Cadindjiko : petites dames
5. Sur les bains, Postel, p. 28. Nicolay, fig. 73 : « Femmes turcques allant au bain^. »
la figure si bien couverte d'un tissu fait de poils de chameau teints en noir et le cou enveloppé de broderies qu'on ne peut distinguer les laides des belles. Mais c'est seulement par la voix ou par le port, ou par les mains fines et délicates (que parfois elles laissent voir, car elles ne se servent pas de gants, mais tiennent les mains cachées dans leurs robes), qu'on juge de la figure qu'on ne voit pas; et bien des fois, aux démonstrations que nous faisions de désirer leur amitié, elles nous répondaient par un « raspenin »', ou « piper » (?), ou autres mots de même sorte.
Je regrette vivement de ne pouvoir peindre ces Turques marchant par la rue comme je les ai vues. Si je pouvais le faire, je m'assure que jamais le désir ne viendrait à quiconque aurait bien regardé cette peinture, de partir de Venise pour aller jouir de ces cadines ; et certes cet habit pourrait guérir les plus ardentes plaies d'amour, tant il est lourd et dépourvu de toute élégance. Mais, au contraire, à peine sontelles arrivées chez elles qu'elles dépouillent tout ce harnachement, enlèvent de leurs yeux ce voile impitoyable et restent avec une jupe si gracieuse et si belle qu'il semble qu'en un moment la vermeille aurore ait chassé les ténèbres obscures de la nuit et apporté la clarté du jour. Elles sont certainement douces, courtoises et gentilles; elles s'habillent de
i . Rouspenin : fils de prostituée.
soie et d'or avec de charmantes broderies, et, comme elles ont les yeux noirs, elles emploient tous les moyens pour se faire les cheveux noirs, mais de telle façon qu'ils ne sont pas moins brillants que les tresses blondes vénitiennes ; elles ne se font pas des toupets ou des tortillons à la française, mais laissent pendre une touffe de cheveux de chaque côté, qui retombe jusqu'au milieu de la joue. Le reste se cache sous la coiffe (?), car elles ne les portent pas très longs. Elles se rejoignent les yeux par une raie noire; elles se peignent aussi les ongles des mains en jaune ou en rouge, et font de même à leurs pieds, qu'elles ont toujours très blancs, car elles les lavent continuellement.
- Elles s'asseyent à la turque et ne font pas difficulté de se laisser voir parfois jusqu'au mollet, car elles ne veulent pas de bas et s'entourent les jambes de très précieux bracelets, non moins que les bras et les mains. Elles portent des coiffes (?) dorées avec un plumet assez long. Leur poitrine est décemment découverte; elles ne se serrent pas à la française, ni ne se grossissent à la vénitienne ; elles se servent des vêtements uniquement pour se couvrir, et non pour paraître autres qu'elles ne sont. Toutes savent chanter en s'accompagnant sur le tambourin, et par leur chant et les mouvements de leur corps, qui s'accordent aux désirs intimes de leur cœur, elles découvrent à leurs amoureux leurs passions brûlantes; eux, au contraire, pour montrercombien l'amourles consume
et les torture, se font aux bras et à la poitrine, avec des poignards damasquinés, de très cruelles blessures ; mais ils n'y mettent autre remède que les chaudes larmes, les suaves baisers et doux embrassements de leurs amantes qui, émues de quelques gouttes de sang versées pour l'amour d'elles, accordent à leurs amants blessés tout ce qu'ils leur demandent1.
Les femmes grecques s'habillent superbement, si bien qu'elles dépensent tout leur avoir en draps de soie et d'or et en broderies travaillées. Elles ne vont pas voilées parla rue, mais aiment à être regardées, et ont encore dans le port je ne sais quoi de l'antique superbe grecque. Elles emploient un fard très brillant, tout à l'inverse des Turques qui n'usent d'autre fard que du naturel cristal des fontaines. Les jeunes filles pérotes, c'est-à-dire grecques, vont rarement hors de chez elles, mais elles restent volontiers aux fenêtres, avec tant de sauvagerie qu'elles fuient dès qu'elles s'aperçoivent qu'on les voit; et même les femmes publiques ne se font pas voir aisément, on ne peut guère leur parler, et elles sont secrètes en toutes leurs actions. — Mais c'est assez parlé des dames2.
1. Postel, p. 108 : « Des braves et gents de court, qui aiment et poursuivent une dame, feront de belles taillades, pour approuver l'amour, et souvent se picqueront de quelque fer jusqu'au sang... »
2. Ramberti, 129 v°: « Le donne vestono tutte honestamente et bene, ma belletano molto et conciano la faccia dishonestamente. Non hanno fama di molto caste, le maritate specialmente, sono universalmente piu apparente che belle. »
Accompagné d'un janissaire et d'un drogman pour être assuré contre l'insolence turque, j'ai été bien des fois dans Péra et je l'ai bien regardée; elle me semble assez grande, populeuse et bâtie à la franque. Il y a des marchands latins et grecs très riches, qui s'habillent à la turque, mais de drap noir, et qui portent des dolmans à haut collet et des bonnets de Raguse ou deMantoue avec une coiffe dessous '. C'est là que réside le bayle vénitien2. La cité est construite, partie sur une montagne assez escarpée, partie en vallée, et il y a un tel manque d'eau qu'on en apporte de Constantinople et qu'on en vend, mais à bon marché. Il y a des églises latines et grecques, des couvents de moines et de caloyers dont le costume est bien connu à Venise où l'on en voit continuellement. Mais le nom de caloyer, bien qu'il ait dans la prononciation le son que j'ai écrit, se doit néanmoins écrire en grec vMko-fépoq, c'est-à-dire en français beau-père*. Ils ne mangent pas de chair et ne se marient pas comme les autres prêtres grecs4 ; le pa-
i. Sur Péra, voy. Ramberti, /. c. ; la ville est divisée en trois parties : « Nell'una vi stannogli Peroti, uell' altra gliGreci, et nella terzagli Turchi che hanno il governo et reggimento di essa et li Giudei. » Gyllius, p. 219-