CHAPITRE VIII
XV IP XVII P siècles
’ai appris de la vieille Madame Pilou, dit Sauvai, qu’il n’y a point eu de carrosses à Paris avant la fin de la Ligue. La pre- « mière personne qui en eut était une femme de sa « connaissance et sa voisine, fille d’un riche apo- « thicaire de la rue Saint-Antoine nommé Fave- « reau. De dire comment était fait son carrosse, « c’est ce que la même dame ne m’a pas dit; elle se « souvient seulement qu’il était suspendu avec des « cordes ou des courroies, qu’on y montait avec « une échelle de fer et qu’enfin il ne ressemblait « presque point à ceux d’à présent ; que tant il 'L parut nouveau, les enfants et le petit peuple, courraient après et souvent avec des huées. Pour « aller par la ville elle y faisait atteler deux che-
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« vaux et quatre lorsqu’elle allait à la campagne ;
et même il n’y en avait pas davantage au carrosse « de Henry le Grand, beaucoup plus tard, quand il « alla à Saint-Germain avec la reyne et que ses « chevaux , faute d’avoir été abreuvés , l’entraî- « nèrent dans l’eau au pont de Neuilly ; ce qui « l’obligea, ensuite d’un tel accident, quand il sortit tait de la ville, d’en faire mettre six, avec un € postillon sur un des premiers, afin de les retenir « en pareille ou semblable rencontre. En quoi, aus- « sitôt, il fut imité par les grands seigneurs. »
Le carosse de la demoiselle Favereau est donc le plus ancien, le premier en date qui roula sur les pavés pointus du vieux Paris de la Ligue. Qu’il y a loin de cette lourde machine, aux sons de ferraille, dans laquelle on montait avec une échelle de fer, à l'élégante voiture signée du nom d’un carrossier illustre que nous voyons passer avec la rapidité de l’éclair dans une des ombreuses avenues du bois de Boulogne ! C’est cependant ce coche, aux ressorts composés de simples cordes, qui est l’embryon d’où est sortie cette industrie pimpante et fière, aujourd’hui une des gloires de notre pays.
Le roi Henri IV, sous le règne de qui le nombre des carrosses s’était considérablement accru, puisque de quatre qu’il y avait à son avènement, le sien, celui de la reine, celui de Bassompierre et celui de la fille de l’apothicaire (à sa mort on en comptait 325 dans Paris), le roi, disons-nous, eut
l’occasion de faire une véritable débauche de véhicules, dans ia personne de M. de Brèves, son ambassadeur à Rome. Lorsque celui-ci voulut avoir son audience du Saint-Père, il lui fallut louer cent cinquante carrosses pour sa suite afin de ne pas rester au-dessous de l’ambassadeur d Espagne.
Nous devons dire, pour expliquer cette anormale profusion de voitures en Italie, à cette époque, que les carrosses ou plutôt des récits les décrivant, avaient été colportés dans notre pays par les gentilshommes toscans et florentins qui envahirent en foule la cour de France à la suite de Catherine de Médicis. L’Italie, du reste, est vraiment la patrie des carrosses, ces majestueuses et lourdes machines, aux allures de berlines de deuil, pour des yeux français. Ne voit-on pas aujourd’hui à Rome ou à Naples, nombre de princes ou de seigneurs habiter les combles de leurs palais, à l’entretien desquels ils ne sauraient suffire, et s’imposer les privations les plus rigoureuses pour pouvoir se montrer chaque jour au Corso dans un véhicule attele de chevaux irréprochables ?
Mais revenons à notre sujet. L’avant-veille de son assassinat, Henri IV écrivait à Sully v « Je '< comptais aller vous voir, mais je ne le pourrai ; " attendu que ma femme se sert de ma coche. >y
Voilà au moins qui, d’une manière officielle, nous donne un renseignement précis sur la façon d’écrire le mot coche au XVll® siècle I
A propos de cette coche, en voici la description
d’après une estampe dü temps qui fit longtemps partie de la collection Hennin :
Le carrosse se composait d’une large caisse, peu élevée sur roues, dans laquelle pouvaient facilement tenir huit personnes, quatre dans le fond et quatre en face. Les roues, massives, étaient à demi recouvertes d’une enveloppe en étoffe lourdement brodée d’or et qui cachait leur partie supérieure. Cet ornement portait l’écusson de France à trois fleurs de lys d'or sur champ d’azur, entouré de broderies capricieuses en or sur fond rouge et était bordé d’une lourde crépine du même métal à sa partie inférieure. La caisse, à ses quatre angles, avait quatre piliers en bois doré avec filets rouges, soutenant un dais. Le derrière du carrosse était tendu d’une étoffe rouge et or glissant sur tringle à l’aide d’anneaux cousus à sa partie supérieure, tandis qu’au dessous la caisse portait, sculpté à plein bois, l’écusson de France en ronde -bosse, soutenu par des ornements d’un goût délicat. Enfin, reposant sur les quatre colonnes de bois doré dont nous avons déjà parlé, un dais s’étalait, recouvert d’étoffe écarlate et or, bordé de lambrequins et surmonté d’une large bande portant l’écusson de France et celui des Médicis alternant l’un avec l’autre. Le dais se terminait par une traverse de bois sculpté et doré, surmontée à ses deux extrémités d’une lourde fleur de lys également dorée.
C’est dans cette voiture que. le vendredi 14 mai 1610, le bon roy Henry fut assassiné. Écoutons,
pour plus de détails, les narrations de deux témoins oculaires, Lestoile et le poëte Malherbe.
« Le vendredi 14, au matin, le roy disoit au duc « de Guise et à Bassompierre : — Vous ne me co- « gnoissez pas encore, vous autres, mais je mour- « rai un de ces jours, et, quand vous m’aurez « perdu, vous cognoistrez lors ce que je valois et « la diff-érence qu’il y a de moy aux aultres hommes. « Le mesme jour,- jour tryste et fatal pour la France, « après le disné, le roy s’est mis sur son lict pour « dormir; mais, ne pouvant recevoir de sommeil, « il s’est levé, tryste, inquiet et rêveur, et a pro- « mené dans sa chambre quelque temps, et s’est « jeté derechef sur le lict. Mais ne pouvant dormir « encore, il s’est levé et a demandé à l’exempt des « gardes quelle heure estoit. L’exempt luy a res- « pondu qu’il estoit quatre heures, et a dit . — Sire, «■jevoys Vostre Majesté tryste et toute pensive; « il vauldroit mieulx prendre un peu l’air, cela la « réjouiroit. — C’est bien dict; eh bien! faictes ap- « prester mon carrosse; j’iray à l’Arsenal voir le « duc de Sully, qui est indisposé et qui se baigne « aujourd’huy. » (Lestoile.)
« Le roy sortit peu après pour s’en aller à l’Ar- « senal; il délibéra longtemps s’il sortiroit, et plu- « sieurs fois dict à la reyne : — Ma mie, iray-je? « n’iray-je pas? 11 sortit même deux ou trois fois, « et puis tout d’un coup retourna et disoit à la « -reyne ; Ma mie, iray je encore? et faisoit denou- « veau doute d’aller ou de demeurer. Enfin il se