Sans doute le Katschanik de Kiepert
alentour. Là court une eau fort belle que nous passâmes le lendemain sur un pont de pierre.
Nous passâmes par des chemins escarpés et tortueux, pardes vallons obscurs etdes bois épais. Notre tchaouch fit dire qu'il fallait marcher avec précaution et les armes à la main, car ce passage est ordinairement occupé par des assassins et des bandits albanais, lesquels peu de jours auparavant avaient tué cinq cadis avec toute leur escorte. Nous, grâce à Dieu, nous trouvâmes la route libre. Nous vîmes une tour antique et quelques ruines de châteaux creusés dans la montagne, et nous entendîmes les gardes turques qui battaient du tambour pour la sûreté des caravanes1. De là nous sortîmes dans une grande plaine à la tête de laquelle se trouve, presque cachée par quelques petites collines, Scopia2, très grande cité placée suivant quelques-uns en Bulgarie, mais à mon avis en Macédoine, si l'on conserve les anciennes frontières, et appelée (sic) Stobi, voisine de la Mygdonie. Là passe un fleuve nommé Vardar.
Près de Scopia nous vîmesun bel aqueduc, encore
i. Jirecek, Heerslr., p. 116, explique que Sultan Suleyman avait fondé aux endroits dangereux de la route des villages chrétiens dont les habitants devaient le service de garde dans les conditions suivantes : au point dominant de la route se trouvent de petites huttes, d'où un veilleur donne l'alarme en battant du tambour.
2. Ou Uskub. Raniberti avait pris plus au nord, par Tzaribrod, Pirot et Sofia; de même Zeno. — Cavalli passa par Uskub, et l'un de ses compagnons (Matkovic, /. c, p. 253), décrit ainsi cette ville : « Posta parte in pianura, et parte sopra un piacevol colle » .
tout entier, qui conduisait l'eau dans la ville; mais aujourd'hui il ne sert plus, car on a trouvé l'usage de canaux souterrains bien plus commodes, plus sûrs et de moindre dépense. A l'entrée de la ville sont les ruines d'un vieux château, et à l'intérieur de celui-ci une église grecque. Mais ce qui nous parut le plus remarquable, ce sont les cimetières qui occupent plus d'espace que toute la ville, couvrant toutes les montagnes d'alentour, parce que les années passées il y avait une grande mortalité; et les Turcs n'ensevelissent jamais deux corps en un même lieu. Cette ville a une horloge publique qui s'entend par toute la ville et qui sonne les heures à la française. On l'a apportée deSigeten Hongrie avec son maître qui touche un bon salaire; et dans toute la Turquie il n'y a pas d'autre horloge publique, bien que les Turcs aiment assez les horloges et en fassent très grand compte. A Scopia réside le Beylerbey de la Grèce, quand il n'est pas à Stamboul. A ce moment les Turcs célébraient leur grand Beiram avec mille jeux et fêtes; c'est pourquoi nous nous arrêtâmes là deux jours chez un gentilhomme de Raguse'.
Le 6 février nous arrivâmes à Dobritza \ caravansérail au pied de quelques collines, et nous eûmes très mauvaise route. Le soir suivant nous ne pûmes trouver de vin.
i . Matkovic, ibid. : « Dei christiani vi stanno solamente Ragusei 2. Dobrissan.
De là à Seritza le chemin est court, mais ennuyeux, sur une haute montagne habitée par des Grecs, sans caravansérail. Il y a un grand marché d'oeufs. Ce lieu est en Bulgarie ou, comme nous dirions, en Mésie inféiieure.
Ensuite à Chercar, en côtoyant les montagnes, et en haut des vallées se trouve cet endroit, pauvre ville chrétienne. Les femmes de ce pays, toutes pauvres qu'elles sont, ont de nombreux ornements travaillés en argent autour de la tête, et portent des boucles d'oreilles de grandeur démesurée; elles attachent après leurs nattes et au cou des pièces d'argent, des aspres, du verre, de l'ambre et des ducats. Et plus elles ont de ces pendants, plus elles se croient gracieuses et belles. Il est vrai que les petites filles jusqu'à dix ans vont avec les cheveux coupés jusqu'aux oreilles, si bien qu'on dirait des garçons, puis quand elles sont mariées ou bien elles les portent longs, tombants sur les épaules, ou bien elles se les enroulent de telle façon sur la tête qu'elles semblent avoir un grand tailloir sur la tête1. Les Bulgares chrétiens sont rasés et laissent seulement les cheveux
1. Ce passage est directement inspiré par Ramberti, f° 127, dont les expressions sont presque identiques : « Le donne in tutto questo paese fîno che siano da marito vanno tutte con gli capegli tagliati fino aile orecchia che paion putti : le quali poi quando son maritate ù li portano longhi per le spalle, ô seli annodano alla schiavonescha con treccie, overoincerto modo che pare che babbiano un tagliero molto grande in capo ; alquale ligano argenli, aspri, vetri, ambri et ducati rasonati che pendeno, etquanto più hanno di lai pendagîi, lanto più credeno cssere gratiate et belle ». Voy. Chesneau, p. 12.
de derrière pousser jusqu'aux épaules à la mode des caloyers. Les Turcs au contraire laissent au sommet de la tête une petite touffe de cheveux qu'ils ne rasent jamais. Je crois que l'usage des boucles d'oreilles vient de la Bulgarie, car hommes et femmes en portent de toutes espèces, et des plus bizarres.
Le 9 février, passant une haute montagne par un 27 v°. chemin malaisé, nous vînmes à Bagno \, gros bourg,
bon caravansérail, fruits en abondance et bains d'eaux chaudes. Les eaux viennent des mines de fer et autres, voisines de cet endroit, qui est situé dans une belle plaine agréable et fertile.
Le jour suivant nous eûmes une route longue et bourbeuse, chevauchant par les montagnes du matin au soir. Nous passâmes le fleuve Strovia sur un très beau pont de pierre et nous vîmes de nombreuses sources d'eau chaude.
Nous arrivâmes à Domnitza ou Doblitza2, grande bourgade dans un pays fort agréable, entre de hautes et froides montagnes, qui contiennent cependant de belles collines et de belles vallées pleines de vignes et d'arbres; on n'y manque pas d'eaux murmurantes et de ruisseaux très limpides, qui courent çà et là et enveloppent presque complètement cet endroit. u La bourgade est toute turque, mais nous logeâmes dehors, en terre chrétienne, et assez commodément
i. Banja, où se trouvent deux bains d'eau thermale sulfureuse de 44 à 45" Réaumur, d'après Boue.