Voy. p
nous auraient, suivant leur règlement, faits tous esclaves. Mais si l'on donne quelque petit cadeau et bien à boire, avec de bonnes paroles, à ceux qui font ce service, ils n'apportent pas à ces recherches tout le soin qu'ils devraient; sans cela ils sont très rigoureux, et passent souvent une demi-journée à visiter de tous côtés un bateau, et pour la plus petite chose ils vous font de grands ennuis. Mais grâce à notre renégat espagnol, à qui nous avions déjà donné 3 écus et des lettres en sa faveur pour l'Illustrissime seigneur Ambassadeur pour le recommander au Pacha, nous fûmes expédiés rapidement. Après avoir payé au châtelain et au bombardier un ducat par homme pour l'ancrage, on hissa les vergues avec non moins d'allégresse que si d'une très dure prison nous étions retournés à notre première liberté. Et avec un vent très favorable nous sortîmes des Châteaux; nous trouvant entre les deux, nous jugeâmes que le détroit avait en ce point un peu moins de 3 milles de large. Mais vers Maetta, où furent anciennement Sestos et Abydos, il est un peu plus étroit. Il suffit qu'on ne peut franchir ce passage sans un danger très certain (car il est bien muni de canons qui tirent tous au ras de l'eau) à moins d'employer quelque stratagème, comme firent ces jours passés des Espagnols : arrivés aux Châteaux en venant de Constantinople,ils s'arrêtèrent, comme c'est l'usage, de manière que le châtelain pensa que c'était quelque galère qui s'en allait à la flotte. A minuit,
les Espagnols, qui étaient tous esclaves, et qui s'étaient mis d'accord avec leurs reis pour se sauver en terre chrétienne, ne craignant pas de s'exposer à tous les risques pour recouvrer l'inestimable liberté — à minuit, voyant le vent favorable, ils levèrent l'ancre sans aucun bruit et s'enfuirent tout d'un trait. La chose fut rapportée à Méhémet-pacha, le châtelain fut révoqué, et l'on ne dit pas ce que depuis il est advenu de lui.
Passé les Châteaux, l'Hellespont s'élargit jusqu'à 5, 7 et 10 milles et se termine au cap de Sula ou Spedo, du côté d'Europe, avec le golfe de Margariti, où l'Archipel est si large qu'on ne voit pas le rivage depuis la côte de Grèce. Ce cap est à 15 milles des Châteaux : ainsi la longueur totale de l'Hellespont 49 v.
à partir de Gallipoli est de 45 milles.
Nous passâmes ensuite le cap Janissaire, sur la côte d'Asie, sur lequel on voit encore quelques murailles antiques qu'on dit être des restes du palais de Priam, roi de Troie. La situation de ce cap démontre clairement que c'est le Sigeum promontorium, où Constantin avait tout d'abord projeté et commencé d'édifier Constantinople; etilest à croire que ces murs viennent plutôt des constructions commencées par Constantin que de l'antique Troie1.
I. Du Fresne revient un peu plus, p. 166, bas sur cette question des ruines dites de Troie. — La carte de Sophianos, qui donne de toute cette cote une idée assez fausse, dessine le Simoïs et le Scamandre comme allant tous deux se jeter entre Abydos et le capSigée. Entre leurs deux embouchures il
i64 VOYAGE DU LEVANT
Le pays qu'on voit des châteaux jusqu'à Troie est montueux et peu productif. Sur le sol troyen il y a grande abondance de chênes dont on recueille les
marque la ville de Dardanum, en face de Ténédos celle de Sigeum ; plus au sud, presque en face delà pointe nord de Lesbos, celle d'Alexandria. Dans l'intérieur, un peu à l'est du cap Sigée et au sud du Scamandre, il dessine un fût de colonne, un fragment de portique, un mur, une tour de château, antiquités de style (à ce qu'on en peut voir) romano-byzantin, qu'il décore du nom â'Ilium. Ce dessin fit fortune, car nous retrouvons, non seulement les mêmes positions, mais jusqu'aux mêmes vignettes, dans les cartes de Luchini(i5 58), de Salamanca (1560), deBertelli (1564), et presque même dans le Prospectus Helksponti ac Propontidis reproduit par Bauduri (t. II, pi. I). Castaldo, qui est indépendant de la tradition sophianesque, place, lui aussi, Troja près du cap Sigée, ce qui ne l'empêche pas de mettre un peu au nord de Smyrne une Troja vecchia et une Troja nova. — Les récits des voyageurs témoignent, dans l'ensemble, de plus de critique que les tracés des cartographes. Thevet (ch. xm, De Troye la grande, p. 51) émettait déjà l'opinion que les ruines en question ne provenaient pas du « remanant de la destruccion faite parles Grecs, mais plustost des réédificacions qui depuis ont esté faites ». Il y resta quelques jours « avec quatre gentilshommes de l'isle de Chio... Et fusmes en un petit vilage, où y avoit grande aparoissance de vieilles murailles : et là nous trouvâmes un prestre grec, qui nous présenta une douzeinede médailles antiques, qu'il avoit trouvées ausfondemens des dites ruines...» Il donne d'ailleurs d'une façon très vague la situation de cette ville : « Elle est assise en la région de Phrygie, en la mer Hellesponte ». — P. Gyllius, plus érudit, voit très bien qu'il s'agit d'une ville construite par Constantin : Sozomène et Zozime, dit-il p. 16, « tradunt Constantinum cogitantem urbem condere deprehendisse locum inter antiquum Ilium et Hellespontum commodum ad urbem condendam, fundamentaque jecisse et mûri partem in altitudinem excitasse, quae in hanc diem videntur in promontorio Sigaeo... » (Sur ces vestiges, dits deTchanak-Kalesi, voy. Texier, p. 187). Mais il y eut delà part de du Fresne un certain mérite à suivre l'opinion de Gyllius, car Nicolay, p. 48, écrit sans scrupule : « Le long de ceste coste entre le port de Sigée et le fleuve Xanthus, autrement Scamander, se voyent plusieurs ruines et fragmens des murailles, fondemens, colomnes, bases, chapiteaux, frizes et architraves de la grand et antique cité de Troye... » Quant à P. Belon (seul cité par Schliemann), il semble bien avoir cherché Troie, non pas à
glands, qu'on porte avec gros bénéfice à Venise pour tanner le cuir.
Au delà de Sigée ou cap Janissaire, nous découvrîmes trois îlots déserts, l'un à côté de l'autre, appelés par les Turcs et les Grecs Maûpta, et bien plus loin vers la Grèce Imbroet Samothrace où sont des monts très élevés. D'un trait nous fûmes à Ténédos, île très fameuse, à 30 milles des Châteaux ; non moins réputée pour ses vins excellents, que pour la station des navires qui ruinèrent Troie. Nous mouillâmes sous un rocher voisin de l'île, pour ne pas aller dans le port du bourg, où il y avait la maladie. Nous vîmes ensuite de loin la ville, posée au pied d'une petite montagne taillée en pointe de diamant, qu'on aperçoit depuis les Châteaux.
Au-dessus de la ville est un château, construit à la chrétienne sur le point le plus élevé, et où se tient
llium recens (c'est-à-dire en somme assez près d'Hissarlik, plus près que de Bounarbachy), mais à Akxandria Troas : II, 5 : « Qu'on peult veoir les ruines de Troie clairement de la mer », et 6 (f° 82) : « Quant aux ruines de Troie, on les veoit d'assez loing; car les murailles de la ville sont en quelques endroicts encores toutes droites... Nous voyions des arches qui sont encore debout, fabriques à l'antique... Plus bas, au dessoubs du promontoire, au rivage de la mer, l'on veoit les ruines des deux chasteaux qui estoient enceincts dedens la ville. . . On veoit encore les tours ruinées qui estoient es mesmes murailles. 11 ne fault pas adjouster foy à ceulx qui disent que toutes les ruines sont démolies... » Suit une description des châteaux, des églises, des inscriptions impériales latines. Lui aussi présente un petit dessin des ruines de Troie. — M. de Beauveau, trente ans après du Fresne, a vu la même Troie que Belon, p. 22. C'est aussi, je crois, celle qu'a vue Zygomalas en 1576 (loc. cit., p. 125). — Spon, p. 198, montre un sens critique plus avisé.
maintenant la garnison turque. Cette île mesure environ 30 milles de tour, et n'a qu'un seul bourg. N'y pouvant aller à cause de la maladie, nous abordâmes des Grecs qui, ayant abandonné leurs maisons contaminées, vivaient à la campagne sous des huttes; nous leur achetâmes des raisins et d'autres fruits, et nous cherchâmes le vin, qui est très fort, et naît sur un sol de sable très brûlé et découvert. Étant un jour à Solazzo, près d'une fontaine, nous découvrîmes les vestiges d'une église antique bâtie par Constantin, d'après les dires des gens du pays.
Ténédos est à 10 milles de l'Anatolie, juste en face de Troie, dont il reste encore quelques vestiges épars çà et là. Mais, comme je l'ai déjà dit, il faut croire que les ruines qui se voient aujourd'hui ne sont pas celles de cette antique Troie, mais plutôt des débris des villes que beaucoup d'empereurs romains y ont plus tard élevées. Néanmoins voyantque toutes les cartes placent l'antique Ilion en cet endroit, par respect pour l'antiquité je la décrirai comme j'ai pu la voir en un séjour de cinq jours.
Ilion, du côté du nord, était voisine des racines du mont Ida (non très élevé, mais touffu de hauts et vieux chênes) dans une plaine un peu ondulée en collines, à 6 milles du rivage, où il n'y a nul port ni trace qu'il y en ait jamais eu. Tout ce pays est occupé par des bois, excepté quelques petits clos de vignes ; il n'y pousse pas de blé, si bien que dans les villages turcs qui y sont maintenant on ne mange
que du pain d'avoine. Le fleuve Scamandre, qui naissait du mont Ida, n'est plus visible. Il y a des bains d'eaux chaudes ; mais les malandrins ont rendu ce lieu presque tout désert, plein de broussailles, de ronces et d'épines, et il semble encore attristé et assombri par la ruine d'une si grande cité. Comme je n'y ai rien vu qu'il vaille la peine de rappeler, ceci suffira pour satisfaire les amateurs d'antiquité.
Le 24 juillet, trois heures avant le jour, ayant fini de charger, arrimer et lester le navire, nous hissâmes les ancres par une tramontane si gaillarde, que le matin de bonne heure nous arrivâmes au cap Sainte- Marie, appelé par les Grecs Àéwro et par les Turcs Papabrono1, à 40 milles de Ténédos, et qui fait canal avec l'île de Mityléne.
Mais comme d'heure en heure fraîchissait la rage de la tramontane, qui soulevait les flots en hautes montagnes et épouvantait les mariniers les plus expérimentés, bien qu'il nous fût favorable, on cargua la trinquette de gabie2 et la misaine, et on descendit la grand voile à mi-mât. Mais la puissance du vent était telle qu'en un instant nous fûmes au capSigri, dans l'île de Lesbos3. Cette île a perdu son
1. Le cap Lectum s'appelle encore aujourd'hui Baba Bourounou ou Santa-Maria.
2. La voile de hune (voy., sur l'évolution du sens de ces mots, le Glossaire de Jal). Pour le mot de misaine, il désigne à cette date, dans les marines du midi de l'Europe, le mât et la voile d'artimon.
3. Voy. Thevet, p. 48, qui l'appelle Metelin : *< Ceste isle est de grand renon à cause des vins qu'elle porte si frians et tant delicieus... » Nicolay,
nom et ne s'appelle que Mitylène, du nom de sa principale ville, qui est vers l'Anatolie dans une très riche vallée, connue par ses vins très excellents. Mais du côté que nous longions, cette île est stérile, montueuse et déserte. Elle a plus de 300 milles de tour. En face de Sigri, qui est à 40 milles du capPapabrono, est un rocher appelé Cavalla. Et de là d'abord nous découvrîmes Xto;, que nous côtoyâmes peu de temps après, bien que nous en fussions éloignés de 23 milles. Cette île est si fertile et populeuse que, quoiqu'elle ne mesure pas plus de 100 milles de tour, il y a beaucoup de villes riches et commerçantes. Chacun sait combien au temps passé elle était délicieuse et regorgeait de toutes les délicatesses imaginables, jusqu'à prendre le nom de Paradis des ca%(i (sic), de l'aveu du monde entier1.
p. 51. — Mahomet II l'avait enlevée aux Génois en 1462. — Le capSigr (Sigrium) est au nord de l'île.
1. Thevet, p. 43, nous a laissé une description de l'île en 1549, avant la catastrophe; il en peint la fertilité et la richesse, et s'étonne (p. 45) qu'elle puisse vivre paisible au milieu des Turcs. Le bon frère André traite de calomnieuse l'opinion courante, ici rappelée par du Fresne, sur la lascivia sciotta : « ...car la chastetédes femmes de Chio n'est pas moins renommée que celle de Padoue... » (Nous n'avons trouvé nulle autre part cette expression étrange de paradis des ca^l.) Dans Nicolay {Voyage d'Aramont, x5 5°-5 1)1 P- 4T"45, l'île est aussi décrite d'une façon attrayante : « Les rues y sont larges et belles, et les maisons et esg'.ises basties à la mode de Gènes et d'Italie. Au dehors des murailles sont les beaux faubourgs pleins de jardins, plaisans et délicieux... Les habitans sont fort doulx et courtois aux étrangers... » Sur le gouvernement de Chio, voy. ibid., p. 49. P. 46 et 47, portraits de femmes chiotes. — P. Belon, f° 86 :
Mais il y a sept ans que Piali, second pacha-vizir, voyant la superbe démarche des femmes chiotes, les palais, les jardins, leur vie splendide et magnifique, pensa qu'ils devaient être démesurément riches. Il y vint avec quelques galères; reçu dans le port et dans la ville en ami et caressé par tout le peuple, il mit tout à sac. Et, en paiement de l'hospitalité qui lui avait été offerte par les gentilshommes de la maison Giustiniano (seigneurs et maîtres de l'île, mais tributaires des Turcs), il les fit tous es- , claveset les mena, hommes, femmes et jeunes filles, à Constantinople, laissant la plèbe avec une bonne garnison turque. Ainsi finirent la superbe mollesse et les voluptés chiotes '. 50
« 11 n'est autre ville où les gens soient plus courtois qu'ils sont à Chio. Aussi est ce le lieu de la meilleure demeure que je sache à mon gré et où les femmes sont plus courtoises et belles. »
1. En 1347, la République de Gênes s'était emparée de Chio sur l'Empire grec. Elle en abandonna l'administration à une compagnie financière nommée mahone ; les actionnaires firent un nouveau traité avec Gênes en 1362. Les mahons imaginèrent de former un clan et de se donner un nom de famille commun, celui de Giustiniani Ils possédaient à Gênes le palais Giustiniani, mais ils rési laient ordinairement tous à Chio (ou anciennement à Phocée). Au nombre d'une vingtaine de chefs de famille, ils élisaient tous les deux ans l'un d'entre eux pour podestat. L'île jouit sous leur gouvernement d'une grande prospérité (Heyd, p. 493, et Hopf, 7{ealencycl., art. Giustiniani). En 145 1, ils signèrent un traité avec Maho net II et, moyennant un tribut annuel de 20,000 ducats, obtinrent le droit de commercer dans tout l'empire. — Mais en 1566, après son échec devant Malte, que Gènes avait secourue, Piali arriva le 14 avril à Chio avec soixante galères; il accepta les présents des nobles, les invita même à son bord, puis les transporta tous à Caffa. — Plus tard on vantera de nouveau la douceur des mœurs chiotes (Choiseul-Gouffier, t. I, p. 150).
Dans le voisinage de Xïoç est xV-jpx, île habitée, et tout près 'AvTt-i'jpa, plus petite et déserte. Puis à main droite nous découvrîmes Scyros, que le pilote pensait être le mont Saint-[Ilias], appelé par les anciens Athos, sur lequel habitent près de douze mille caloyers ' ; mais commençant à découvrir Nègrepont, il s'aperçut de son erreur"2.
Donc au soir nous étions près de l'Eubée, à une distance de 10 milles; et pour ne pas nous perdre la nuit dans VIcarium pelagus en marchant trop fort, comme fit le malheureux Icare en volant trop haut, nous carguâmes la grand voile, et nous nous servîmes du trinquet à mi-mât, et sans bonnette.
Avec la nuit, la tempête devenait plus grande et ballottait le navire avec tant de violence que les mariniers eux-mêmes éprouvaient des douleurs de tête et d'estomac; il me semblait que mon cœur se détachait et allait me sortir par la bouche. Par ce temps si cruel et si impitoyable, voisins de l'horrible rivage capharéen3 et privés de la lumière du soleil, il nous semblait voir déjà l'ombre de la mort prochaine et sentir cette douleur qui sépare l'âme du corps; et nous pûmes très bien mesurer les forces de la mer courroucée et soulevée.
i. Voy. Belon, 1° 39.
2. Voy. Bibl. Nat., Gèog., B. 1707, carte 158 : une carte, du xvi" siècle, de l'Isola di Negroponte, avec une vue de la ville et du port.
3. Le Caphareus était un dangereux promontoire rocheux (auj. Kavo- Doro ou Xylofago), au sud-est de l'île d'Eubée. Il est célèbre par le nau-
rage des vainqueurs de Troie.
Nous passâmes sous Nègrepont par un canal large de 10 milles, avec cette île à main droite et Andri à gauche, et sous celle-là Ténos, qui est encore du domaine de Saint-Marc (25 juillet) !.
Le matin suivant, un peu rassurés par la vermeille aurore, nous découvrîmes sur le rivage de Nègrepont une forteresse dite Castel Rosso. L'île de Nègrepont ou Eubée a 300 milles de tour ; le détroit ou Euripe de Chalcis la sépare de la terre ferme, avec laquelle elle comunique par un pont de bois de 12 pas.
Nous vîmes ensuite toutes ces Cyclades semées par la mer Egée qui, ornée parla beauté et la fertilité de tant d'îles, mérite vraiment son nom d'Archipel.
Violemment poussés par l'incroyable force de la tramontane, nous laissâmes Macroniza, Héléna, cap Colonna du côté de TAchaïe, et de l'autre Zéa, île grande et élevée, à 40 milles de Nègrepont, et aussi Serifno et Sifano. Nous parcourûmes ensuite le golfe de Napoli, anciennement sinus Argolicus, grand et large, et vers le soir nous eûmes à gauche Antimilo et Milo, qui est scus le duché de Nixia, actuellement entre les mains d'un Juif nommé Jean Miquez2. On dit que dans cette île, aussitôt qu'y
1. Tinos et Mykonos, laissées à Venise par la paix de 1540, lui restèrent jusqu'en 1718 (Heyd, t. II, p. 334).
2. C'est le célèbre Juif portugais Don Miguez (Joseph Nasi), duc de Naxos, qui joua un rôle considérable sous les règnes de Suleyman et de Sélim ; c'est lui qui poussa à la conquête de Chypre. Voy. de Hammer et
arrive un navire, les jeunes tilles avec leurs mères courent au rivage, reçoivent amoureusement les étrangers et avec d'infinies caresses les invitent à se servir d'elles.
Nous découvrîmes Cérigo d'assez prés. Mais comme le pilote n'était pas trop expérimenté, le patron et le timonier résolurent de ne pas aller plus loin cette nuit là. Nous restâmes à courir des bordées jusqu'au matin vers Bellapaolo, n'ayant rien à craindre des corsaires par un temps si violent.
Le jour suivant, comme le vent ne cessait pas,
Xnous fûmes à Malvoisie, anciennement Épidaure \ à ioo milles de Zéa, où il y a une belle forteresse avec une bonne garn|son turque.
Puis laissant la route de Candie, dont on apercevait facilement les hauts rivages, nous accostâmes au cap Saint- Ange, qui fait canal avec Cérigo, grande île des Vénitiens, à 50 milles de Malvoisie, appelée anciennement Cythère, d'où Vénus reçut le nom de
Zinkeisen. — L'île de Naxos ou Nixia était gouvernée depuis la quatrième croisade par des ducs placés sous le protectoiat de Saint-Marc et dont le pouvoir s'étendait sur presque tout l'Archipel. La famille Sanudo (1207- 1435), qui fournit les premiers ducs de l'Archipel, eut pour successeurs les Crispo. L'île de Nixia fut saccagée en 1535 par Barberousse. Le dernier des Crispo, Giacomo, se fit tellement haïr par ses sujets que les Turcs n'eurent aucune peine à le dépouiller (1566). Ce qui restait du duché fut donné à Miguez, qui le fit gouverner par un chrétien espagnol, Francesco Coronello.
1. Epidaurus Limera (auj. Monemvasia Palaea ; les ruines sont encore visibles, voy. Leake, Morea, 1. 1, p. 210), un peu au nord du promontoire de Monemvasia.
Cythérée. C'est la fin de l'Archipel et le commencement de la merde Crète.
Nous eûmes fort à faire au-dessus de cette pointe, car, voulant entrer dans le golfe de Venise, nous n'avions plus le vent en poupe, mais il poussait le navire tellement de côté que souvent la grande vergue était à plus de 4 palmes sous l'eau, et l'eau entrait jusque sous la couverte. Nous nous tenions tous rassemblés au-dessus du vent pour faire contrepoids, et, le visage mort, nous admirions les flammes vivantes qui éclataient au milieu des flots en furie. Les marins par leur silence plein d'effroi montraient assez la peur qu'ils ne voulaient pas témoigner par des paroles ; dans ce grand danger ils regardaient d'un air pitoyable le rivage voisin, mesurant des yeux s'il nous serait possible de nous sauver à la nage en cas de besoin ; et sans mot dire chacun implorait par d'ardentes prières laide de la divine clémence, laquelle finalement eut pitié de nous, et nous sauva de ces mortelles flammes cythérées.
Nous doublâmes le cap Malée, et sortis du canal de Cérigo, qui dure 10 milles, nous dînâmes près du golfe Lavatique, appelé par les anciens sinus Laconicus, où les galères turques qui font ce voyage vont prendre de l'eau.
Toute cette côte de la Morée ou Péloponése est montueuse, rocheuse et déserte.
Nous passâmes Corvi, petite île à main droite,
mais le vent nous abandonna sous le golfe du Magne, prés de Porto-Quaie\ qui est au cap Matapan; nous restâmes par une très grande chaleur en bonace, et alors nous avions fort à craindre des corsaires, ne sachant pas au juste où était la flotte turque.
Tout le 27 dura cette bonace, et nous souffrîmes une soif désespérée, n ayant que de l'eau pourrie et poussiéreuse, et ne pouvant boire de vin à cause de la grande chaleur de la canicule.
Le 28 pour notre malheur se levèrent les mistrals contre lesquels nous luttâmes en courant des bordées, tantôt par nord, tantôt par sud-ouest, et enfin nous découvrîmes les îles de Sapienza2.
Ce jour-là nous rencontrâmes un navire vénitien qui s'en allait vent en poupe à Candie; nous prîmes langue l'un de l'autre, ils nous lancèrent avec des arcs des lettres pour Venise, puis s'en allèrent leur chemin, tandis que nous, pauvres hères, nous restâmes sur nos bordées tout ce jour, et la nuit et le jour d'après. Vers le soir le vent fraîchit, et nous vîmes que force nous serait de prendre la route de Candie, si avec nos bordées nous allions trop au large de la côte. On délibéra sur ce qu'il y avait à faire : on ne pouvait ancrer à Prodano, d'où nous n'étions pas à plus de 3 milles; on tourna la poupe au vent
1. Ou plutôt Porto Quaglio, à l'est du cap Matapan, excellent mouillage.
2. Ce sont les oivc/Ocuai, dont les deux principales sont Skhiza et Sapienza.
et nous allâmes mouiller dans l'île deSapienza, près de Modon, anciennement Méthone. Nous fûmes salués de la terre par un canon et nous leur rendîmes le salut. Nous nous avisâmes qu'il y avait quatre galiotes dans notre voisinage, nous tînmes nos armes chargées et nous restâmes en alerte toute la nuit. Subitement on alluma sur les monts voisins beaucoup de feux, qui faisaient connaître notre arrivée.
Le 30, comme les nôtres allaient à une fiumare pour prendre de l'eau, ils apprirent de quelques Grecs que la flotte turque était partie du port de Navarin, distant de Modon de 6 milles, mais qu'en arrière étaient restées quatre galiotes. Le Pacha de la mer avait écrit à l'aga de Modon de les désarmer si elles arrivaient dans son port; c'est pourquoi elles se tenaient derrière un rocher, tout près de notre navire. Et, tant à cause de ces corsaires, que parce que le sandjak de Modon traitait mal les navires français, on nous conseillait de lever l'ancre et de nous fier à l'inconstance des vents plutôt que de rester dans les mains de ces loups rapaces.
Alors nous nous trouvâmes en fort mauvaise posture, sans savoir où aller et encore moins où rester, travaillés et combattus de la terre et de la mer et de tous les éléments, dans un bateau mal armé et plus mal gouverné. Chacun criait confusément son opinion pour échapper à tant de périls, sans qu'on se décidât pourtant à rien. Mais à ce moment, par une grâce de Dieu, deux Turcs à cheval apparurent sur le
i76 VOYAGE DU LEVANT
rivage; nous leur dépêchâmes le pilote, parce qu'il entendait le turc. Celui-ci, revenu au navire, nous dit que l'aga de Modon avait envoyé ces deux hommes pour savoir quelles gens nous étions. Et, nous assurant que les galiotes des corsaires étaient toutes quatre désarmées dans le port, ils nous encourageaient à aller à terre, sans avoir rien à craindre des dispositions du sandjak.
Ces nouvelles nous rendirent du cœur, et avec la bonne espérance se guérirent nos esprits exaspérés par la peur de tant de périls imminents. Puisque les quatre galiotes étaient désarmées, nous fûmes tous d'accord de ne pas bouger pour courir des bordées au mépris d'un vent totalement contraire.
Mais le matin suivant, Ier août, considérant que toutes les provisions de l'équipage étaient épuisées — car depuis les Châteaux jusqu'ici nous n'avions touché à aucun lieu où nous eussions trafiqué pour acheter un œuf — la nécessité nous contraignit de lever l'ancre pour nous rafraîchir un peu à Modon. A peine avions-nous avancé d'un mille que le vent cessa et nous allâmes mouiller sur un rocher tout stérile et désert : détachant avec un couteau des coquillages, nous en fîmes un repas, car nous n'avions à bord que du biscuit gâté pour chasser la faim. Bien que le vent persistât à être contraire, nous partîmes en nous efforçant d'avancer jusqu'à Prodano, courant des bordées avec la plus grande peine qu'on puisse imaginer.
Ce jour-là, 2 août, le mistral ne fut pas trop violent, si bien que, dans l'espoir d'aller plus loin, nous n'arrêtâmes pas à Modon ; mais après avoir arboré le pavillon de France, selon l'usage, et tiré une salve de trois canonnades, nous passâmes outre et allâmes jusqu'à Navarin. Mais le jour d'après le mistral fraîchit, si bien que toute l'habileté nautique était trop faible contre la rage de la tempête; nous retournâmes donc en arrière et, après avoir tiré une seconde salve, jetâmes l'ancre dans le port de Modon. Le patron, dès qu'il eut armé le navire, se rendit chez l'aga, auquel il présenta le mandement du Grand Seigneur, et fut humainement reçu. Seulement l'aga lui dit qu'un ami du Grand Seigneur comme lui ne devait pas tant s'obstiner à rester en mer, mais qu'à la première fois qu'il était passé devant Modon il devait s'y arrêter : car il semblait jusqu'à un certain point peu se fier aux Turcs, puisqu'il allait ainsi évitant les ports.
Nous fûmes incontinent visités par l'émin ' et beaucoup d'autres. Il fallait leur tenir tout le jour une table garnie de sardines, de biscuits et de vin gâté, car en vérité nous n'avions que cela. — Le dit émin, apprenant que nous étions des gentilshommes venus sur ces côtes simplement par désir de voir ce pays, nous mena en un village grec qui est hors des murs de Modon, presque complètement