Chef des huissiers
2. Gouverneurs des districts provinciaux, placés sous l'autorité des dixneuf beylerbeys de terre. Il y en avait déjà cent quarante-cinq en 1534.
3. Zaims (?), possesseurs de \iamel (commanderie). Les Carnet étaient plus considérables que les limars et devaient rapporter des sommes plus élevées. Cf. Mouradgea d'Ohsson, Tableau de l'Empire ottoman [Note de M. Schefer].
d'or ou de perles et de rubis, tant ils me paraissaient brillants, resplendissants et éclatants. Puis nous vînmes dans une cour longue et étroite, toute pavée de marbres très précieux et de couleurs variées; il y avait une petite galerie soutenue par des colonnes de toute beauté, et une fontaine très douce.1. J'attendais à la porte de la chambre du Grand Seigneur que mon tour vînt d'y entrer, lorsque je vis un tchaouch, qui portait le cadeau du roi de France à travers cette cour et, après avoir passé deux fois devant une petite fenêtre par laquelle il pouvait être vu de l'empereur, il alla par tout le sérail montrer ledit présent, afin que le peuple, voyant que le premier roi des chrétiens envoyait ces présents au Grand Seigneur, reconnût la puissance et incomparable grandeur du sultan.
Lorsque M. l'Ambassadeur fut arrivé à la porte de la chambre où le Grand Turc l'attendait, deux agas superbement vêtus le prirent par les deux mains2, et dès qu'il eut baisé l'habit de l'empereur, il fut con-
i. Badoaro, 1. c. : « In un altro cortile selciato di bellissime piètre marmonne, con altre tante vaghissime colonne... Nel mezzo del quai cortile scuoprimmo una stanza ben piccola circondata da un corridore selciato di vaghissime piètre, e sostentato da bellissime colonne. Questa è la caméra ordinaria nella quale il G. S. dà udienza a tutti gli ambasciatori ed altri, ed è molto ornata e lavorata... di preziosissimi marmi e porfidi... »
Gyllius, p. 30 : « Ad tertiam portam,... stant intimi janitores... JEdiculam marmoream, auro, argentoque et gemmis fulgentem, circondatam porticu sustentata colummis egregii marmoris spiras et capitula inaurata habentibus. »
2. Badoaro, p. 3^9 : « Due dei quali, usando il costume ordinario di tenerci le mani, ad uno ad uno ci condussero a baciar la veste al G. S... »
duit dans un coin de la chambre, jusqu'à ce que toute sa compagnie en eût fait autant. J'entrai à mon rang, mon bonnet à la main, et je fus mené humainement, si bien que j'eus le temps de faire trois révérences à la française, et je vis les pachas, à gauche de cette chambre, se tenant tout droit et se peignant la barbe avec la main : car ils regardent comme méritoire de paraître en parfaite tenue devant Dieu pour faire leurs prières, et aussi en présence de leur empereur.
Cette chambre est petite et basse, mais très bien sculptée et travaillée en or, marbres et porcelaine. La cheminée est en argent doré, et tout auprès est la fontaine de cristal. Le Grand Seigneur était assis sur un sofa couvert d'un très riche tapis avec des broderies de Brousse; il était vêtu d'un drap d'or rouge, et il avait les pieds sur un coussin de même étoffe, mais ils étaient si bien enveloppés dans le vêtement qu'on ne les voyait pas, et les mains pas davantage1; de sorte qu'il faut croire ou que jamais personne n'a baisé les mains au Grand Seigneur, ou que ce sultan est plus orgueilleux que ses prédécesseurs et trouve cette courtoisie indigne de sa grandeur.
Quand j'approchai de l'empereur, ceux qui me conduisaient mirent genou en terre, et moi de même
1. Badoaro, l. c. : « Il qualc vedemmo di sopra et di sotto vestito di drappo d'oro e d'argento, con le mani nella scarsella. » Gyllius, /. c. : « Régis... sedentis in lectica quidem humili, sed superbe strata... »
je m'agenouillai humblement et baisai le bord de son vêtement. Et soudainement relevé par eux, je m'en retournai en arriére, marchant à la façon des écrevisses de Trévise, si vite que je n'eus pas le temps de regarder cette chambre et le Grand Turc comme j'aurais voulu. Cependant je me rappelle bien qu'il ne nous regardait pas en face; mais avec l'œil trouble, très méchant et effrayant1, il tenait la tête tournée vers la cheminée, ayant l'air de ne pas tenir compte de ceux qui venaient si humblement devant lui. Tout autour de cette chambre étaient cachés je ne sais combien de muets, lesquels sont les plus fidèles et les plus éprouvés exécuteurs des atroces commandements de ce tyran; et entre tous le plus favorisé est celui qui, par ordre de feu Soliman, étrangla avec une corde d'arc son fils aîné Mustafa2.
Sorti de la chambre du Grand Seigneur, je m'en retournai dans la cour, saluant ces eunuques, sandjaks et tous les autres qui accouraient à moi, et qui me rendaient humainement mon salut.
1. Badoaro : « Con sguardo nssai fiero e grave... D'aspetto è bruttissimo.. . » I-e sultan avait alors cinquante-trois ans. Il était non seulement laid de visage, mais « di tutte le membra sproporzionato in modo taie che pare a giudizio universale più simile ad un mostro che un uomo, massimamente avendo tutta rovinata ed arrostita la faccia, si dal soverchio vino, corne dalla gran quantità d'acquavite che usa di bere per digerire... » Barbaro, p. 318 : « Questo principe è di statura più tosto piccola che altrimenti, pieno di carne, con faccia rossa, e quasi piuttosto infiammata; di guardatura alquanto spaventosa... »
2. L'un des sept muets que Soliman chargea d'étrangler son fils aîné, dans sa tente et presque sous ses yeux, à Eregli de Caramanie, en 1555.
Nous nous réunîmes tous sous un beau laurier touffu pour attendre M. l'Ambassadeur, et nous demandions à nos drogmans tantôt ceci tantôt cela, quand nous vîmes un soldat tout armé, l'air furieux, avec l'épée nue dans la main droite et la tête d'un mort dans la gauche. Et l'on nous dit qu'il arrivait des confins de la Hongrie, et que, ayant valeureusement tué un chrétien hongrois, il en venait réclamer la récompense ordinaire, qui est de deux sultanins par tête. Barbare certes et cruelle loi, mais bien puissante sur les âmes des Turcs avides, que seul l'amour des aspres et du gain le plus vil rend cruels, courageux et vaillants. Ensuite vint le beylerbey de la Grèce, qui sortit de la chambre avant que M. l'Ambassadeur ne parlât, et qui s'en alla avec une grande troupe d'esclaves tous à pied, et lui seul à cheval, selon l'usage turc.
M. l'Ambassadeur exposa en peu de paroles le motif de son ambassade et fit preuve d'une telle éloquence, accompagnée de tant de hardiesse, qu'il se fit admirer de tous les écoutants. Le Grand Turc luimême commençait à lui répendre; mais Méhémetpacha lui dit qu'il ne seyait pas à la majesté d'un si grand roi de trop parler avec des ambassadeurs, prit la parole et déclara brièvement ce qu'il avait à répondre. Et aussitôt après M. l'Ambassadeur vint dehors; et, sortis de cette cour, nous montâmes achevai où
Voy. Schefer, p. 162, n. 1 ; et aussi la Relation de Nicolas de Moffan et la lettre de Michel de Codignac à M. de Lodève (Lettere ai Principi, f° 169 v°i75).
nous en étions descendusà l'arrivée, et, comme nous cheminions déjà vers la maison, voici que les janissaires sortirent du sérail avec tant de furie que force nous fut de nous mettre de côté. Et nous mettant près du mur, hors delà chaussée, nous vîmes passer f tous ces milliers de janissaires, solak et autres qui I dans cette cour paraissaient une palissade de statues, f maintenant changés, non pas en hommes mais en j fauves affamés ou en chiens déchaînés1. I Le janissaire-aga monta sur le cheval le plus beau / que j'aie jamais vu. Tous les pachas s'en allèrent semblablement avec leur escorte, et nous, nous passâ-
r . Du Fresne paraît éprouver une vive admiration pour le corps des janissaires. Ce sentiment n'est pas absolument général au xvie siècle. En 1534, Daniele de' Ludovisi jugeait assez sévèrement l'infanteiie turque : « Perché li giannizeri non hanno ne ordinanza ne disciplina ne quella astuzia che è propria délie fanterie de' cristiani » et il croit que si, en 1333, les Impériaux avaient rencontré les Turcs, ils les auraient battus. Les autres témoins, tout en déclarant que le Turc n'a que de mauvaises troupes de pied, font exception pour les janissaires. Geuffroy, en 1342 (f° E) : « Quant aux gens de pied, hors les janissaires, il n'en a point, au moins qui vaillent, car ils ne sçavent tenir ordre, et leur est impossible de jamais la prendre, car ce n'est pas leur naturel. » B. Navagero (1550-53) est plus près de l'opinion de du Fresne : « In questa ordinanza de' giannizzeri si vede quanto puô la disciplina e la esercitazione... La potenza loro [des janissaires] nasce dall' unione e dalla disciplina militare, perché in ogni bisogno sempre son pronti... » Mais il ajoute que le Turc, « non avendo ordinanza ne 'da cavallo ne da piedi, semprechè avesse da fare una giornata con gente ordinata, corne la Tedesca, laSpagnuola e quasi tutta l'Italiana, senepotrebbe sperare una onorata vittoria. » A la même date M. de Codignac écrivait (Lettere, f° 172) : « Questa militia è talmente disciplina ta, che sempre si trova apparechiata et presta con l'arme ad obedire aile commissione de' suoi capi, governandosi solo con segni di mano. . . » Marino Cavalli (1560) prise, lui aussi, beaucoup la valeur des janissaires. Barbaro, qui les
mes à Péra et de là chez le Seigneur Illustrissime, où, joyeux et enchantés d'avoir vu cette Sublime Porte, nous nous mîmes à faire bonne chère et à manger des confitures. Nous apprîmes en particulier de ceux du pays que jamais, de mémoire d'homme, ambassadeur chrétien ne fut reçu du Grand Seigneur avec tant de pompe que cette fois le révérendissime et illustrissime Mgr d'Acqs. Aussi, en remerciant Dieu de nous avoir conduits à plus de bonheur et d'honneur que nous n'en avions espéré, nous tenions des discours variés sur la grandeur du Turc, et, à ce propos, M. l'Ambassadeur, avec sa bonne grâce habituelle, nous montra certaines lettres du Roi au Grand Seigneur et du Grand Seigneur au Roi, dont les suscriptions étaient les suivantes. Le roi de France écrit ainsi :
« Très haut et très excellent, très puissant, très magnanime et invincible Prince, le grand Empereur des Monsulmans Sultan Selim-Han,en qui tout honneur et vertu abonde, nostre très cher et vertueux ami, Dieu veuille augmenterVotre Grandeur et Hautesse avec fin heureuse '. »
vit à la même date que du Fresne, évalue leur nombre à 12,000, « eforse manco ». Il les trouve d'ailleurs en décadence : « Ma vanno ancor questi corrompendo la loro virtù ed antico valore, essendochè per favore è introdotto che molti figluoli di Turchi, non allevati con la severa educazione dei giannizzeri, sono ammessi a questo luogo... » Autrefois c'étaient tous des enfants chrétiens enlevés à leurs parents, et élevés au sérail comme Azamoglans (voy. Nicolay, p. 83).