CONSTANTINOPLE ET SES ENVIRONS
L'importance des affaires ne permit pas à l'Illustr. seigneur de trop se reposer ou de se donner du loisir. Le jour même que nous arrivâmes à Péra il fit demander une audience au pacha1. On nous procura des vêtements turcs pour l'accompagner. Et le 2 mars M. l'Ambassadeur alla chez Méhémet, premier vizir2,
1. Les dates données sont confirmées par la correspondance de Noailles (III, p. 352). Il écrit, le 6 mars, qu'il est arrivé « très las et travaillé..., le dernier du mois passé bien tard ».
2. Mehemed-Soqolly-Pacha était d'origine chrétienne, comme presque tous les serviteurs de la Porte. Né à Trebinjè, élevé à Saint-Sava. il fut pris par la dîme turque, devint esclave dans les jardins du sérail et fut nommé capitan-pacha par Suleyman, après la mort de Khayreddin. Suleyman lui donna pour femme une fille de son fils Sélim, et le fit premier vizir deux ans avant de mourir. Il joua un rôle fort important pendant les émeutes qui éclatèrent à l'avènement de Sélim, et il s'enrichit à ce même moment en distribuant les charges d'État. Il conserva ses fonctions pendant tout le règne de son beau-père Sultan Sélim, et fut assassiné en 1 579 par un Bosniaque déguisé en derviche (Schefer, p. 240, n. 2). Voici le portrait qu'en trace Badoaro (p. 364), qui le vit à cette même date de 1573 : « È uscito a questo grado di primo pascià per volere di S. Solimano, che... lo teneva in grande considerazione, corne è anco presso l'imperatore présente... Ë di sutura grande e di volto gra'o e, per esser barbuto, di grandiss. maestà. Per l'età è molto gagliardo, e si adopra volentieri in tutti li negozj, nei quali dimostra acutezza d'ingegno, esperienza nelle difficoltà e fondamento r.elle risoluzioni ». Garzoni (même date) lui donne, comme Badoaro, près de soixante-dix an s (bien qu'il prétendît n'en avoir que cinquante-cinq) et loue son adresse dans les négociations. Il était généralement
qui l'avait fait appeler; il en eut une audience particulière, comme c'est l'usage pour les ambassadeurs : ceux-ci doivent d'abord parler au vizir, afin que le sultan soit informé des raisons de leur venue. Et par grâce particulière de M. l'Ambassadeur, nous baisâmes la main du pacha sans aucune cérémonie; si ce n'est qu'appelés par le drogman du roi, nous entrâmes dans la chambre où il était assis avec M. l'Ambassadeur sur un sofa peu élevé, sans appui aucun par derrière. La chambre est étroite, sans tapis ou autre magnificence. Nous lui baisâmes la main droite qu'il tenait sur le genou. Ce jour-là il était vêtu d'un feredjèh1 couleur gorge de pigeon. Puis nous sortîmes tous de cette chambre et retournâmes nous asseoir dans une grande salle où il tient son divan public.
Et voyant son sérail, construit sans aucune dépense qui soit digne d'un homme si considérable, non pas même couvert en plomb comme les autres sérails de Constantinople, nous demandâmes aux habitants pourquoi il ne se faisait pas un palais en rapport avec sa grandeur. Ils nous dirent que le sérail de la sultane, fille du Grand Seigneur, était tout à fait superbe et splendide; mais, pour échapper à l'envie, il ne voulait pas faire des frais en construisant ou en
favorable à la paix, mais il n'osait pas trop insister dans ce sens auprès du Grand Seigneur, car il devait compter avec l'opposition des muftis et là haine de ces deux collègues Ahmed et Mustafa. 1. D'une robe.
meublant sa maison1. La salle du Divan est grande et peinte à la turque, sans marbres ou autres raretés; tout autour il y a des bancs couverts de tapis alexandrins sur lesquels on s'assied en attendant l'audience. La cour du sérail est petite avec une fontaine au milieu. Et on n'y voit rien autre qui se puisse dire d'un prince, sinon les écuries dans lesquelles il a les plus beaux chevaux de toute la Turquie. En les visitant, nous vîmes qu'ils étaient tous attachés avec des cordes de longueur médiocre, par terre; et on ne leur met pas leur nourriture haut, comme chez nous, mais très bas. Ils sont toujours couverts de deux ou trois couvertures longues et chaudes; c'est parce qu'ils ont le poil court et aussi brillant qu'un miroir. La litière ne se fait que de fiente de cheval pulvérisée. Ils mettent tous leurs soins à les tenir propres et nets, ils ont assez l'habitude de peindre la queue et le crin des chevaux, et parfois tout le cheval, parfois même la moitié. Et tout ce qu'on peut imaginer en fait de magnificence pour les chevaux se voit là communé-
i. Mehemed était fort riche et très avide : « Procura questo uomo, dit Badoaro, acquistare richezza grande, ne cura delpopolo persuo interesse .. Ha d'entrata di timaro dal G. S. trenta mila di zecchini, ma è poi molto ricco di acquisti »; il menait à la guerre, à ses frais, une troupe de plus de 500 esclaves. Garzoni dit que, « oltre aile ordinarie che il G. S. suol dure a li pascia », il avait 18 millions d'or de rentes, « di casali, di fitti, di mulini, di bagni e di altri edifizj », qu'il touchait 20 ducats de solde journalière, plus 4,000 ducats de timar par an. Il recevait chaque année des présents pour une valeur d'un million d'or. Badoaro dit qu'il vivait « con gran pompa », ce qui ne l'empêchait pas, comme on voit, d'affec. ter à l'occasion la simplicité.
ment tous les jours mis en pratique. Et afin que leurs chevaux soient obéissants, et qu'ils puissent quand ils le veulent descendre de cheval et combattre à pied, à peine le poulain est-il né qu'ils l'attachent comme j'ai dit ci-dessus et ensuite lui mettent aux pieds des cordes, ce que nous appelons entraves; ils dressent ainsi tous leurs chevaux, de sorte qu'on n'en voit pas un seul qui rue ou s'emporte au monter ou au descendre, et qu'ils restent arrêtés en un lieu jusqu'à ce que leur maître revienne près d'eux.
M. l'Ambassadeur, ayant terminé avec le pacha1, monta à cheval et, en sortant du sérail, donna deux piastres aux capigi2. Le grand drogman du Grand Seigneur l'accompagna jusqu'à sa perme. Il faut savoir que les Turcs, quand ils vont au Divan, portent tous des bottes avec les éperons fixés au talon comme c'est l'usage, et pour ne pas faire de bruit avec leurs semelles ferrées ils marchent sur la pointe du pied avec grande démonstration de respect.
Quelques jours plus tard le clarissime Barbaro, bayle vénitien3, qui tout le temps de la guerre avait
1. Le pacha l'avait assuré, dans cette entrevue, que l'élection de Pologne n'était pas faite encore.