DE VENISE A CONSTANTINOPLE
Dans ce dessein, après avoir pris congé de l'Illustrissime seigneur ambassadeur1, je m'embarquai avec ledit M. Massiot et une bande de très chers amis et cousins sur un bateau ragusan, le 14 octobre 1 5 72 ;
1. M. du Ferrier était ambassadeur auprès de la Sérénissime République dans le même temps que l'évéque de Dax était à Constantinople. C'est de concert avec lui que, dans les derniers mois de 1571, de Noailles avait préparé le succès de sa mission. Les deux ambassadeurs restèrent toujours en liaison très étroite, et s'employèrent en commun à réconcilier Venise et la Porte et à favoriser la candidature de Monsieur au trône de Pologne. Aussi trouve-t-on de nombreuses dépêches de du Ferrier dans les notes et dans le texte du recueil de Charrière. — Arnaud du Ferrier, né à Toulouse en 1508, mort en 1585, docteur de Padoue, professa le droit à Bourges et à Toulouse, fut conseiller à Toulouse et à Rennes, et président à Paris. Esprit tolérant, il s'opposa courageusement aux édits de persécutions contre les réformés, et nous n'avons pas à nous étonner de le voir prendre sous sa protection un jeune huguenot comme Canaye. Envoyé du roi au Concile en 1562, il se fit remarquer par la hardiesse de son gallicanisme. Deux fois ambassadeur à Venise (1562-67 et 157082) avec le plus grand succès, il rentra en France pour être chancelier du roi de Navarre, et peut-être mourut-il calviniste. Voy. E. Frémy, Un ambassadeur libéral sous Charles IX. Paris, 1880, in-8".
et à minuit, par un bon vent, nous dirigeâmes notre proue vers le levant, côtoyant le littoral de l'Istrie, et nous arrivâmes avec le même vent jusqu'à Porto Sant-Andrea, à peu de distance de Rovigo. Le 16 nous nous arrêtâmes auxBrioni, île peu éloignée de Pola, pleine de broussailles, de racines et de maquis impropres à toute chose, sauf à chasser le lièvre. Elle est longue de 4 milles, large de 4, et mesure 30 milles de tour. Descendus à terre pour visiter le bourg, nous vîmes une chapelle faite en exécution d'un vœu par le patron d'un navire, avec du mortier et des pierres qui avaient été trempés dans de la malvoisie. Le 17 nous voulions partir de là pour aller à Pola, mais nous fûmes contraints à deux reprises par le vent contraire de retourner en arrière, non sans grand péril de mort et de naufrage1.
1. Benedetto Ramberti, Libri tre delh cose de' Turchi, p. 121 (1534), parti de Venise le 4 janvier, ne navigue pas plus rapidement. Il est retenu six jours par le vent d'est à Porto di Caorli, à 50 milles de Venise, il passe par Trieste « detto antic. Illiricus », Pirano, Humago, Cittanuova, Parenzo, etc., la Fasana, i Brioni, Sta Maria di Verva, où le vent l'arrête onze jours, et il arrive à Zara le 21 janvier : soit, si son calcul est exact, seize jours d'arrêt sur dix-sept jours de voyage. — Voy. Caterino Zeno, Dcscri~. del viaio de Const., 1550, p. 203 de l'éd. Matkovic (Starine d'Agram, 1878).
Thevet, p. 23-24, parti le 23 juin 1549, mit trois jours pour arriver à Parenza ; puis il fut pris par une tempête, après quoi les corsaires le forcèrent de renoncer à Raguse et d'aller sur Corfou. Tous les voyageurs du temps se plaignent de la lenteur et des dangers de cette traversée. De Noailles, en 1571, avait mis trente-trois jours pour aller de Venise à Raguse.
On trouve dans tous les récits contemporains des détails sur les localités nommées ici par du Fresne. Elles figurent sur la carre du Goljo diVenetia... intagliato da Taih Forlani, 1568, et sur Ylstria di Pietro Copo (Bertelli), 1569 (Bibl. Nat., géog. B 1707, c. 141 et 152. Comp. ces cartes avec celle de Kiepert). — Spon, p. 110.
Le 19 nous passammes Quarnero avec une tramontane fort violente. Notre caramoussail ' allait tellement décote qu'il n'y avait personne qui n'eût le visage d'un mort, à cause des grands chocs des flots écumants, qui à chaque fois inondaient tout notre pont. Ce passage s'appelait anciennement sinus fanati eus", ainsi nommé des farouches (fanatï) populations liburnes; il est très dangereux à cause des vents soudains qui perpétuellement l'agitent, naissant en un moment sur les montagnes de Cherso et Ossero3; et, par la guerre qu'ils se font, ils enlèvent aux mariniers le moyen de gouverner le navire, si bien qu'ils ont valu à ce golfe le nom du plus cruel lieu de toute la mer Adriatique. Mais Dieu nous conduisit ce jour-là sains et saufs au port de S. Pietro di Nembo, qui est déjà en Esclavonie4, où nous trouvâmes beaucoup d'autres vaisseaux à l'ancre.
Le 20, nous arrivâmes près de Zara, mais le patron ne voulut pas y toucher terre, par crainte qu'il avait d'être envoyé à la flotte5 pour y porter des sar-
1. Ou caramoussal, nom d'un navire employé par les Turcs, très rapide, étroit, haut de poupe, à cinq voiles (Jal).
2. Ramberti, p. 112 : « Passammo il Quarnaro, chiamato antic. sinus Fanaticus ». Ce canal est bordé à l'est par la côte dalmate et les îles les plus voisines de cette côte, à l'ouest par la longue île de Cherso.
3. L'île de Cherso est une étroite bande de terre, située en face de Fiume, terminée au sud par la presqu"île montueused'Ossero. Voy. la carte de Forlani.
4. Thevet, p. 24 : « De Istrie vînmes en Esclavonie... non sans grande tourmente de mer et danger de nos personnes, en sorte que nous cuidâmes tous périr et semblions plus morts que vifs ».