‹ Le voyage du Levant. Publié et annotéChapitre 39 sur 68 · s'élargir. On l'a appelée Urbs caecorum 3, parce que · texte numérisé non relu

s'élargir. On l'a appelée Urbs caecorum 3, parce que

1 Voy. Gyllius, Thevet, etc., et Texier, *Ask ÏKitieure, p. 79.

2. Un blanc dans le ms.Il faut sans doute lire: une couverture.

3. Gyllius, De Bosporo, p. 3, traite également d'aveugles les Troyens, et tous ceux « qui ante Byzantium urbes aedifkarunt in ora Hellesponti aut Propontidis » et, p. 16 : « At mihi tam caecus Constantinus non videtur fuisse quam Chalcedonii antiqui, quorum caecitate omnibus litterarum

ayant une cité à élever, ses premiers fondateurs se mirent dans un endroit sans port ni aucune commodité et ne virent pas en face d'eux le beau site où fut depuis bâtie Constantinople.

Le Bosphore n'est pas droit, mais très tortueux; c'est pour cette raison qu'on y voit deux courants, l'un de la mer Noire qui débouche avec une grande violence dans la Propontide, l'autre de l'eau qui, battue contre les rochers et ne pouvant toute descendre, se dirige très rapidement vers le Pont Euxin; ce courant porte ceux qui vont à Trébizonde pendant plus de deux cents milles. Et en cela on doit admirer la prévoyance de la bienfaisante nature; elle voyait que si le Bosphore avait été rectiligne les navires ne pourraient jamais le remonter : elle a brisé par les anfractuosités des roches voisines son cours impétueux, de sorte que la navigation montante et descendante est très facile pour qui observe les courants. Et tout le détroit est si bien protégé par les vallées et collines environnantes que les navires et galères s'y peuvent tenir en sûreté presque partout. Et il est même si propice que les moissons, les fleurs,

monumentis decantata edoctus prospicere potuit Byzantium potius quam Chalcedonem commodius Romani imperii domicilium esse. » Thevet, p. 77 : « De Père, M. P. Gille, homme de bon savoir, et moy, allasmes voir les ruines de Chalcedon... la ville des Aveugles, pour ce qu'ils ne surent choisir le lieu où est située Constantinople. » Thevet fait d'ailleurs plus bas une confusion entre Péra et Chalcédoine. — Voy. Texier, p. 72, sur les ruines qui existent encore entre Scutari et Kadi-keui. Ces ruines ont en partie servi aux constructions de Constantinople.

les arbres, les herbes les plus délicates vivent en sûreté jusque sur le bord, sans aucun péril d'inondation ou de naufrage. Comme ce serait une trop grande tâche de vouloir raconter au long toutes les beautés du Bosphore, je ne veux en dire que ceci : on y voit continuellement certains oiseaux non trop gros, noirs dessus et blancs dessous, qui volent toujours en bandes et si bas que souvent ils se tiennent à moitié sous l'eau ; ils ont le vol léger et ne se reposent jamais et ne passent pas le détroit ; mais à peine sontils sur un cap qu'ils volent aussitôt à l'autre, et on croit qu'ils vivent seulement de l'air du Bosphore. Et à cause de la continuelle fatigue qu'ils endurent sans aucun repos, ceux du pays les nomment âmes de bec. Si la rive asiatique est pleine de jardins, il y en a bien aussi quelques-uns sur la côte d'Europe, mais il y a tant de maisons et si près les unes des autres qu'on peut dire qu'il n'y a qu'un seul bourg des Vignes de Péra jusqu'aux Colonnes, sur une longueur d'un peu moins de vingt milles.

Émerveillés et enchantés de ce que nous avions vu sur le Bosphore, nous nous en retournâmes à la maison, à une heure très avancée, accompagnés de grandes troupes de dauphins, qui se tenaient devant et derrière nous et jouaient ensemble, et faisaient mine de vouloir nous porter sur les épaules avec notre barque jusqu'au rivage. C'est dans cette disposition joyeuse que nous arrivâmes à Topana1, où

i. Top-Hané.

l'on fait l'artillerie, et de là nous allâmes à la maison ; le souper gaiement terminé, et après divers passetemps, chacun s'en alla reposer.

Après avoir décrit tous les environs de Constantinople, il est temps d'entrer dans cette ville. Chacun sait qu'elle est triangulaire, baignée par la mer sur deux côtés, et posée sur sept collines. Maintenant, au dire de bons juges, elle a treize milles de tour du côté de la terre; elle est ceinte d'un double fossé ; les murs sont défendus par d'épaisses tours carrées, comme on en voit aux murs de la vieille Padoue. Mais il y a tant de jardins et tant de cyprès dans Constantinople, qu'à la voir de loin elle ressemble plus à des huttes de pâtres au milieu d'un bois feuillu qu'à une ville. Il n'y a pas de palais élevés ni de tours, sinon celles des mosquées : il y en a plus de trois cents, toutes superbement bâties et couvertes de plomb, ainsi que les bains publics, qui sont plus de cent, les caravansérails et les hôpitaux. On voit donc que les Turcs ont grand souci d'avoir des édifices publics, mais ils ont si bien détruit tous les lieux anciens, qu'à peine en voit-on un souvenir. — Constantinople avait été bâtie et faite siège de l'empire par Constantin, fils d'Hélène : elle a été prise sous le règne de Constantin, fils d'une autre Hélène '. Maintenant on ne voit pas à Constantinople d'é-

1. Cette description générale est visiblement inspirée de celle de Gyllius. Voy. une vue d'ensemble de Constantinople dans A. du Piuet, Plans, pourtraicls de quelques villes et forteresses (Lyon, 1564), p. 247.

difice plus beau que les grand et petit Bezesten, c'està-dire les endroits où se vendent les marchandises les plus chères et les esclaves1. Au grand Bezesten on fait l'encan de tous les articles de cette façon : celui qui veut vendre un vêtement ou quoi que ce soit à l'encan, le remet à un Turc qui le porte par tout le Bezesten, en criant le prix2; celui qui veut l'acheter hausse le prix de quelques aspres ; et après trois ou quatre tours le porteur retourne au maître de la marchandise, qui est libre de la donner pour le prix offert ou de la garder pour un autre jour où il espère en tirer davantage. Ce Bezesten est construit en voûtes de pierres cuites; il est carré, et plein de très riches boutiques; il y a toujours tant de monde qu'à peine peut-on y tenir à cause de la grande chaleur; aussi y a-t-il continuellement des hommes qui portent attachés sous le bras de longs vases, en forme presque d'une seringue, tous pleins d'eau, et ils donnent à boire gratuitement à qui en veut dans une tasse de faïence.

i. Ramberti,i32v°:«Bisestano:ovesivendeno et compreno di tutte sorte drappi et cose Turchesche, seie, panni, Uni, argenti, ori lavorati, archi, schiavi etcavalli, et finalmente tutte le cose che si ritrovano in Cost. ivi si portano al mercato : il quale, eccetto il venerdi, ogni altro giorno si tiene aperto. » Nicolay, p. 74. — Gyllius, p. 37, décrit ces deux « basilicae », échappées à l'incendie de 1546, et expose l'organisation des boutiques. — Garzoni, p. 393.

2. Je pense qu'à Rome autrefois les enchères se faisaient de même, car les circuJatores auctionum sont proprement ceux qui portaient tout autour les choses à vendre et les adjugeaient au plus offrant. Voy. Cic, Ep.fantil., X, 32. (Note marginale de du Fresne.)

Dans le grand Bezesten on voit beaucoup de harnais en argent doré avec des ciselures et des travaux très beaux, beaucoup de vases d'or, des plumets très rares avec des rubis et des turquoises en telle quantité qu'il est impossible de les regarder fixement; on les achète pour les sultanes et les autres grandes dames. Bref, on y voit tellement de belles choses qu'il est très difficile d'en partir sans mettre la main à la bourse.

Autour du Bezesten sont les boutiques des orfèvres et de ceux qui vendent des broderies, des mouchoirs, des essuie-mains ; et qui doute de l'adresse des femmes turques n'a qu'à y aller et il sera vite éclairé.

Au petit Bezesten se vendent les esclaves des deux sexes de toutes les parties du monde. Et ceux qui en veulent acheter leur lèvent le voile qu'elles ' ont sur le visage ; et pour connaître si elles ne sont peintes ou fardées, leur crachent à la figure; regardent ensuite en la bouche, tâtant et comptant les dents, pour voir si elles ne sont pas postiches ou gâtées (?) ou si elles ne branlent pas. Après quoi ils viennent aux bras et aux mains, puis aux jambes et cuisses, et, de là passant jusque sur la croupe, examinent les parties les plus secrètes ; et, s'ils les trouvent saines et jeunes avec tous leurs membres sains et robustes,

1. J'ai suivi de très près le texte, avec ses perpétuels changements de genre.

ils débattent le prix avec le patron. Les pauvrettes, et les hommes comme les femmes, muets comme des poissons, se laissent malmener, tenant lesyeux baissés etéteints. Et quelquefois, quand j'envoyais quelqu'une d'une rare beauté en celte misère, bien que je me sentisse tout transi de pitié, je pensais cependant qu'elle avait été condamnée à un si grand supplice pour ma consolation, la voyant souffrir une servitude bien semblable à la peine que j'endure par le délicieux éclat des rayons cuisants de mon clair soleil l.

Hors du Bezesten les boutiques sont très élevées et le chemin des coches et des cavaliers est bas; mais des deux côtés les rues sont relevées presque à la façon des portiques de Padoue, b;en pavées et couvertes de planches avec un intervalle entre deux pour laisser passer la lumière: ce qui est très commode tant pour la pluie que pour la chaleur.

Toutes les marchandises sont rangées à part, cha-

i. Mêmes détails sur la vente des esclaves dans Richer, De rébus Turcarum, p. 65 : « In eam quoque rem passira fora sunt constituta, in quae vénales deducti, nudi licitatoribus ostenduntur, quorum tam virilis sexus quam feminini membraetiam pudenda contrectare emptoribus licet : hinc se. ut praesentiant, juvenesne sint an affecta jam actate, virgines an corrupti, sani an valetudinarii. » Georgevitz, qui lui-même fut treize ans esclave chez les Turcs, écrit dans son Programma (éd. de 1545, f° A5 ii) : « Ubi dies illuxit, in forum vénales tanquam grèges ovium aut caprarum producuntur. Conveniunt mercatores, statuitur precium : si placet mancipium, detractis vestibus futuri domint oculis exponitur, inspiciuntur omnia raembra, tentantur, explorantur, nunquid vitii in juncturis aut articulis resideat... »

cune dans sa rue : les cimeterres ensemble, les couteaux damasquinés ensemble ; même les chaperons de faucons ont leur endroit séparé, et les brodequins peints et dorés sont à part avec les et les boî-

tes; et semblablement les broderies, essuie-mains, coiffes et turbans (?).

La sellerie occupe une très longue rue ; et c'est une très belle chose d'y voir les selles rouges et jaunes, les brides et les pectoraux et tous les harnais, mis en étalage avec un tel ordre qu'ils paraissent encore plus beaux qu'ils ne sont. On y voit des sacoches à porter à l'arçon, des coffres de campagne et tous les objets qui se font en cuir. Pourtant la sellerie d'Andrinople l'emporte pour les beaux cordouans qu'il y a, et on les y teint mieux qu'en autre lieu de Turquie. Beaucoup de boutiques sont dorées et presque toutes fort bien peintes ; et les boutiquiers s'asseyent sur des sofas (?) couverts de tapis étendus ; ils s'habillent souvent de satin ou de petit-gris fourré, comme les grands docteurs es lois.

On vend à Stamboul des viandes bouillies et rôties, et des confitures comme celles qu'on mange à Venise, la veille de Noël. Et celui qui fausse le poids est mené par toute la ville avec un écriteau sur la tête (comme on fait à Venise à ceux qu'on met en berline) ' et sur le cou une grosse poutre, de laquelle pendent je ne sais combien de sonnettes; et lui-

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