MIXTE ARCANA DEI
La sculpture en est assez grossière. Le corps du bahut, surmonté de son couvercle, a une hauteur totale de o“,85 sur l“,4o de long. Le devant porte à son centre et à chacune de ses extrémités
RABOT de HUCHIER, XV» siècle (D’après le Dictionnaire de Viollet-le-Duc).
une cariatide dont le travail et le fini laissent à supposer que le corps du coffre n’est point de la main du même ouvrier que le couvercle. La partie gauche de la façade principale est décorée d’une figure de l’Amour, les yeux bandés, tenant son arc et une flèche; la partie de droite représente l’Hymen élevant son flambeau d’une main et soutenant de l’autre une corne d’abondance. Ces deux figures sont entourées d’ornements et de feuilles d’acanthe entremêlés de volutes d’un effet très artistique. Les deux côtés du coffre sont ornés : en bas, d’une tête de bélier, et en haut, sur le couvercle, d’une tête d’ange surmontée d’une large feuille formant dôme. Le meuble a été, par malheur, juché sur quatre pieds, pattés à griffes, d’un travail plus moderne, ce qui donnerait à penser que, primiti- ^ vement destiné à être chargé sur une litière ou sur des mules, il devait aussi servir d’armoire et, pour la commodité des recherches, être posé sur des pieds à la manière antique.
Il existe encore, au musée de Cluny, un autre coffre de mariage en bois sculpté, décoré de figures et d’ornements en haut relief sur fond doré et que l’on croit être de l’école vénitienne du XVI® siècle.
La façade et les tiroirs de ce bahut sont couverts de sujets à figures relatifs au mariage et tirés de la mythologie aussi bien que de l’histoire sainte, tels que Neptune et Amphytrite et le mariage de Laban; ils sont ornés de chimères, de mascarons et d’écussons en haut relief. Les frises portent des
guirlandes et des trophées et les angles sont formés par des figures chimériques aux ailes déployéès. Au centre est un écusson richement encadré dans des figures de génies et des mascarons et présentant un lion ailé à deux pattes. Des animaux chimériques montés par des personnages en haut relief, décorent les deux côtés du coffre. Sa hauteur est de O”, 66 sur i‘",76 de long.
Nous bornerons là nos citations relatives aux huches de mariage. Nous le répétons, l’usage était courant, à cette époque, de donner en présent aux jeunes filles nobles ou aux riches bourgeoises un coffre en bois sculpté, incrusté de diverses couleurs ou décoré de métaux précieux et rempli à déborder de dentelles, de riches étoffes ou d’écharpes de soie. La magnificence d’une semblable offrande laissait, nous semble-t-il, assez loin derrière elle les petitesses de la génération actuelle. Elle aura eu en tous cas à nos yeux une grande utilité ; fournir à un corps de métier intéressant, l’occasion de produire des œuvres dont quelques-unes ont presque atteint à la perfection.
Dans une partie précédente de cet ouvrage, nous avons dit que, sous l’influence des convulsions religieuses qui désolèrent l’Europe occidentale dans le courant du XVr siècle, le mouvement artistique professionnel ayant trait à l’article de voyage ou aux moyens de transport, subit un ralentissement, nous pourrions même dire un obscurcissement, qui ne se dissipa que longtemps après. Nous avons
COFFRET DE VOYAGE ESPAGNOL De l’époque de la Renaissance (d’après nature).
parlé des litières du moyen-âge et sans remonter aux sella gœsiatoria romaines des César que nous avons décrites, on se souvient des magnificences de la litière d’Isabeau de Bavière. L’usage de ce moyen de locomotion subsista toujours, en plus ou moins grande faveur, suivant les époques, sans être jamais complètement abandonné puisque, encore aujourd’hui, dans certaines localités de la Suisse allemande, on se sert encore de la chaise à porteurs. Les grands seigneurs seuls, au seizième siècle, conservèrent la litière mais pour les cérémonies d’apparat. On usa universellement du palefroi ou de la mule suivant les conditions. Ce mode de voyager était le plus usité en France depuis plusieurs siècles et nous rappellerons les dames qui se rendaient aux tournois sur des palefrois que deux palefreniers tenaient par la bride. Aux tournois qui furent offerts à la haute société sous Charles VI, les dames parurent ainsi, montées en croupe derrière les tenants qu’elles conduisirent jusque dans la lice. Cet usage d’aller en croupe était d’ailleurs général, aussibien pour les hommes que pour les femmes. On lit dans les chroniques du XIV* siècle que Charles VI voulant voir, sans être vu, l’appareil de l’entrée de la reine, monta en croupe derrière Savoisy, qui était un de ses favoris, et qu’il revint de son excursion chargé des coups qu’il avait reçus en poussant son cheval dans la foule pour s’ouvrir un passage.
L’usage était donc général et ce fut sans que
personne s’en rendît le moindre compte, que le progrès toujours croissant des moyens de locomotion s’arrêta. On se contenta de la monture même pour de funèbres corvées, puisque c’est sur une mule et ayant un huissier en croupe, que Saint- Vallier fut conduit en Grève, en 1524, pour y avoir la tête tranchée. La mule était la monture des gens paisibles, des évêques, des abbés et des magistrats; c’était toujours sur une mule que les légats faisaient leur entrée à Paris; c’était sur cette monture que les conseillers et les présidents venaient au Palais de Justice, moins encore par crainte de la fatigue que pour échapper aux amas de boue qui remplissaient les rues non encore pavées. Pour enfourcher les montures, on ménageait, soit dans la cour des monuments publics, soit dans les rues, des montoirs en pierre semblables à ceux que l’on remarque encore dans les rues antiques de certaines villes de province.
Malgré les litières et l’invention des carrosses dont nous allons parler tout à l’heure, l’usage du cheval, de la mule ou de la haquenée persista encore longtemps. Henri IV se promenait souvent à cheval par la ville et c’est un jour qu’il passait ainsi sur le Pont-Neuf qu’un fou nommé Jean de risle se jeta sur lui pour l’assassiner ; le roi ne put arriver à se débarrasser du forcené qu’en piquant son cheval et en prenant la fuite. Le lieutenant civil, le lieutenant criminel, le procureur du roi, continuèrent pendant longtemps à se montrer dans
COFFËË DE Mariage en bois sculpté (Euvro Italienne du XVI» siècle (d’apès nature).
les cérémonies publiques montés sur des mules, et quand, à la fin du XVIP siècle, M. d’Aubray, occupant alors la première de ces fonctions, abolit cette coutume, nombre de gens en furent scandalisés. Les femmes elles-mêmes se montrèrent réfractaires au progrès et n’abandonnèrent point leurs haquenées facilement pour la litière, la cb^aise ou le carrosse, puisqu’à l’entrée solennelle de Louis XIV à Paris, on fit figurer les haquenées de la reine, « les- « quelles estoient blanches et couvertes deharnois « étincelants d’or et d’argent. »
Depuis le règne de François P*' jusqu’à celui de Henri IV, les gentilhommes et les riches bourgeois voyagèrent ainsi que leurs femmes, montés sur des chevaux ou des mules. L’établissement de la poste aux chevaux permettait de changer de monture à des relais fréquents et d’accomplir les voyages avec une célérité relative. Dans ces conditions, les bagages venaient en arrière, à petites journées, chargés sur des mules conduites par des laquais sous la surveillance d’un intendant. Le bagage emporté par les maîtres consistait purement et simplement en une malle, sorte de sacoche en cuir, de valise ou de portemanteau qu’on attachait en arrière de la selle, sur la croupe du cheval. La valise, qu’on appelait aussi varise, prenait le nom de bouge quand elle se composait d’une carcasse de bois en forme de coffret et qu’elle était recouverte de cuir ou d’une étoffe précieuse.
Le roi, la reine et les princes du sang, sous
François I", Henri II, François II et Charles IX, voyagèrent toujours à cheval ou à mule, à de rares exceptions près. Seul des Valois, Henri III, ce roi androgyne, aux moeurs aussi inavouables qu’efféminées, préféra la litière et sut la remettre un moment à la mode dans son entourage.
On a conservé la description du véhicule favori du roi :
Elle était traînée par huit mules richement caparaçonnées. C’était une machine formant un carré long, supportée par quatre roues, toute garnie de coussins à l’intérieur, toute drapée de rideaux de brocart à l’extérieur; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur huit de large. Dans les endroits difficiles ou dans les montagnes trop rudes, on substituait aux mules un nombre indéfini de bœufs dont la lente mais vigoureuse opiniâtreté n’ajoutait pas à la vitesse, sans doute, mais donnait au moins l’assurance d’arriver au but sinon une heure, du moins deux ou trois heures plus tard.
Dans cette litière, le chapelain, le médecin et les mignons s’entassaient et se groupaient autour du maître qui, assis au fond du véhicule, avait son fauteuil surmonté d’une statuette de Notre-Dame de Chartres, enfouie dans une niche dorée, sculptée en marbre blanc par Jean Goujon pour le roi Henri II. Au plafond se balançait une cage en fil d’archal dans laquelle était retenue captive la perruche favorite du roi. Puis, errant çà et là, des chiens, des lévriers, des singes, sapajous et ouistitis.
animaux très en faveur pour le moment à la cour des Valois, ce qui faisait dire aux beaux esprits du parti des Guise que « quand le roi entrait dans « sa litière, la ménagerie était au complet.»
Un moyen moins solennel de locomotion commençait à paraître timidement : sous le règne précédent, la reine Marguerite de Navarre, première femme de celui qui devait être Henri IV et que Charles IX appelait familièrement « ma sœur Margot, » avait imaginé une sorte de chaise ou de fauteuil découvert porté par deux hommes à l’aide de brancards mobiles et dont elle se servait pour se promener les jours où la pluie avait rendu humides les allées des jardins du Louvre. Cette invention qui, en se perfectionnant plus tard, devint la chaise à porteurs, n’eut tout d’abord que peu de succès.