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Près de l'ancienne Nicopolis, en face d'Actium

i82 VOYAGE DU LEVANT

vent favorable, nous fîmes visite à Aschlit Murath, bey en Barbarie, qui avait été trois fois ambassadeur du Grand Seigneur en France1. Comme il avait fait le voyage de Bayonneavec le Roi, il connaissait bien tout le royaume de France, dont il faisait le plus grand éloge. Et parlant des guerres de France, il en rejetait la faute sur le Pape, et s'émerveillait beaucoup de voir, uniquement pour la religion, qui doit, disait-il, être libre à tous, le Roi se porter à détruire ses plus affectionnés et fidèles sujets. « Mais, disait-il, si peut-être le Roi craignait que le prince deCondé, pour être du sang royal, s'efforçât de lui enlever la couronne sous prétexte de religion, il ne fallait rien autre que, par des présents et de belles paroles, l'inviter à quelque solennel banquet; et, quand il serait venu sans défiance dans le palais du Roi, l'introduire seul en quelque chambre et l'y étrangler. Mort le chef, disait-il, jamais plus ne bougeraient les parties inférieures. » C'est le conseil que, de la part du Grand Seigneur, il donnait au Roi. Cependant l'issue des événements postérieurs a montré clairement que le traître et déloyal maniaque chrétien ne s'est pas contenté de ce criminel conseil, maïs il en a trouvé d'autres, d'autant plus horribles que la cruauté est moins tolérable en un Roi très chrétien, qu'en un

i. Je n'ai trouvé nulle part de renseignements surce personnage. M. Schefer, qui a bien voulu faire des recherches dans les historiens turcs, n'a pas été plus heureux. Peut-être Amurat-bey, qui sera capitan général des galions d'Alger en 1599 (Plantet, Corresp. des deys, t. I, p. 2)?

Turc né d'un père parricide, nourri et élevé dans le meurtre" de tous sesTréresv--'

Cet Aschlit n&a^prochait aux Huguenots que de détruire les églises élevées à l'honneur et mémoire des saints du Paradis. 11 blâmait beaucoup la longueur des procès, entretenue par l'industrie de ceux que leurs vêtements et leur grave démarche font ressembler à la justice en personne. Mais, quelques louanges qu'il donnât à la courtoisie française, il ne daigna pas nous faire la politesse d'une seule grappe de raisin.

Enfin fatigués outre mesure de ce long séjour, et voyant la persistance obstinée de cet impitoyable mistral, dans l'espoir de trouver autre vent dans la haute mer, nous haussâmes les voiles le 20 août, après avoir payé l'ancrage, et nous courûmes des bordées avec de grands efforts et tempêtes jusqu'au 23, que nous arrivâmes à Prodano, île déserte à 20 milles de Modon, appelée par les anciens Proie.

Le lendemain matin nous levâmes l'ancre par un assez bon vent, mais tout d'un coup le ciel se brouilla, d'épouvantables tourbillons et des nuages épais sautèrent à l'ouest, de manière que nous courûmes quatre jours et quatre nuits avant d'ancrer à Zante : ce qui était d'autant plus pénible à supporter que parfois nous voyions Zante tout prés de nous ; puis au lieu de mouiller il fallait retourner en pleine mer, et cette danse dura jusqu'au 29 août; avec un vent en poupe, si faible qu'il fallait l'aider à la rame, nous

jetâmes l'ancre sur la plage de Zante, île des Vénitiens, à 80 milles de Prodano1. Et sur l'heure j'écrivis à Venise par un navire qui avait déjà hissé les vergues pour partir.

Le provéditeur, appelé le clarissime seigneur Leonardo Emo2, lut les lettres que nous avions du bayle de Constantinople et de M. l'Ambassadeur, et nous donna libre pratique. Aussitôt descendus dans le bourg, nous lui rendîmes visite au château, qui est à la cime d'un mont assez productif, mais ennuyeux à gravir; aussi est-il très fort, tant par sa position que par ses grands bastions et ses larges murs très bien pourvus d'artillerie. Il est si grand qu'à l'intérieur il y a un gros hameau. Et quand les Turcs descendent dans l'île, les insulaires portent tous leurs meubles dans ce château. Il y a d'excellentes citernes. La garnison n'est maintenant que de cent soldats.

Le provéditeur nous reçut très courtoisement et nous offrit la collation avec des vins délicieux et des raisins frais, mais sans pain, car il y en avait disette. Il nous communiqua les avis qu'il avait de France, et nous affirma que la paix était déjà faite, nouvelle qui nous réjouit beaucoup 3.

Après avoir pris congé de lui, nous retournâmes

1. Cette île, pillée et prise par les Turcs au début du siècle, avait été rétrocédée. En 1572, Vlachi-Aly avait battu les Vénitiens à Zante.

2. Provéditeur élu le 18 janvier 1573, en remplacement d'Andréa Emo, il y restera jusqu'au Ier janvier 1575 (Hopf, Chroniq. gréco-rom . , p. 407).

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