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en Italie, il avait vécu à Venise; l'italien était alors la langue usuelle des relations avec V Orient, et la plupart des récits de voyage au Levant qu'il a pu lire étaient en italien : il a voulu se prouver et montrer aux autres qu'il était capable de se servir, lui aussi, de cette langue. On s'aperçoit bien vite d'ailleurs que, s'il écrit en italien, c'est en français qu'il pense. Non seulement son style est émaillé de gallicismes, mais il ne redoute pas de recourir au mot français pour rendre sa pensée, si l" italien n'y arrive. C'est ainsi que, tout bravement, il traduira caloyer par biau-père. // décrira en ces termes la façon dont on attache les chevaux en Turquie : « li mettono le corde a piedi che noi chiamamo entraves » ; et, parlant des escarpolettes turques, il dira : « corde assai grosse, dette in lingua francese brandilloires ».
Philippe du Fresne descendait d'une bonne jamille parisienne, famille de marchandise et de robe. Elle apparaît dés 1495, dans la personne de Séverin Canaye1. Au début du XVIe siècle, les Canaye sont de riches marchands et industriels, apparentés aux Gobelin. Ils passent pour avoir, les premiers, introduit en France la fabrication des tapis
1. Voy. la Chesnaye- Desbois, oh celle généalogie est très inexactement rapportée. DRozicr, reg. V, p. jip, ne donne g ne peu de renseignements, de même que le P. Anselme. — Cb. Pradel, Un marchand de Paris au xvi° siècle (extrait des Mémoires de l'Académie des sciences de Toulouse, 1889 et 1896).
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de haute lice. L'un des frères Canaye, Philippe, était spécialement chargé d'aller acheter des pastels dans le Lauraguais ; deux autres, Pierre et Jean, dirigeaient les maisons de teinture et de tapis établies dans les faubourgs Saint- Marcel et Saint-Nicolas; un quatrième, Jacques, le père de notre auteur, était avocat au Parlement ; nous savons qu'entre 1572 et 1576, il habitait la maison qui fait l'angle des rues Pierre-Sarrasin et Hautefeuille '. Ils étaient fort riches, car lorsque l'un d'eux, Philippe, fut exécuté à Toulouse en 156S, on sut qu'il laissait pour 300,000 livres de créances et de valeurs, et l'on arrêta, à deux reprises, son agent Lecomte, pour trouver sur lui « le trésor » de Canaye.
Philippe avait été exécuté pour cause de religion. En effet tous les Canaye étaient plus ou moins suspects de pencher vers la Réforme. Dès 1334 Jacques était dénoncé pour hérésie et n'échappait qu'à grandpeine aux poursuites. Après l'èdit de janvier. Jean affecta au prêche sa belle maison du Patriarche; à la suite du tumulte de 1362, il fut obligé de la céder aux œuvres pies de l'église Saint-Médard. Six ans après, Philippe était exécuté à Toulouse, malgré des lettres du roi qui arrivèrent trop tard. Pierre fut emprisonné à plusieurs reprises ; mis en liberté en décembre 1587, il mourut peu après. Jean s'était enfui à Cologne.
Seul des quatre frères, Jacques put traverser, à peu près
1. Sans doute la maison ancienne qui subsiste encore à l'angle sud de ces deux rues.
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sans encombre, la période des guerres de religion. Emprisonné avec Sponde en 15S9, il mourut libre en ijçj, à l'âge de quatre-vingts ans. C'était un avocat de grande réputation, et il travailla à la réforme de la Coutume de Paris. Il avait épousé Marie de Flécelles, fille de Philippe, seigneur de Brègy et vicomte de Corbeil; elle mourut le 22 janvier 157S. Il eut de ce mariage un fils et quatre filles. — Le 14 juin ijj2, son frère Jean, qui avait titre de secrétaire du roi et était seigneur du Fresne, près Berny (aujourd'hui Fresnes-ks-Rungis), lui fit don de cette terre, à charge de substitution. C'est ainsi que le jeune Philippe, né en 155 1, put porter le titre de seigneur du Fresne. Ses armes étaient « d'azur à un chevron d'or, accompagné en chef de trois étoiles d'argent mal ordonnées et en pointe d'une rose d'or, tigèe et feuillée de même. Supports : deux levrettes au naturel '. »
Les détails que nous venons de donner sur les idées religieuses des Canaye ne sont guère en accord avec ce que raconte le Minime Robert Regnault. A l'en croire, notre Philippe aurait été élevé par son père dans la religion catholique, et cest contre la volonté formelle de celui-ci qu'il se serait fait huguenot. Il cite même à ce sujet un texte dont Philippe lui-même serait l'auteur : « A l'aage de quinze ans [c'est-àdire vers i)66], je fus séduit par la fréquentation de quel-
1. Ce sont là sans doute les armes de la seigneurie de Fresne, car celles des Canaye de Paris étaient : '.<■ d'azur à trois canes d'argent, celle de la pointe nageante dans une mer de même » . On trouve indifféremment les orthographes Fresne et Fresnes et les formes de Fresne et du Fresne; en latin Fraxineus.
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ques miens parais et amis hérétiques, si bien que corrompu et fasciné par les livres qu'ils me mirent en main, j'embrassay Vhèrésie de Calvin, contre la volonté de mes père et mère... Car la fausse persuasion de la pureté de cette nouvelle opinion me transporta jusque là {f'ay horreur de m'en souvenir') que, quitant l'Église, je quitay en mesme instant ma maison paternelle, comme l'enfant prodigue, et en fus absent près de dix ans entiers, vivant tousjours avec les hérétiques qui me faisoient accroire que j'estois bien heureux d'estre aux mauvaises grâces de mon père, pour la profession de l'Évangile. »
Je sortirais du cadre d'une simple introduction à un document géographique, si j'entreprenais ici la critique de ce morceau. Qu'il me suffise de dire que, dans sa relationde 1572-73, il ne signale jamais le moindre dissentiment entre lui et son père, dont il parle toujours avec le plus grand respect (par contre il ne nomme jamais sa mère), et il dit positivement : ((J'avais obtenu congé de Monsieur mon père de parcourir toute l'Allemagne et l'Italie. » Ce n'est pas le langage d'un « enfant prodigue », qui se serait, « contre la volonté de ses père et mère », enfui de la maison paternelle.
D'après son biographe, Canaye aurait commencé ses voyages par l'Allemagne, parce que l'Allemagne était le berceau de l'hérésie. De là, il partit visiter l'Italie, où il semble avoir séjourné longtemps. Nous n'avons pas de détails sur ces deux voyages. La relation que nous publions prouve seulement qu'il connaissait, entre autres villes italiennes, Naples, Padoue, Mantoue, Ferrare et Trévise; qu'il était à Rome le 14 mai 1; 7 2, jour de l'avènement de Grégoire XIII;
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enfin que Venise était son séjour de prédilection. Il y était reçu par l'ambassadeur de France, M. du Verrier qui, de tout temps avait favorisé la Réforme et qui protégeait en terre étrangère les huguenots de France; il y avait de nombreuses amitiés, et peut-être aussi des liaisons amoureuses.
Jacques Canaye, dans l'été de 1572, envoya à son fils l'ordre de quitter Venise et d'aller parfaire ses études de droit à l'Université de Valence. Le jeune homme allait obéir, lorsqu'il apprit « l'épouvantable tragédie du 24 août » . Rentrer en France à cette date, c'était pour un huguenot courir péril de la vie. Telle fut l'opinion de Jacques Canaye, qui lui conseilla d'ajourner son départ.
Comme Thilippe restait à Venise, attendant les événements, il y vit arriver M. Massiot, secrétaire de M. de Nouilles, ambassadeur à Constantinople. Le secrétaire revenait de la Cour, et n'attendait qu'un bon vent pour franchir l'Adriatique.
L'occasion était tentante, pour un jeune homme de vingt-deux ans, d'aller voir ces pays du Levant qui excitaient plus que jamais la curiosité de l'Europe chrétienne, et de s initier du même coup à toutes les ruses de la diplomatie orientale*.
Du Fresne résolut donc de partir pour Raguse et là il n'eut pas de peine à se faire admettre dans la suite de M. de Noailles. Un futur diplomate ne pouvait guère entrer à l'école d'un meilleur maître. François de Noailles, évéque de Dax, appartenait à cette catégorie de prélats humanistes,