En français dans le texte
Les lettres du Grand Seigneur sont traduites en italien par le drogman de la façon que voici :
« Au plus estimé seigneur de tous les grands seigneurs chrétiens, élu entre les plus grands et puissants de la race qui croit au Messie, arbitre de tous les Nazaréens, seigneur d'armées aussi nombreuses que les flots du déluge, et d'honneur et de dignité, possesseur des chemins de la grandeur et de la gloire, Charles, empereur des grands pays de France : que toutes ses fins soient parfaites '. »
Quelquefois on use de titres plus recherchés, avec des comparaisons de fleurs et autres discours de style arabe. — La lettre ensuite commence ainsi : « Ton Ambassadeur est arrivé à Notre sublime et heureuse Porte, nid de tous les grands princes, lequel a rapporté à Notre intelligence, qui comprend le monde entier, etc. »
Le Grand Seigneur a cette coutume que jamais, pour quelque présent qu'il reçoive de qui que ce soit, il ne dit: « Grand merci», mais: «Il m'est agréa-
i. Voici en quels termes le sultan s'adressait à Henri III, le 15 juillet 1580 (Illustre Orbandale, p. 73) : « Glorieux entre les grands seigneurs de la Religion de Jésus, Esleu entre les grands puissans des fidelles du Messie, Compositeur des causes de tous les peuples nazareiens, Distillateur des continuelles pluyes de Majesté et gravité, Possesseur de preuves et remarques de grandeur et gloire, Henry, empereur de Fiance... » On trouvera d'autres formules, plus ou moins analogues, dans les appendices de M. Schefer au récit de Chesneau . Il est à remarquer que la suscription montrée par M. de Noailles à ses compagnons est exactement la même que celle de la lettre célèbre par laquelle le sultan mettait une flotte de deux cents galères à la disposition du Roi Très Chrétien.
ble »; ni jamais pour chose qu'il demande ne dit: « Je vous prie », mais : «Vous ferez bien », et autres tournures pleines d'un faste tyrannique presque intolérable.
Le papier sur lequel sont écrites leslettres du Grand Seigneur est de soie, très blanc, bien poli et lisse. Il ne se sert pas comme nous de sceaux ciselés dans l'argent ou autrement, mais seulement avec la plume fait son parafe ou, comme nous disons, son seing. La suscription de la lettre et le commencement, le nom du Roi, le sien et celui de la Porte s'écrivent en or; le reste s'écrit ou en azur ou avec une certaine encre spéciale au Grand Seigneur. Le papier est très long et se roule en rond, puis se met dans une bourse de drap d'or. Et c'est avec toutes ces cérémonies qu'il écrit même à Méhémet-pacha tous les jours. Lorsque le Roi écrit à ce dernier, il ne lui donne parfois d'autres titres que : « A très magnifique et illustre seigneur Méhémet, premier pacha ». Et on n'envoie 33-
jamais de présent au Grand Seigneur que celui-ci n'ait aussi le sien.
La charge du magnifique de Présault, que Mgr d 'Acqs, enpartant pour Raguse, avait constitué agent, prit fin ce même jour que M. l'Ambassadeur alla chez le Grand Seigneur et fut reçu par lui pour vraie image et organe du grand Roi très chrétien. Et comme à partir de ce jour, il ne recevait plus ses gages ordinaires, il commença à nous entretenir de l'espoir de nous en retourner bientôt à Venise, ce que déjà,
pour bien des raisons, nous désirions ardemment. Mais si heureux qu'eût été tout notre voyage, Dieu ne voulut pas nous accorder la faveur d'un retour aussi rapide, et bon gré mal gré nous fîmes un très long pèlerinage.
La route des Vignes de Péra à Stamboul est si longue qu'il serait fastidieux de faire ce voyage chaque jour; aussi restions-nous souvent sur la porte de notre maison, et là paresseusement nous regardions les costumes étranges de ceux qui passaient dans la rue; nous y prenions un merveilleux plaisir, et en peu de jours nous fûmes en état de reconnaître les solak des sipahoglans1, les azab2 des morlaques, les cadis des defterdars3, et tous les noms des officiers de la Porte.
En outre, c'est par là que les cadines* s'en retournaient du bain 5, avec leurs esclaves chargées de
pleins de tapis et de . Elles, pour la plupart,
sont vêtues d'unferedjèh noir ou rouge et s'habillent rarement d'autre couleur; elles n'emploient pas des souliers pour la rue, mais des bottines bleues, jaunes ou rouges, avec les semelles bien ferrées. Elles ont
i. Sipahoglan : « c'est-à-dire (Postel, p. 20) enfant de spachi. » Ces jeunes cavaliers étaient au nombre de trois mille et plus.
2. A\ab, hommes de pied qui servent à l'arsenal ou qu'on embarque sur la flotte. Voy. Nicolay, fig. 109; Garzoni, p. 425.