.
Il est à remarquer que la Renaissance eut une heureuse répercussion, et cela assez rapidement, chez les huchiers-coffretiers. Leur goût s’épura vite au contact de leurs camarades exerçant une profession plus artistique et leur menuiserie ne tarda pas à être traitée d’une manière remarquable
comme construction et comme exécution. Les
huches se revêtirent de riches panneaux, présentant de délicates arcatures et des combinaisons de courbes qu’on employait fréquemment alors ou bien des simulacres de parchemins pliés.
Lorsque le confortable devint un besoin impérieux, on ajouta des dossiers, des appuis et des dais empanachés. Le couvercle des huches disparut sous les coussins et les tapis mobiles qui remplacèrent les toiles peintes ou gaufrées que l’on collait habituellement sur leur surface. '
Cette mode dura longtemps : pendant les XVI® et XVII® siècles il n’y avait pas de maison qui ne possédât un ou plusieurs bahuts. Un grand nombre de ceux que nous possédons datent de cette époque. Un usage universellement répandu, du reste, consistait à envoyer à la mariée, au moment de ses noces, un coffre en bois sculpté, rempli à déborder d’objets de ménage, étoffes, soieries, bijoux, dentelles, etc., et qui lui servait ensuite de malle pour voyager. Cette coutume existait encore au XVIII® siècle. Sous Louis XIII
les salles des gardes étaient garnies de coffres ou bahuts qui servaient de bancs. Dans sa « Relation de ce qui s’est passé à la mort du maréchal d’ Ancre'» (1659, Leyde, Elzevier), Pierre Dupuy nous dit que Vitry, attendant l’arrivée de sa victime, « demeura longtemps dans la salle des Suisses, piquant le coffre, ne faisant semblant de rien. »
On appelait piquer le coffre, l’action de s’aller asseoir de longues heures dans une antichambre en attendant le bon plaisir de celui qu’on sollicitait. Le visiteur avait en effet l’habitude, pour passer son temps, de piquer avec sa dague le couvercle du bahut sur lequel il était assis.
Nous devons mentionner quelques rares spécimens de coffres ou de coffrets de cette époque dans lesquels on voit poindre la tendance à une construction nouvelle des ustensiles de voyage. Jusqu’ici le bois a formé le fond de la fabrication; rarement le coffre a été recouvert d’une enveloppe si ce n’est de toile peinte. On se contentait, le plus souvent, de cirer ou de peindre le meuble en agrémentant sa surface de coins ou de pentures découpées ou plus simplement de clous disposés en dessins capricieux et souvent d’un certain goût. De plus en plus, désormais, nous signalerons des ustensiles de voyage recouverts d’un cuir bien que le huchier, de temps en temps, produise une œuvre en bois sur laquelle nous devrons nous arrêter.
Il existe dans une des salles du musée de Cluny, à Paris, un fort curieux coffret de voyage, véritable
OUVRIER HUCHIER, porteur de ses outils, au XV* siècle (Dictionnaire du Mobilier, Viollet-le-Duc, t. I
petite malle par ses dimensions et qui devait servir à renfermer des objets précieux. Nous donnons le fac-similé de cet intéressant objet (page 195), qui vient corroborer nos assertions. Ce coffret date du XVP siècle, il a été acheté d’un Espagnol, il y a quelques années, par la Direction du musée. Il est doublé de maroquin rouge à l’intérieur et extérieurement d’un cuir moderne de Tunis qui a remplacé un revêtement de cuir de Cordoue ciselé de deux époques. Le travail de serrurerie mérite attention ; il se compose, pour le couvercle, de neuf pentures toutes ciselées et à charnières; les bordures ont été appliquées après coup et découpées à jour.. Au milieu, une serrure assez grosse avec vertevelle, est accompagnée de chaque côté de deux moraillons qui, de même que cette dernière, sont ornés de clochetons en relief du plus gracieux effet. Le corps du coffre est consolidé par de nombreuses pentures terminées par de petits mascarons en forme de coquillages ainsique celles du couvercle; on en remarque six sur le devant et trois de chaque côté en même temps que des cornières découpées aux angles, renforcées elles-mêmes par huit crampons. Sur les côtés et sur le dessus sont fixées des poignées en fer maintenues par des platines ajourées. L’origine de ce meuble est inconnue. On le suppose espagnol. Il nous semble, en ce qui ‘nous’;-^ concerne, que cette mallette est un travail andalou du XV® siècle.
Voici maintenant un autre type d’objet de voyage
qui émane entièrement d’un huchier-bahutier. C’est un specimen intéressant de fabrication du XV® siècle et qui vient à l’appui de la thèse que nous soutenions précédemment en affirmant que le goût et la main des ouvriers s’étaient formés au contact des travailleurs des autres professions plus artistiques :
Il s’agit d’un coffre de mariage en forme de bahut sur pieds et à couvercle en bois sculpté, (page 199) provenant du château de Loches et ayant fait partie autrefois de la collection de M. du Sommerard. Ce beau meuble, aujourd’hui déposé dans une des salles du musée de Cluny, était, d’après l’avis de son premier propriétaire, auquel nous croyons devoir nous ranger, une oeuvre italienne plutôt que française et qu’on a lieu de croire avoir été construite par un de ces ouvriers italiens qui vinrent en si grand nombre à la cour de François FL Le catalogue du musée l’indique comme émanant de l’école française. Nous ne le croyons pas.
Le couvercle de ce coffre est en forme de voûte, il est orné de huit caissons sculptés à plein bois avec figures au centre et est orné d’incrustations en bois de couleur. Il porte la devise ;