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DE LA VILLE DE PÉRA

trine, et que son vêtement était de velours cramoisi, plissé à la ragusine.

Avant qu'on commençât \z passcmc\zp\ on apporta des confitures, des vins excellents et beaucoup de sucreries, et après qu'on eût fait amplement collation, le mari passa au milieu du bataillon des dames, arriva à l'estrade de l'épousée et s'assit à côté d'elle. Tout d'un coup tous deux furent couverts d'un voile d'écarlate ; et cachés sous ce voile il est à croire qu'ils se donnèrent les plus savoureux baisers du monde, réservant pourtant la consommation de la fête à un temps plus opportun ; car soudain le mari se leva, comme si en peu de temps la femme lui était venue à charge, et retourna s'asseoir avec les hommes. La mère ou tante de l'épousée reçut dans un bassin d'argent les présents que lui faisaient ses parents ou amis.

Alors un vieillard commença à jouer sur la harpe une ronde presque sur un air de passemeqp; le père du marié prenant la mariée par la main ouvrit la danse, et ainsi firent beaucoup d'autres parents, prenant leurs cousines et connaissances.

Le 6 avril, les Turcs célébrèrent leur Beiram Kutchuk, c'est-à-dire seconde Pâque, et restèrent en fêtes et jeux pendant trois jours sans discontinuer. Et

1. « Passemeqp, aria di un' antica danza », dit le Dictionnaire de Tummaseo e Bellini. — Comparez avec le mariage de Théodose Zygomalas (2 nov. 1578), relaté dans une lettre que cite Em, Legrand, op. cit., p. 61-65.

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pour les empêcher de s'enivrer, comme ils en ont l'habitude, Méhémet-pacha fit défense très sévère aux chrétiens de vendre du vin aux Turcs. Le premier jour du Beiram tous les pachas et officiers de la Porte s'en allèrent de bonne heure chez le Grand Seigneur qui était assis à la porte de son sérail sur un siège d'or, vêtu en très grand empereur qu'il est, et les regardait venir à lui. Méhémet-pacha et ensuite tous les autres lui baisèrent les mains en signe de perpétuelle fidélité et obéissance. Après cette cérémonie, les pachas s'en retournèrent chez eux et se firent de même baiser la main par toute leur maison; puis ils s'assirent et donnèrent à manger pendant toute cette journée à tous ceux qui les visitaient; et l'on dit que les pachas restent à table jusqu'à ce qu'ils voient que personne ne vient plus s'asseoir et manger. En fait, cette coutume me paraît magnifique et louable, et de tels festins témoignent d'une grande concorde entre princes et sujets. Vers midi, pour manifester l'allégresse publique et universelle, on fait une épouvantable salve d'artillerie au Sérail, à Topana et à l'Arsenal, comme on fait à Rome aux fêtes les plus fameuses. Et l'on entendit dans ces vallées et collines de Constantinople un bruit si horrible qu'il semblait que toutes les artilleries du monde fussent réunies pour produire cet effet. Le Pacha de la mer, accompagné de vingt-deux galères fort belles, s'en alla à Bezestas et tout d'un coup retourna vers le port et l'arsenal. Et le Grand Seigneur,

qui se tenait à la pointe de son sérail, prenait un grand plaisir à voir ces chiourmes, qui en sa présence exposaient à l'envi leurs échines nues.

Par toute la ville on entendait les chants, les luths, les lyres et autres instruments turcs. Dans presque toutes les rues il y avait des mâts dressés en façon de fourches, d'où pendaient de grosses cordes, qu'on appelle en langue française brandilloires. Et qui voulait s'asseyait sur ces cordes et se lançait en l'air, aidé par trois ou quatre jeunes gens habitués à ce service; et, quand il était fatigué de se tenir en l'air, il descendait, et tout aspergé d'eau de fleurs d'oranger, de rose et de fleurs de cèdre par ces jeunes gens à qui il donnait quelques aspres, s'en allait plus loin1. C'est à ces plaisirs que se passent toutes leurs dévotions. Mais avant le Beiram ils ont le Ramezan; pendant trente jours de suite ils jeûnent, de telle façon pourtant que toute la nuit ils restent à table jusqu'à l'aube, trompant ainsi la bonne intention de leur prophète, auteur de ce carême ou plutôt de cette trigésime2. Pendant tout le Ramezan on allume la nuit des lumières

1. Belon, p. 189, écrit tout un chapitre (liv. III, ch. xxin) : « De la manière de se brandiller en Turquie. » — « Les Turcs font belles festes au temps de leurs pasques, mais n'ontchose plus exquiseque de se brandiller... Ils font une moult haulte potence en manière d'un gibet avec deux piliers... » ; et notre excellent médecin décrit avec soin un appareil qui

n'est autre qu'une escarpolette. Garzoni, p. 385, décrit au contraire une de ces grandes roues, comme on en voit encore dans nos foires. Le jeu des brandilloires n'est pas mentionné par Rabelais.

2. Garzoni, Uni. : « Tutto il giorno senza mangiare, avendo solamente libertà di mangiare la noue .. »

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aux minarets des mosquées, et c'est à cela que le peuple connaît que le jour suivant l'on doit jeûner. Les Turcs n'ont pas d'autres fêtes que les deux Beiram. Le vendredi est leur dimanche et ce jour-là ils vont aux mosquées, s'habillent bien, et la majorité se repose des affaires et occupations de la semaine. Mais ils sont si voraces d'argent que pendant toutes leurs fêtes ils ne veulent jamais cesser de prendre et demander; et pendant ces jours du Beiram ils offrent aux chrétiens certaines fleurs presque en signe d'amitié; mais elles coûtent cher, car il faut donner les aspres sans compter, et eux, avec de grandes salutations, vous paient d'un Allah binberichetfersen1.

Ils s'adonnent en ce temps à tous les plaisirs et délices qu'ils peuvent imaginer être en leur paradis; et en attendant ces belles et pures vierges à eux promises par Mahomet, ils gisent nuit et jour dans les bras des filles et des prostituées.

A la fin d'avril le fils du clarissime baylede Venise arriva en toute diligence et apporta la confirmation de la paix et la nouvelle des ambassadeurs que le Sénat avait résolu d'envoyer à Constantinople pour la ratifier définitivement2.

:. Allah bin berekiat versoun, Que Dieu vous accorde mille bénédictions. (Note de M . Schefer.)

2. La paix fut publiée au Conseil des Pregadi le 4 avril 1573, et l'on décida d'envoyer au Sultan un ambassadeur pour en confirmer les articles et un nouveau bayle à la place de Barbaro : ce furent Andréa B.idoaro et Antonio Tiepolo. Ils n'arrivèrent à Constantinople que le 28 août (Alberi, p. 372, imprime 1572 pour 1573). Après bien des difficultés, la paix ne fut confirmée que le 18 février 1574.

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Le 14 mai, Piali, second pacha, maria une de ses filles au chef de la fauconnerie du Grand Seigneur. Comme il avait entendu dire à sa sultane que la jeune fille était très belle, et qu'il ne l'avait jamais vue, il lui vint un tel désir de la voir qu'un jour il se cacha dans le sérail de sa femme et y attendit que sa fille passât d'une chambre à l'autre, et ainsi la vit. La mère et la fille elle-même en furent si irritées que la plus grande injure ne les eût pas courroucées davantage; elles accusaient le pauvre père d'avoir fait à la pudeur de sa fille un outrage irréparable, attendu que ces grandes dames ne sont jamais vues d'un autre homme que de leur mari. Et il y eut fort à faire à apaiser la sultane.

Pour moi, je ne puis comprendre cette cruelle et vraiment turquesque coutume, que les gracieuses et délicates jeunes filles se tiennent renfermées comme des êtres mauvais dont la vue serait nuisible, et tout au contraire, les ours, les lions, les animaux les plus sauvages courent déchaînés partout, au point qu'à cause de leur insolence je n'eus jamais la hardiesse d'aller voir les tournois, les jeux, les banquets qui se firent pour ces noces.

Seulement j'ai su par d'autres que la dépense fut grande et presque incroyable. Et, dans la saison où l'on était, on envoyade Chio d'excellents melons, des pêches et d'autres fruits, en dehors du temps habituel. Le Grand Seigneury voulut aller et il est à croire que pour l'honorer les magnificences et les pompes fu-

rent grandes. Etle soir, me promenant par le jardin du Seigneur Illustrissime, d'où l'on découvre très bien Scutari, Chalcédoine, et les sérails où se faisaient les noces, je vis du sérail de Piali lancer des feux non moins artificieux que la girandole que l'an passé à pareille date j'avais vue à Rome sur le château Saint- Ange, lors de la création du pape Buoncompagno, qui règne maintenant1. Et aussi au sérail du Grand Seigneur on fit la même chose pendant plusieurs jours; c'est pourquoi, considérant en moi-même tout ce que j'ai vu à Constantinople, je reconnais clairement que les Turcs ne manquent pas d'excellents maîtres et artisans de tous les arts et inventions dont je les croyais privés ; et outre qu'ils ont, par des renégats, acquis toutes les supériorités chrétiennes, ils ont encore une infinité d'autres gentillesses qui n'ont pas encore été apportées chez les chrétiens. — Je ne veux dire autre chose de ces noces, car je ne les ai pas vues2.

Il ne nous restait plus rien à voir à Constantinople que le Grand Seigneur allant à la mosquée. Mais ce sultan Sélim, de même que pour l'usage du vin il est très éloigné des habitudes de son père3, ainsi pour

i. Ugo Buoncompagno fut élu pape sous le nom de Grégoire XIII, le 14 mai 1572. Il mourut en 1585.

2. Voy. dans Postel, p. 4 : « De la mode et cérimonie que les Turcs et autres Muhamedistes usent à se marier. . . »

3. Sultan Sélim est traité par tous les auteurs avec une sévérité qui paraît méritée. — Il était le deuxième fils de Sultan Suleyman et de la célèbre Khasseki (le premier, Mehemed, était mort jeune). Navagero, qui le

aller à la mosquée, bien que Soliman y allât tous les vendredis, celui-ci, pendant trois mois que j'ai été à Constantinople, n'y est allé que deux fois1.

La première fois fut le vendredi saint, que les Turcs eux-mêmes ont en grande révérence. Mais ce jour-là je n'allai pas le voir, parce que ce matin-là M. l'Ambassadeur était allé dans Péra et avait avec lui tous ses janissaires. L'autre fois fut le 15 mai.

Avertis par notre janissaire que nous avions envoyé le matin au Sérail à cet effet, nous allâmes à la boutique d'un renégat français qui peint et décore les arcs, et qui est palefrenier du Grand Seigneur; et là nous attendîmes le passage du sultan. Comme nous étions arrivés de bonne heure, nous vîmes les

vit du vivant de son père, en 1553, le juge hypocrite et méchant : « Fa professione di giusto e di buono, ma spesso diventa crudele sotto questo pretesto. È riputato avaro ed uomo dato alla crapula, e che il vino lo faccia uscire spesso fuori dei termini ». Barbaro (1573), après avoir énuméré toutes les belles qualités de son père, ajoute (p. 318) : « Délie quali laudabili condizioni non vien già detto, ne anco dalli stessi Mussulmanni, che di alcuna sia stato erede... E di età di anni 53, ai quah è comun giudizio che pochi ne abbia da aggiungere pcr la vità che tiene. » Effectivement il mourut en 1575. Garzoni dit de lui, p. 401 : « ... dato ai piaceri venerei di ogni qualità, amico sopra ogni altro del vino grandemente... È avarissimo... È odiato da ognuno per questo rispetto in particolare, e perché anco favorisée il pascià primo visir, ilquale non è amato del popolo, ed è mal venuto dai grandi. » Son ivrognerie (il avait débuté par supprimer l'édit de son père sur le vin) le fit surnommer Sélim l'Ivrogne (Mest). De Hammer voit en lui le premier auteur de la décadence ottomane. Voy. son portrait physique, p. 70 et 128.

1. Garzoni écrit cependant : « Cavalca alcuni venerdi aile moschee con molta pompa e grandezza, cosi di numéro di cavalli e pedoni, come di Ornamenti... »

tchaouchs à cheval, les solaks, les mutafarragas1 et tous les autres officiers de la cour avec un grand nombre de janissaires s'en aller vers le Sérail, ayant eu avis le jour précédent que le prince voulait sortir. C'est pourquoi ils se réunissaient à la Porte. Vers le midi le Grand Seigneur monta à cheval; les tchaouchs marchaient devant, sans ordre déterminé; avec la masse d'argent en main ils faisaient fuir tout le monde devant eux, sans pourtant prendre le trot, mais d'un pas grave et lent ils se suivaient tantôt trois par trois, tantôt par cinq ou par six. Il y avait beaucoup d'autres seigneurs, capitaines et tchaouchbachy2; et le janissaire-aga, qui est le premier personnage de la milice, était accompagné d'un bon nombre de janissaires sans bâton et d'esclaves bien vêtus : ils portent en tête certains chaperons du genre de ceux des janissaires (lesquels les portent blancs), si ce n'est que par derrière ils ne sont pas aussi longs et sont liés à la tête ; ils portent aussi une corne d'argent, mais ni si large ni si haute que celle des janissaires. Le feredjè et tout le vêtement est de drap rouge3.

Avec les tchaouchs marchaient à cheval certains hommes d'armes, chefs de troupes4, qui ont sous

i. Lanciers du Grand Seigneur, au nombre de quatre-vingts lances.

2. Le tchaouch-bachy est le « capo dei sergenti delF esercito... Quando egli è mandato a qualche Bassà, sangiacco, overcadi, con ordine che faccia tagliar la testa a qualche uno, è ubbidito senza ricercar lettera da lui. . . »

3. Voy. Nicolay, fig. 91, Janissaire allant en guerre; fig. 93, Janissaire de la garde ordinaire du G. S. ; fig. 96, ^Agades Janissaires.

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