Thevet, p. 57, décrit Gallipoli
fraîches des oliviers et des autres très beaux arbres qui l'enveloppent de tous côtés. Dans cette sépulture gît Orcan ou, suivant une autre opinion, sultan Amurat, qui passa le premier en Europe et occupa Gallipoli1.
Du côté de l'Anatolie, vis-à-vis de Gallipoli, est Sardacco, village turc placé à l'endroit où fut anciennement Lapsacus2.
L'Hellespont est aussi rapide que le Rhône, et les autres fleuves les plus rapides sembleraient paresseux et lents à côté de ce détroit, si bien que nous nous lamentions de ne pouvoir admirer plus à l'aise un si beau pays. Mais le rivage de la Grèce l'emporte en beauté sur celui d'Asie. Souvent entre ces montagnettes modérées on découvrait des plaines ornées de tant d'oliviers, avec de si suaves parfums et de si clairs ruisseaux que le val de Spolète et le Pian di Mognone auraient à rougir, si on les mettait en parallèle avec des vallées si charmantes et si délicieuses. Presque au milieu de l'Hellespont, sur la côte d'Europe, nous vîmes sur une montagne
1. Orkhan, après la conquête de Gallipoli, éleva sur le bord de l'Hellespont un tombeau à Suleyman-Pacha, en 1359. C'est sans doute ce tombeau que du Fresne a vu, car Sultan Orkhan et son second fils, Sultan Mourad, furent ensevelis a Brousse, avec leurs prédécesseurs. — Ce n'est d'ailleurs pas Sultan Mourad qui prit Gallipoli, c'est son frère aîné Suleyman-pacha. La confusion faite par du Fresne s'explique d'elle-même : il n'a pas vu que Sultan Orkhan avait eu deux fils, dont l'un mourut avant lui.
2. Texier, Asie Mineure, p. 174. Le nom moderne, d'après Smith, est Lainsaki.
plus haute que les autres et moins fertile, un long mur antique brisé et détruit, reste d'un château appelé par les Grecs Xoipâxepoç et par les Turcs Domoui, qui a même signification. C'est le premier qui ait été occupé par les Turcs en Europe, à la barbe de l'empereur grec; lorsque celui-ci apprit la prise de cette roche et ignorant encore le jugement de Dieu sur lui et les siens, sans s'émouvoir de cette nouvelle, il dit en souriant que c'était peu de chose pour un empereur de perdre un porc, faisant allusion au nom du château.
C'est au vol plutôt qu'à la voile que nous passâmes Maetta, anciennement Madytus, maintenant village turc sur le rivage grec, très fameux par ses vins excellents; et d'une traite nous fûmes aux Châteaux, où tant pour la violence du courant que pour le vent nous mîmes assez longtemps à mouiller; les gens du Château firent un signal de feu, comme s'ils voulaient tirer le canon; mais à ce moment les ancres touchèrent. Le patron, après avoir armé le navire, se rendit chez le gouverneur; en dépit des mandements du Seigneur qu'il portait, il lui fallut donner deux piastres au bombardier, lequel, sans tenir compte du vent contraire, voulait que sur-lechamp le navire se retirât en arrière, disant qu'il lui avait été ordonné par le Grand Seigneur de faire arrêter tous les vaisseaux au large de la portée de son artillerie. Le patron revint au navire avec un spahi, Espagnol renégat; il le caressa beaucoup,
pour que celui-ci ne lui fît pas quelque mauvais tour. Nous apprîmes de ce spahi que la flotte turque était partie de là le 5 juillet.
Les Châteaux ne sont pas au même endroit où furent anciennement Sestos et Abydos,mais un peu plus bas, et parce que celui d'Anatolie est au point où fut d'abord Dardano, on les appelle encore maintenant Dardanelles1. Celui de la Grèce est sur le sommet d'une montagne chargée de belles vignes, et l'on voit qu'il n'a pas été construit tout à un temps, car la tour haute et carrée, qui est au milieu d'un éperon fait en forme de cœur humain, est bien plus ancienne que le mur dont tout cet éperon est entouré, et qui s'étend le long du rivage, où il y a environ vingt-cinq bouches à feu qui gardent le passage de ce côté.
t. Thevet, p. $7, description ael far de Gallipoli : « Là y a deus cliateaus, l'un en Europe, l'autre en Asie... Et sont bien forts et munis d'artillerie, poudres et de gensdarmes... Aucuns disent que ces chateaus sont Abyde et Seste. .. Mais cela m'est difficile à croire, vu qu'ils sont batiz et édifiez tout de neuf... » Nicolay, p. 52. Belon, f° 78 : « Les Turcs ont maintenant telle coustume que toutes espèces de vaisseaux de mer, tant grands que petits, voulants sortir hors de ce destroict, sont contraincts de s'arrester et parler à ceux de la garde de Galipoli, et prendre leur passeport, et le présenter au destroict du Bosphore à l'un des dicts chasteaux... Chasque grand navire qui veult sortir hors de Turquie par ce destroict, de quelque nation que elle soit, se doibt tenir ancré trois jours durant afin que les Turcs aient loisir de foire la cherche par tout le navire .. » — Itinéraire de Théodose Zygomalas (ap. Legrahd, Notice sur J. et Th.Zyg., p. 124): « Ka\ È/.CâvTïç, t->. çpoupia Bie<Txourj<iafJ.ev, wç h.<j^-x'i'ii ovt-/., za'i xoùç è-/.û cpûÀay.aç, oï v.v.'i oispeuvwai nâca; xi<: xaT£p-/ojiévac xai ÈÎUXOeTv (j.£)./o'j<ra; vaûç... »
Mais le château d'Anatolie est plus fort, car il est placé sur la pointe d'une large et spacieuse campagne, si bien qu'il ne peut être attaqué des montagnes voisines. Il est entouré de profonds fossés dans lesquels court la mer. Au milieu se voit une terrasse avec beaucoup de canons, mais on n'y laisse entrer personne, car on sait fort bien que ce sont là les clefs de Constantinople, et que toute la sûreté de l'empire turc repose sur ces deux forteresses. Le mur du château d'Asie, qui touche au rivage comme l'autre, a vingt=cinq ou trente portes et à chacune d'elles sont des pièces qui tirent toutes au ras de l'eau, de sorte qu'un palisquerme, si petit fût-il, n'esquiverait pas le passage sans être touché d'un bord et de l'autre.
Nous restâmes plusieurs jours aux Châteaux, attendant des marchandises pour lester le navire ; et comme le bourg était contaminé et le rivage très découvert, sans ombre ni fontaines, nous restions tout le jour à bord. Le soir, au frais, nous allions nous promener et nager, puis nous tendions les filets, que nous retirions le lendemain matin tout chargés d'excellents poissons. Ce plaisir dura jusqu'à ce qu'une nuit où nous les avions tendus le courant nous les emporta à l'heure où nous en espérions le plus de profit.
Le renégat espagnol qui nous visita aussitôt après notre arrivée aux Châteaux, s'apprivoisa si bien qu'il dînait tous les jours avec nous, puis après le repas,