‹ Le voyage du Levant. Publié et annotéChapitre 46 sur 68 · Voy Nicolay, fig · texte numérisé non relu

Voy Nicolay, fig

Avec eux étaient les laquais du Grand Seigneur1, lesquels ont pour bonnets des vases d'argent dorés, très hauts, de la forme d'un pot de chambre, presque tous semés de très fines turquoises. Leurs saies sont courtes et légères comme celle des solaks, et ils se servent de chemises aux couleurs étranges, couvertes de peintures. A la ceinture ils ont des coutelas assez larges et un peu recourbés, avec des fourreaux d'argent doré et bleu; le manche est d'os de baleine tout blanc. Il est très vrai que ces laquais n'ont pas de rate et dès leur jeunesse ils se la font tailler et ensuite complètement passer au moyen de certains breuvages; car ils ont expérimenté que la fatigue ne vient que de la rate, et quand ils se la sont enlevée ils ne se fatiguent plus. Ce sont bien véritablement, en langue franque, des dératés.

Derrière eux à faible distance venait le Grand Seigneur, vêtu d'un dolman de satin pers et d'un feredjè d'or et d'argent, tout brodé comme un damas, avec de la soie cramoisie. A sa droite était Méhémetpacha qui lui parlait : car les Turcs tiennent la gauche pour plus honorable; il disent que celui qui est à gauche peut vous empêcher de mettre la main à l'épée, non celui qui est à droite. Et Méhémet-pacha n'était pas directement au côté du Grand Seigneur; il marchait un peu en avant et avait la tête retournée vers Sa Majesté. Je vis à son arçon (j'entends

1. C'est-à-dire les Peicler, pluriel de Peik, Nicolay, fig. 101 et 104.

du Grand Seigneur) un pommeau (?) d'argent doré et travaillé avec des turquoises, où il tient sa masse comme les tchaouchs. Je ne veux pas parler ici du cheval du Grand Seigneur, ni de son pas grave et lent, je dis seulement qu'il ne faut pas s'émerveiller s'il est si doux; car l'usage est que le chef de l'écurie soit toujours averti, le soir qui précède la sortie du Grand Seigneur, du cheval qu'il veut chevaucher; aussitôt ce cheval est suspendu en l'air et on ne lui donne à manger ni toute cette nuit, ni la matinée suivante; comme il ne s'est pas reposé et qu'il n'a pas eu d'avoine, il est bien forcé d'avoir le pas lent et pesant qui convient à la majesté d'un si grand roi. Derrière le Grand Seigneur venaient à cheval ses deux esclaves les plus favoris qui avaient en tête des chaperons comme les esclaves des autres pachas, mais sans cornes; et sous les chaperons on voyait les boucles humides et parfumées de leurs tresses bien peignées, retombant jusque sur le milieu de la joue. Ils n'avaient pas un poil de barbe et portaient des vêtements gracieux et coquets. L'un d'eux, qui avait le rang le plus honoré, portait sur son arçon un assez grand coussin de drap d'or avec de nombreuses perles et pierreries. L'autre est le Cigalo1, né

i. Cet ancien esclave deviendra un personnage important, chef de corsaires parfois chargé de missions délicates, que du Fresne-Canaye retrouvera plus tard sur son chemin, lorsqu'il sera ambassadeur à Venise, en 1601. Voy. ses Lettres et ambassade, t. I, p. 94 : « Les nouvelles de Constantinople sont que Ci^ala est envoyé en Hongrie avec commission

d'un père génois, et qui, devenu esclave et ayant renié la foi chrétienne, est arrivé à cet honneur : il portait sur l'épaule droite deux arcs bien peints et dorés, et sous le flanc gauche deux très riches carquois; si bien qu'en ce harnais il semblait le dieu d'amour suivant les triomphes du père Bacchus.

Après eux il y avait encore quelques tchaouchs, sans aucun ordre; puis certains officiers qui jetaient des aspres au peuple selon l'usage.

Sur le passage du Grand Seigneurie silence était extraordinairement profond partout : on eût dit que son seul regard transmuât les hommes, comme Méduse, en marbre ou en poissons muets; car ils ont pour très ferme opinion que leur seigneur est l'ombre et le souffle de Dieu sur la terre, n'ayant rien appris dès leur jeunesse dans les sérails que l'obéissance et le respect qu on doit à l'empereur. Et par cette unique discipline ils vont toujours augmentant leur puissance, à la grand honte de tous les chrétiens.

Tous les janissaires de Constantinople, comme je l'ai dit, ne portaient pas de bâtons ce jour-là. Aussi le Grand Seigneur passant devant la boutique où nous étions, et y voyant Mahmoud, Méhémet et Sefer avec leurs bâtons pour notre garde, demanda

de faire estrangler Assan-Bassa... » Ibid., p. 97-98. Il devait même remplacer Hassan : « dont toutefois ledit Cigale s'excuse tant qu'il peut, aymant mieux le profit de sa pyraterie que l'honneur attaché à plus de peine et de hasard. » Du Fresne le croit corrompu par l'argent d'Espagne.

qui était là ; et apprenant que c'étaient des gentilshommes français, il ne dit que: gusel, guseV.

En cette compagnie et dans cet ordre il s'en alla à la mosquée de Sultan Bajazet, où était accouru un peuple immense, et il y resta un peu plus d'une heure, puis s'en retourna avec les mêmes gens et la même ordonnance; mais c'est Piali-pacha qui lui parlait et Méhémet avec les autres vizirs étaient devant2.

Au retour, il tourna le visage vers nous et nous regarda; il avait le regard un peu moins trouble que le jour du baise-main. Son turban lui venait jusque sur les yeux ; il a les joues gonflées et gâtées par la boisson, la barbe claire, les moustaches très longues, et blondes; il est de taille médiocre, et d'environ quarante-cinq ans3. Je ne crois pas qu'il fût accompagné de plus de trois cents chevaux et d'un peu plus de mille piétons. Mais la grandeur de sa cour se voit quand il va hors de Constantinople. Cela suffit pour quand il va à la mosquée.

Mais quand par divertissement, le Grand Seigneur va en quelque jardin ou en quelque île près de Cons-

i. Gu%el, gu\d rz Bien, bien. « Gio^el, che vuol dir bello, e si appropria a molti propositi ». Garzoni, p. 381.

2. Barbara remarque, p. 319, que, en dehors du grand vizir les pachas parlent très rarement au Grand Seigneur, excepté « che esso G. S. o nell'andare a cavallo, o vero anco alla moschea a fare orazione, a bencplacito suo chiama separatamente a se ad uno ad uno quelli pascià coi più gli piace di ragionare. »

3. Voy. p. 66 et 121. Du Fresne le juge beaucoup plus jeune qu'il n'était.

tantinople pour y prendre quelques jours de plaisir, alors il n 'est pas accompagné de pachas, de secrétaires ou autres hommes qui puissent lui causer d'affaires importantes, mais seul avec ses jeunes favoris, ses bouffons, nains et muets, et avec eux il mène joyeuse vie. Et parce qu'on le voit rarement, car il reste toujours renfermé dans ses sérails, on doit noter quand par hasard il advient qu'on le voie ailleurs que pour aller à la mosquée. Aussi je ne veux oublier que, le 24 mai, en revenant du divan de Méhémetpacha avec le Seigneur Illustrissime, je vis ce Padischah se promener seul à cheval dans son jardin ; et bien que les itchoglans, avec force injures et pierres, fissent signe à nos rameurs de passer au large, pourtant nous le vîmes mettre pied à terre près de la pointe de son sérail ; et comme la fraîcheur y était grande et, vu la saison, très agréable, il s'y assit sur une petite planche couverte seulement d'un tapis, sans autre appareil. Son bostangi-bachi1 lui porta aussitôt un grand bouquet de fleurs qu'il prit à la main.

Il était vêtu d'un camelot vert et n'avait pour toute compagnie que deux ou trois esclaves favoris, quelques muets et deux nains, les plus petits et les plus jolis que j'aie vus; et ils avaient chacun un arc turquois à la main.

Je vis une autre fois le Grand Seigneur à son jar-

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