‹ Le voyage depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 26 sur 29 · COFFRE-FORT DE VOYAGE · texte numérisé non relu

COFFRE-FORT DE VOYAGE

Ecole Française du XVII* siècle (d’après nature;.

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et malgré le long et solitaire colloque qu’eut avec le meuble un des plus habiles fabricants de coffresforts de la ville de Paris, la serrure refusa d’obéir.

On en apris son parti aujourd’hui; mais que peut bien contenir ce trop fidèle gardien ?

Sous Louis XIV, les articles de voyage commencent à affecter la forme que nous leur connaissons aujourd’hui, à peu de chose près ; Nous en donnons trois exemples ; les modes de construction, en ce qui concerne le gros œuvre, on le verra, ont peu varié depuis.

Le premier consiste en un grand coffre de bois recouvert de peau, donné au musée de Cluny en 1868 par Prosper Mérimée et trouvé par lui à Cannes. La longueur de cette malle est de i m.o8 et sa hauteur om. 59, elle date des premières années du règne du Roi Soleil. Le fût (carcasse) est en bois recouvert de cuir scié, sur le couvercle, le devaut et les bouts, le derrière restant nu. Elle est ornée d’une multitude de clous de cuivre étampés formant des dessins capricieux, encadrant de petits motifs du même métal représentant tantôt une fleur de lys, tantôt une croix de Malte, etc. Sur le couvercle et sur les bouts, sont placés en bordure de gros clous, taillés en forme de pierres précieuses qui, lorsqu’ils étaient neufs et brillants, devaient donner au meuble une allure clinquante qui ne devait pas être sans grandeur. Au milieu de la face verticale du couvercle est placé un ornement, jadis doré, finement ciselé. L’entrée de la

serrure est en forme de lyre, elle surmonte une couronne royale portant des fleurs de lys qui, ellemême, est immédiatement au-dessus d’une sorte de coupe sans pied. Toutes ces appliques sont habilement ouvrées et ont jadis été rehaussées d’or. Les bouts, peu ornés de clous, sont garnis de poignées de fer sans intérêt ; les emboîtures sont en cuivre.

Cette malle (page 229), est exposée au Musée de Cluny dans la salle des voitures. Elle proviendrait, paraît-il, de l’expédition tentée par le duc de Beaufort contre Alger. Cette origine nous paraît bien douteuse; en tous cas, elle justifierait l’échouage d’un objet qui a certainement appartenu à un enfant de France, dans la petite ville de Cannes.

Le deuxième exemple consiste en un coffre également en bois, recouvert de cuir scié et orné d’appliques ciselées de cuivre représentant des soleils, des lions et des anges voletant deux à deux. Des clous de cuivre étampés entourent de leurs circonvallations les appliques ciselées et d’autres clous plus larges taillés à facettes. Deux petites couronnes, placées à droite et à gauche du motif central, donnent à présumer que ce coffre a dû appartenir à un haut personnage. Au milieu du devant, un large motif en cuivre repoussé et ciselé représente Dieu auréolé, flanqué de deux anges aux ailes éployées et surmonté d’un ornement composé de volutes s’enchevêtrant les unes dans

MALLE du commencement du règne de TiOuis XIV (^d' après nature .

les autres. Le tout est surmonté d’un Saint-Esprit, la tête en bas. Une poignée sert à soulever le couvercle.

L’origine de cette malle est bien obscure : elle aurait appartenu à une famille irlandaise émigrée en France à la suite de J acques II (de là, sans doute, les lions ou léopards et les couronnes, si le meuble a appartenu à quelqu’un de la maison royale d’Angleterre). Cette famille aurait gardé cette malle jusqu’au milieu de ce siècle, époque à laquelle, étant venue prendre les eaux à Forges (Seine-Inférieure; elle se lia avec un vieux général français à qui elle en fit présent. A la mort de l’ancien officier, sa succession étant tombée en déshérence, le mobilier fut vendu à l’encan et la malle fut achetée par son propriétaire actuel, M. Ehretsmann, directeur actuel du Grand-Hôtel de Forges-les-Eaux, à l’obligeance de qui nous devons la reproduction que nous donnons page 233.

Enfin, pour terminer, voici une malle dont l’origine est encore bien incertaine : elle fut vendue au Musée de Cluny par M. le comte d’Etampes, qui fit de nombreux voyages en Orient et collectionna avec fureur. On prétend que cette malle est d’origine persane, nous croyons plutôt qu’elle est espagnole. La preuve en serait, pour nous, dans la serrurerie, les pentures et dans la facture tout-à-fait particulière et semblable à celle des bourreliers espagnols et mexicains d’aujourd’hui. Les armatures sont en fer, elles se composent de cinq pen-

tures joliment ciselées au burin et courbées de façon à emboîter le couvercle de la malle, trois parallèles entre elles et deux perpendiculaires à leur milieu. Les extrémités de chaque penture sont agrémentées d’un ornement ajouré, sauf celle du milieu, dont un des bouts porte un moraillon coudé. La serrure est ronde, ciselée et entourée d’une platine découpée à jour avec un certain talent (page 237).

Ce qui est intéressant dans ce spécimen, et ce que nous n’avions pas encore rencontré jusqu’ici, c’est qu’il est en osier tressé dans la manière des malles brevetées d’aujourd’hui II y a là, une antériorité qui pourrait bien avoir une certaine valeur aux yeux de nos tribunaux, d’autant mieux que la construction en remonte certainement au commencement du XVIII® siècle, soit à près de deux cents ans. Le tressage de l’osier est peut-être un peu plus lâche que celui qu’on produit de nos jours, et les lattes plus écartées. Le fût a été recouvert d’un cuir assez épais et sur lequel des ornements découpés, également en cuir, ont été appliqués et rehaussés d’une broderie de fil. Le devant porte deux animaux fantastiques, aux longs cous de girafe, tournant la tête pour se regarder. Ils sont entourés d’une végétation imaginaire et le tout est encadré d’une large bordure de feuilles et de rosaces contournées ; à chaque bout une poignée en fer.

. Comme on le voit, l’industrie des articles de voyage tend déjà à se transformer. On va petit à

MALLE PRÉSUMÉE D'ORIGINE ANGLAISE Fin du XV II® siècle (d’après nature).

petit abandonner le coffre lourd et somptueux pour arriver à des objets en cuir moins pesants qui prendront le nom de vache lorsqu’ils seront placés derrière la chaise de poste, par opposition au veau, valise plus petite placée au-dessous de l’appuiepieds du cocher.

Reprenons maintenant nos explications sur les véhicules.

Avant d’aborder ou plutôt de continuer notre étude des moyens de transport par traction animale, nous ne devons point oublier la chaise à porteurs, ce meuble dont nos pères étaient arrivés à ne plus pouvoir se passer tellement il était entré dans leurs mœurs. Si l’on veut bien se remémorer d’un côté l’état piteux dans lequel, fort souvent, se trouvait la voie publique, et de l’autre la richesse du costume des hommes et des femmes, la délicatesse des plumes, des dentelles, des rubans et des nœuds d’épaule, alors surtout que le parapluie n’était point inventé, on verra que l’usage qui consistait à se mettre à l’abri dans une boîte bien fermée, qu’on pouvait faire arrêter dans le vestibule de la maison où l’on allait en visite, était d’une véritable commodité.

Les Romains qui raïfmaient sur tout ce qui regarde le luxe et le confortable, n’étaient pas sans connaître les chaises à porteurs, qui prenaient chez eux le nom de Sellœ gestatoriae ou fertoriœ et de cathedrâ quand il s’agissait d’un portoir pour femmes. La chaise se portait à bras comme sou-

vent aussi la litière. Elle ne doit point être confondue avec cette- dernière que nous avons déjà étudiée longuement, et où l’on était couché. Dans la chaise à porteurs, au contraire, on s’asseyait. La chaise était tantôt ouverte, tantôt fermée et faite de matières plus ou moins précieuses selon la fortune de son possesseur.

Au XVII® siècle, où ce véhicule était fort en usage, il consistait dans une sorte de boîte oblongue, contenant un siège et dans lequel on entrait par une portière fermant la partie antérieure. Cette boîte, percée de fenêtres à droite et à gauche, était portée à bras à l’aide de deux traverses en forme de brancards. Dans l’origine, c’était un simple fauteuil découvert que la reine Margot, première épouse de Henri de Navarre, plus tard Henri IV, avait imaginé de mettre à la mode pour circuler dans les appartements du Louvre ou se faire descendre dans les jardins quand les allées étaient mouillées par la pluie. Il y avait là, sans doute, de la part de la reine dont on sait la véritable science grecque et latine, une réminiscence des anciens. En tous cas, rinvgntion fut lente a s’imposer, car c’est seulement au début du règne de Louis XIII que le marquis de Montbrun, fils légitimé du duc de Bellegarde, la réimporta en France d’où elle était partie.

La première association qui exploita les chaises à porteurs publiques, fut formée entre un sieur Jean Doucet, fabricant, un sieur Jean Régnault d’Ezau-

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MALLE ESPAGNOLE, en osier recouvert Je cuir. XVIIP siècle (d’après nature).

ville, financier ou plutôt homme d’affaires du temps, curieuse figure qui jure un peu avec son époque, et Pierre Petit, capitaine aux gardes. Ce dernier se fit fort d’obtenir le privilège et, en effet, la Société créée par lettres patentes du Parlement en date du ii décembre 1617, eut le droit d’établir, pour le terme de dix ans, non-seulement dans Paris mais dans les autres villes du royaume, des chaises à bras « pour y faire porter de rües à " aultres ceulx ou celles qui désiroient s’y faire « porter. »

Le Parlement enregistra ces lettres patentes, mais avec cette réserve assez difficile à expliquer :

« Sans qu’aulcun soit contraint d’user de ces chaises. »

L’annonce des associés nous a été conservée : « Ceulx qui désiroient avouër permission de se « servir du privilège pour porter des chaises du « Grand-H urleu en la maison de Charles Chaignet, « maître menuisier, où l’on voit le modèle des-

dictes chaises. » En 1639, on trouve un privilège accordé par le roi au sieur de Montbrun, un autre à un sieur de Souscarrières et enfin, un troisième à Mademoiselle d’Etampes.

L’usage des chaises à porteurs se généralisait chaque jour. Cette commodité d’être transporté d’un lieu à un autre, d’être monté, même à la rigueur, dans les appartements, avait donné à ce mode de locomotion, surtout dans les temps de

pluie, une vogue extraordinaire. (Il ne faut point oublier que l’apparition des fiacres est bien postérieure.) Mais ce fut surtout sous Louis XIV que les chaises à porteurs prirent une extension considérable; l’on sait le fréquent usage qu’en firent le roi et Madame de Maintenon. Les écrivains du temps attestent jusqu’à quel point l’usage en était entré dans les mœurs. On se souvient des Précieuses ridicules de Molière.

Mascarille.

« Holà! porteurs, holà! la, la, la, la, la, la. Je « pense que ces marauds-là ont dessein de me « briser à force de heurter contre les murailles et « les pavés !

Premier Porteur.

. '< Dame ! c’est que la porte est étroite. Vous avez « voulu aussi que nous soyions entrés jusqu’ici I

Mascarille.

« Je le crois bien ! Voudriez-vous, faquin, que « j’exposasse l’embonpoint de mes plumes aux « inclémences de la saison pluvieuse etquej’al- « lasse imprimer mes souliers en boue? Allez, ôtez « votre chaise d’ici ! »

Toute dame de qualité, tout homme de quelque naissance se respectant un peu, avait sa chaise et ses porteurs, et à la porte des théâtres, des églises, au Heu de ces files de voitures que nous voyons

aujourd’hui, on apercevait une queue interminable de chaises à porteurs que les aboyeurs (les coureurs de portières d’autrefois) appelaient tour-à-tour.

Pour quelques personnes, l’usage en était devenu tellement impérieux qu’elles ne pouvaient s'en passer, pas plus dans leurs plus courts trajets que dans leurs courses les plus longues. A ce sujet, rappelons que la duchesse de Nemours allait tous les ans en chaise, de Paris à sa principauté de Neufchâtel. Quarante porteurs la suivaient, se relayant alternativement. Elle mettait une dizaine de jours à faire les cent trente lieues de son voyage. Très réduit sous Louis XV, presque complètement délaissé sous Louis XVI, l’usage de la chaise à porteurs disparut à la Révolution.

Une entreprise de chaises publiques résista cependant longtemps, et elle florissait encore aux journées des 5 et 6 octobre 17S9 qui emportèrent cette institution surannée et bien d’autres avec elle, dans le tourbillon qui balaya la monarchie. C’était la station qui se tenait auprès de la grande grille du château de Versailles et qui permettait aux gens de qualité qui venaient faire leur cour, d’arriver au palais sans avoir des souliers pollués par la boue de la cour d’honneur. Nul, on le sait, n’avait le droit de pénétrer en voiture dans la résidence royale, seuls les carrosses du roi jouissaient de ce privilège. La royauté partie, les chaises furent remisées et les patriotes imbéciles de Versailles, qui s’étaient joints à la plèbe parisienne dans sa mani-

festation, purent, pendant de longues années, suivre les progrès de la croissance de l’herbe entre les pavés de ce château dont la vie était enfuie, emportant avec elle leur fortune et leur prospérité.

Il y a quelque temps, un journal exhumait une pièce assez curieuse au sujet des chaises à porteurs. C’est une ordonnance de police, homologuée le 25 juin 1738, pour numéroter les chaises des porteurs de place, d’un numéro peint en couleur blanche, sur deux pouces de hauteur, à peine de confiscation des chaises et de huit jours de prison, avec défense auxdits porteurs d’exiger des salaires audessous du taux suivant, sous peine de destitution et de huit jours de prison, et, en cas de récidive, d’interdiction de la place et du carcan, savoir ;

« La journée entière,du matin jus- « qu’à 9 heures du soir . 4 liv.

« Pour la demi-journée du matin. 3 liv.

« Pourla demi-journée, depuis midi '■cjusqu’à 9 heures du soir. ... 3 liv.

« Pour la demi-journée de visite de « mariage . 3 liv.

«Pour les courses de baptême, de « l’accouchée, à la paroisse et retour, i liv.

« Pour la chaise qui va prendre la « commère et la ramène chez elle . i liv.

« Pour les relevailles de couches et « pour celles des convalescents qui « vont à la messe et le retour. . . 3 liv.

« Pour les courses dans le terroir « pour une lieue et heure portante et « de travail . 3 liv.

« Pourdemi-lieue etdemi-heure de « travail . i liv. 16 s.

« Pour un quart de lieue et un bon « quart de travail. » . i liv. 4 s.

En terminant ces quelques lignes sur la chaise, mentionnons que la dernière d’entre elles qui soit employée encore aujourd’hui est la sedia gestatoria ou chaise stercoraire sur laquelle le Pape, dans les grandes fêtes religieuses, fait le tour de Saint- Pierre-de-Rome. La première fois qu’on l’y fait asseoir, le jour de son intronisation, les chantres psalmodient :

Susctians a terra inopem et de stercore erigens pauperem

pour lui rappeler qu’il n’est qu’un simple mortel, bien qu’il soit sur le point de devenir le roi des rois, le vicaire de Jésus -Christ.

Au XVIIP siècle, l’industrie qui, depuis a su porter si haut le renom de notre pays à l’étranger, la carrosserie française, n’existait presque pas. On ne parlait que des carrosses de Bruxelles pour leur solidité, de ceux d’Allemagne pour leur légèreté et de ceux d’Angleterre pour le luxe, l’élégance et le confortable qu’ils offraient. L’acier manquait en France, tandis que l’Allemagne avait ses aciers naturels et ses étoffes, comme l’Angleterre ses aciers

cémentés et ses cuirs. Ce fut le premier obstacle qui s’opposa au perfectionnement de la fabrication des carrosses chez nous.

Cependant, nous possédions un certain nombre d’ouvriers habiles, et les carrosses de cérémonie, ceux qui servaient pour le sacre des rois, pour nos ambassadeurs dans les divers pays, furent toujours des objets de grand luxe qui sortirent de mains françaises. Le passage suivant, du journal de Barbier, montre quelle prodigalité on déployait dans des voitures d’apparat ;

-r. On fait ici des carrosses superbes pour l’entrée € du duc de Nivernais, ambassadeur de France, dans la ville de Rome. Ces carrosses ont été pla- '< cés dans une grande loge en planches que l’on a -'(C construite dans la cour du Carrousel, vis-à-vis le '< Louvre, pour les laisser voir au public. Il y a trois carrosses; mais surtout les deux premiers '< sont de la dernière magnificence. Ils sont d’abord d’une grandeur considérable; la caisse, parfaite- 'i. ment sculptée et dorée, aussi bien que les roues, '< les panneaux, d’une très belle peinture; les mains de ressort et boucle de soupente, travail- « lées au mieux et dorées en or moulu. L’un, en '■< dedans, est garni d’un velours cramoisi tout relevé en bosses d’or et d’une très belle broderie, avec les galons et les franges; l’autre est tout en bleuet or, caisse et train, velours bleu tout brodé d’or. On dit qu’on n’en a point vu d’aussi grand '< goût. Aussi a-t-on mené les deux beaux carros-

-ï; ses bien couverts à Choisy, dans le dernier « voyagé du roi, pour les lui faire voir et on doit '< les embarquer incessamment pour les envoyer à '< Rome. »

Maintenant que nous avons pu nous faire une idée de la magnificence des voitures royales aux XVII® et XVIII® siècles, il nous reste à parler de ce qu’on entendait par « monter dans-les carrosses du roi. »

Nul n’était, jadis, admis à monter dans les carrosses du roi s’il n’était -présenté, et il fallait, pour cela, obtenir l’agrément de Sa Majesté, ce qui était impossible à moins d’occuper une position élevée par sa haute naissance, par ses fonctions ou par ses services. Monter dans les carrosses du roi était même une sorte de preuve de noblesse dont on se targuait en citant complaisamment parmi ses ancêtres celui qui avait eu cet honneur. Nulle règle, en cela, ne limita d’abord le choix des admissions, qui dépendaient uniquement du bon plaisir du souverain mais à partir de la minorité de Louis XV, la présentation fut soumise à une forme plus régulière. Il fallait occuper un rang parmi la noblesse titrée et faire un simulacre de preuves, car on tenait un registre exact des personnes qui avaient joui de l’honneur de monter dans les carrosses. Les requêtes en présentation, malgré cette difficulté, devinrent si nombreuses qu’un réglement, paru en 1760, exigeait que les personnes qui sollicitaient, fournissent les preuves d’une noblesse re-

montant à 1400. Cette date de 1400 fut choisie parce que c’était celle de l’époque à laquelle les anoblissements avaient commencé à être en usage et que tous ceux qui remontaient au-delà devaient être considérés comme nobles d’origine. Ces preuves devaient être faites par la production de trois titres originaux par chaque degré de filiation et l’on n’admettait ni les jugements de maintenue, ni les arrêts du Conseil d’État et des autres Cours supérieures.

La présentation, pour les seigneurs, était la cérémonie la plus simple : le premier gentilhomme de service nommait au roi la personne en lui donnant la qualité que l’impétrant avait choisie, car il fallait, si le présenté n’avait pas de titre, qu’il en prît un parmi ceux de marquis, comte ou baron, celui de duc excepté, la concession n’en appartenant qu’au roi. Sa Majesté répondait par une inclination de tête ou par quelques mots aimables, et l’impétrant avait, de ce moment, le droit de suivre le cortège royal à la chasse; c’était ce que l’on appelait alors « monter dans les carrosses du roi ».

Quelquefois, cependant, des circonstances particulières firent, même sous Louis XIV, le roi le plus pointilleux sur les questions d’étiquette, déroger à l’usage de la présentation. M'”® Colbert est la première femme de secrétaire d’Etat qui ait monté dans les carrosses du roi; voici à quelle occasion :

Louis XIV avait confié à la femme du grand ministre M“® de Blois, fille de M“® de La Vallière, de-

puis sa naissance jusqu’à son mariage avec M. le prince de Conti, en 1680. La reine, à qui de La Vallière avait toujours témoigné les respects les plus humbles, prit en amitié M”® de Blois; elle la menait souvent promener evec elle. M”® Colbert ne pouvait accompagner son élève ni aux promenades, ni aux collations qui se faisaient parfois^à Saint- Germain, avec les dames de la suite de la reine. Cependant, M*'® de Blois devenait grande et la reine ne trouvant pas décent qu’elle fût sans gouvernante dans les parties où elle ne pouvait pas toujours être sous ses yeux, demanda au roi que M™® Colbert ne quittât plus son élève. Cet honneur, accordé par décence, subsista par une sorte de prescription après la mort de M‘*® de Blois.

Il n’y avait, parmi les ecclésiastiques, que les cardinaux, les prélats pairs, ou ceux qui avaient le rang de princes étrangers qui pussent monter dans les carrosses du roi et manger avec lui.. L’évêque de Fréjus, Fleury, qui n’était pas encore cardinal, fut le premier en faveur de qui on dérogea à cet usage ; le régent lui accorda cela comme une grande faveur. Mais à part ces circonstances exceptionnelles, les règles de l’étiquette étaient scrupuleusement observées, prenons en à témoin le passage suivant des Mémoires du duc de Saint-Simon :

« Il arriva, depuis son mariage, que Monseigneur « (le grand Dauphin) revenant de courre le loup, « .qui l’avait mené fort loin, manqua son carrosse « et s’en revenait avec Sainte-Maure et d’Urfé. Il

« trouva en chemin un carrosse de M. le Duc, dans lequel était Xaintrailles, qui était à lui, et le « chevalier de Sillery, qui était à M. le Prince de Conti et frère de Puysieux, qui fut depuis cheva- '< lier de l’Ordre. Ils s’étoient mis dans ce carrosse '< qu’ils avoient rencontré et y attendoient si M.-le « Duc ou M. le Prince ne viendroient point. Mon- « seigneur monta dans ce carrosse pour achever « la traite, qui étoit encore longue jusqu’à Ver- « sailles, y fit monter avec lui Sainte-Maure et « d’Urfé, laissa Xaintrailles et Sillery à terre, quoi- « qu’il y eut place encore de reste et ne leur offrit « point de monter. Cela ne laissa pas que de faire « quelque peine à Monseigneur par bonté et le « soir, pour sonder ce que le roy en penserait, il « lui conta son aventure et ajouta qu’il n’avait osé « faire monter ces Messieurs avec lui : « — Je le « crois bien, lui dit le roy en prenant un ton un peu « élevé, un carrosse où vous êtes devient le votré « et ce n’est pas à des domestiques de prince du «, sang à y monter ».

« M®* de Langeron en a été un exemple singulier : elle fut d’abord à M“® la Princesse, et tant « qu’elle y fut, elle n’entra point dans les carrosses « ni ne mangea à table. Elle passa à Madame de « Guise, petite-fille de France, et dès ce moment « elle mangea avec le roy, la Dauphine et Madame, « car la reine était morte avec qui elle aurait mangé « aussi, et entra dans les carrosses sans aucune « difficulté. La même M“* de Langeron quitta M“®

« de Guise et rentra à la Princesse et dès lors « il ne fut plus question pour elle de plus entrer « dans les carrosses, ni de manger. Cette exclusion « dura le reste de sa longue vie et elle mourut chez « M*"® la Princesse. »

Il arrivait parfois que, après avoir produit toutes les justifications nécessaires à l’effet d’obtenir la précieuse faveur, le roi la refusait par une boutade. Un cahier original, annoté de la main même de Louis XVI, contient la liste exacte de ceux qui avaient fait leurs preuves, sans cependant monter dans les carrosses. Voici cette liste où les mots en italiques sont ceux que le roi avait écrits de sa main :

« Le comte de Hay : refusé; le marquis de Gourde jault père, capitaine à la’ suite des dragons : a cé- 'i. dé les honneurs à son fils; le chevalier de Ponta- « vice : un de ses cousins du même nom y ayant « monté, il peut regarder sa preuve de noblesse « faite; Brachet de Floressac, sous-lieutenant au « régiment de Monsieur-Infanterie : il peut regar- « der comme ayant monté; le comte de Charry, « sous-lieutenant au régiment de Vexin : un de ses « cousins ayant monté, il peut regarder sa preuve de <'< noblesse faite; de Livron, sous-lieutenant de ca- « rabiniers : son père ayant monté, il peut regarder « sa preuve de noblesse faite; le marquis de Chef-

fontaine : a cédé les honneurs à son fils; le vi- « comte de Châteauneuf-Randon : même annotation « que pour Livron; le comte de Mac-Carthy-Levi-

LE VOYA.GE

« gnac, sous-lieutenant aux cuirassiers : même an- « notation; Bongrenet delà Tonnaye, sous-lieute- « nant au régiment de Monsieur : différé; le mar- « quis de Montholon, mestre de camp du régiment « de Penthièvre : le marquis de Rochemaure,

« capitaine à Royal-Cravate : attendre; le marquis « de la Ferronnière, mestre de camp de dragons : « refusé; le comte du Touchet, capitaine de dra- « gons : refusé; le marquis de Fenouil, sous-lieute- « nant en second aux gardes françaises ‘.passé; le « chevalier Théobald de Hofflize, capitaine au ré- « giment de Languedoc-Dragons : différé; le comte « de Graveson de Clément, capitaine au régiment « royal de Pologne : refusé; le marquis de la Pas- « ture, ancien mousquetaire du roi : refusé; le « marquis de Lastours, fourrier-major des gardes (k du corps du roi : ne peut pas, n ayant accordé <' cette distinction qu’aux lieutenants et sous-lieute- « nqnts des gardes du corps; Aymar de la Chevale- « rie : ne se peut pas; le comte Le-Noir-de-Pas-de- « Loup, lieutenant aux carabiniers : refusé; le « comte de Turpin : y renonce pour son frère; le « comte de Mosselmann : n'est pas au service, ne « se peut pas; le marquis de Gabriac, sous-lieute- « nant de remplacement au régiment de Conti- « Dragons : attendre; le ‘chevalier de Gauville, « capitaine d’artillerie au régiment de La Fère : « son frère y ayant monté, il est inutile qu’ily monte « pour ses preuves; le comte de Puisaye, capitaine « au régiment des chasseurs de Franche-Comté :

« refusé; le marquis de Bouthilliers, colonel au ré- « giment de Picardie : refusé. »

Sa Majesté, on le voit, se montrait assez sévère et n'aimait pas les doubles emplois. Le pauvre roi, dont le seul crime fut une horreur exagérée de verser le sang de ses sujets, qui, eux, n'eurent pas le même scrupule en ce qui le concernait, le pauvre roi, répéterons-nous, monta, à trois époques solennelles de sa vie, dans trois carros'ses différents dont la description terminera notre étude de cette principale manière de voyager au XVIIP siècle.

La première voiture qui marqua profondément dans la vie du roi Louis XVI fut celle de son sacre, qui eut lieu à Reims le ii juin 1775. Ce carrosse existe encore, il est conservé àTrianon, dans la remise des voitures de? ga’a, dont nous parlerons plus tard, et est appelé aujourd’hui carrosse du Consul. C’est dans ce véhicule, en effet, que le Premier Consul se rendait au fêtes officielles. 11 a été repeint et redoré entièrement; la dernière fois qu’il sortit, ce fut pour conduire à la Malmaison l’ex-impératrice Joséphine après son divorce.

De la manière dont il était peint, nous savons peu de chose, cependant des documents nous enseignent qu’il était intérieurement garni de velours bleu d’azur, rehaussé de fleurs de lys d’or.

La seconde voiture fut une grande berline de voyage qu’un jeune seigneur suédois, le comte de Fersen, donné comme amant de la reine dans un

pamphlet du temps, commanda chez Louis, le premier carrossier des Champs-Elysées et qu’il paya deux cent cinquante louis comptant. L’intérieur en avait été particulièrement soigné, on y pouvait tenir six personnes parfaitement à l’aise.

Cette voiture avait été établie en vue d’urnlong et rapide voyage. Derrière, suivant la mode de l’époque, une vache, sorte de grande malle en boîs, recouverte de cuir épais, était fixée solidement, tandis que sous l’appuie-pieds du cocher, un veau, manière de malle plus petite, avait sa place ménagée. Le siège était disposé de façon à ce que trois personnes y pussent prendre place ; le cocher au milieu et un homme de chaque côté. Dedans, les sacs de nuit et les valises étaient dissimulés sous les banquettes et dans les coffres, ainsi qu’un nécessaire de toilette, qui fut une des causes de la perte du roi.

Cette voiture, nos lecteurs l’ont deviné, était celle qui devait transporter le roi à Metz et qui fut si malheureusement arrêtée à Varennes, le 20 juin 1791, à minuit moins un quart. Elle avait été faite secrètement par le carrossier qui avait, à la lettre, suivi les instructions de M. de Fersen; mais Desbrosses, le fabricant d’articles de voyage de la rue Notre-Dame-des-Victoires, avait, lui, voulu faire un petit chef-d’œuvre du nécessaire tout en vermeil qui lui avait été commandé, il y avait deux mois déjà, soi-disant pour faire un présent à l’archiduchesse Christine, gouvernante

des Pays-Bas. Tout Paris défila chez l’habile fabricant, admirant, soupesant et . glosant, car à la

vérité, à moins d’afûcher l’intention de son départ sur les murs, l’infortunée famille royale ne pouvait pas être plus imprudente .

On sait la suite : l’arrestation du roi et de tous les siens, son internement aux Tuileries le 20 juin, le 10 août 1792, le Temple I

Nous n’avons point entrepris un récit historique au sens propre du mot, bien que, souvent, notre modeste tâche côtoie de près l’histoire. Nous ne nous appesantirons point sur les conséquences fatales de l’arrestation à Varennes; mais nous déplorerons que ce soit par ou à cause de ces innocents articles de voyage, dont nous venons d’esquisser les différents perfectionnements à travers les âges, que la famille d’un monarque et lui-même périrent, les uns sur l’échafaud et les autres dans l’exil. Petites causes, grands effets I

Enfin I le troisième carrosse du roi fut pour lui la voiture suprême 1

Louis XVI eut le sinistre honneur d’être le premier et le dernier de son royaume qui fut conduit à la mort autrement que dans une ignoble charrette. Sa chère femme, la pauvre Marie-Antoinette, connut ce dernier outrage, qui était bien peu à ses yeux après l’accusation d’avoir dépravé son fils. Le véhicule que, dans sa munificence, la Commune mettait à la disposition de la victime de la Convention, était une voiture de place à la garniture

intérieure en drap foncé et dont la caisse était peinte en vdrt. Cette voiture avait à peu près, si nous en croyons une estampe du temps, la forme d’une de ces berlines de deuil, haut sur roues, employées actuellement par la Compagnie des pompes funèbres à Paris. Le cocher, dont l’histoire n’a point conservé le nom, était coiffé du chapeau bicorne en bataille, fort à la mode alors, et que plus tard Napoléon illustra.

Quand le roi, après avoir traversé la première cour intérieure du Temple, arriva dans la seconde, il aperçut le fiacre auprès duquel se tenaient deux gendarmes dont l’un ouvrit aussitôt la portière et s’installa le premier.

Louis monta à son tour, en faisant signe à l’abbé Edgeworth de Firmont, son confesseur, de le suivre: après eux, le deuxième gendarme, un officier, le lieutenant Leblanc, pénétra à son tour dans le véhicule et ferma la portière derrière lui.

La voiture roula pendant que le roi, penché sur un petit livre, le bréviaire de son confesseur, suait les dernières sueurs de son agonie.

On prétend que le précieux manuel de prières appartient aujourd'hui à M™® la duchesse des Cars : si cet humble recueil pouvait parler, lui qui reçut les dernières confidences du royal guillotiné, que nous dirait-il ?

Après l’exécution, la voiture qui conduisit le roi à son Golgotha disparut. Elle n’eut point l’ironique destin de la guillotine qui servit le 21 Jan-

vier; elle n’alla point échouer, pour le grand esbaudissement des badauds et des cokneys de Londres, dans le musée de M™® Tussaud. Peutêtre, à son heure, fut-elle simplement détruite et ses ressorts et essieux furent-ils jetés à la ferraille par un ouvrier insouciant?

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Trois voitures marquèrent pour Louis XVI, les heures les plus solennelles de sa vie : son avènement au trône, sa fuite, sa mort I Sombre trinité I

A ce titre, à cause de ces trois voyages si différents, nous devions constater, dans un ouvrage comme le nôtre, ces incidents du règne du meilleur et du plus faible des rois.

Détournons les yeux d’aussi lamentables tragédies et revenons à notre sujet.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, pour voyager rapidement, on employait couramment la chaise de poste. C’était une berline légère, construite avec une extrême solidité et qui s’attelait à deux, quatre ou six chevaux. Celle qui devait faciliter la fuite du roi et qui fut arrêtée à Varennes, était attelée ainsi. Sur le dessus de la voiture, sur le derrière et sur le devant, étaient ménagés des emplacements pour y fixer solidement les bagages. Parfois une bâche mobile les protégeait.

En général, un courrier précédait la chaise pour préparer les relais. La voiture arrivait, roulant comme un tonnerre, devant la poste où le postillon botté attendait. On attelait sans désemparer,

l’homme enfourchait pesamment sa monture et |

bientôt le roulement de la berline perdait de son • "i

fracas, diminuait et s’éteignait en mourant dans la campagne.

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