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Buthroturr, près du lac d'eau salée Pelodes

Quoiqu'ils fussent sans armes, ils allaient partout en sécurité, sans moins de bravoure que s'ils avaient été à Constantinople ou dans une autre ville turque. Parmi eux il y en eut un qui, voyant les chausses d'un soldat avec la braguette, se mit à rire et lui demanda s'il avait assez de courage pour tuer un Turc, avec ces chausses à braguette. Le soldat répondit que oui, le mena en un lieu écarté, et là, se battant vaillamment en duel, il tua ce Turc stupide et ivre. Si l'on en faisait de même de tous ceux qui à Stamboul se moquent tout le jour des pauvres giaours, certes le voyage en serait plus sûr et moins pénible. Le provéditeur, ayant appris l'affaire, voulut faire pendre le pauvre chrétien, mais les Turcs euxmêmes prièrent pour lui et ainsi il obtint sa grâce.

Ces Turcs achetaient des étoffes écarlates et en grande quantité, mais beaucoup en étaient dépouillés en route par les soldats, si bien qu'à la fin ils s'en plaignirent au provéditeur ; celui-ci rendit un édit très sévère contre ces voleurs et il en fit pendre deux, ce dont les Turcs témoignèrent une grande satisfaction.

Le 22, la flotte turque quitta Botranto et vint mouiller à Basta, peut-être Pelodes portus, mais elle marchait sans ordre et si prés du rivage d'Albanie qu'à peine pouvait-on compter les vaisseaux. Mais d'après ce que nous dit un chevalier de Malte français, esclave d'Ochiali, il y avait environ deux cent trente galères et elles retournaient à Constantinople sans

faire autre entreprise cette année. Seulement ils avaient brûlé prés de Gallipoli un village nommé Castro et y avaient pris quelques personnes. Une autre nouvelle pire encore nous arriva, savoir que l'Ochiali avait châtré de force deux chevaliers français ses esclaves, appelés l'un Semur, l'autre Bertocourt1, pour ne pas les rendre au Roi qui avec beaucoup d'instances les lui avait demandés. On voit par là en quelle estime Sa Majesté est auprès des Turcs2.

Tandis que les galères turques étaient dans des ports voisins de Corfou, chaque jour quelqu'une venait à Corfou pour se rafraîchir. Et en comparaison des galères vénitiennes elles avaient l'air de mahones, car elles ont les poupes bien plus hautes et les éperons plus relevés ; elles sont aussi mieux peintes et dorées. Mais les vénitiennes sont mieux armées et portent plus de canons.

Beaucoup de chrétiens durant ces jours s'enfuyaient chez les Turcs et reniaient la foi catholique; mais entre ceux qui couraient en hâte vers la flotte, le Pacha de la mer en renvoya dix-huit enchaînés au bayle, soit qu'il craignît quelque trahison, soit vrai-

i. La famille des sieurs de Semur et de Luzy était un: branche de celle deBroyes; elle portait d'agir à trois bandes de gueules (Anselme, t. II, p. 125). Quant aux Bertaucourt, une de leurs filles, Antoinette, devait épouser en 1582 Charles de Billy {Uni., p. 344).

2. Les Français n'avaient pas lieu alors d'être très satisfaits des Turcs, qui avaient montré plus que de la froideur dans l'affaire de Pologne (Barbara, p. 334).

ment pour faire comprendre qu'il ne tenait compte d'aussi vils poltrons. Le bayle les fit tous attacher à un banc de galère, afin qu'avec le temps ils pussent se repentir d'un aussi criminel et abominable dessein.

Dans l'île de Corfou est une fontaine appelée Cardaseth, dont l'eau se vend à Corfou, parce qu'on y manque de bons puits; et ils n'ont d'autre fontaine que celle-là, qui projette deux canaux d'eau excellente.

Le 25 septembre, nous quittâmes Corfou de conserve avec un autre petit bateau français par un grand calme. Ce jour-là nous nous fîmes remorquer seulement jusqu'à Porto-Botranto, à la bouche du canal formé par Corfou et la côte d'Albanie, où la flotte turque avait ancré le 19 et d'où elle partit le 22. Mais avant d'y arriver nous vîmes sur la côte albanaise une tourelle à 7 milles de Corfou : elle a été élevée en souvenir d'un boulet de canon tiré du château de Corfou du temps qu'il était assiégé par Soliman, et qui porta jusqu'à l'endroit où est maintenant la tour. Près du hameau de Botranto est une très belle pêcherie, dans laquelle on prend une quantité étonnante de poissons très fins qu'on porte à Corfou, car on y manque de viandes.

Le 26 nous partîmes avec un vent d'est assez bon. Nous passâmes un canal un peu moins étroit que celui des Dardanelles, au milieu duquel est un petit écueil dangereux pour les bateaux qui naviguent de

nuit. Nous arrivâmes à Cassopo, Portus Cassiope', petit hameau tout ruiné par les serpents, à ce qu'ils disent. Il y a une Madone que nos marins saluèrent d'une dévote oraison et de trois coups de canon. Puis nous vîmes sur la côte d'Épire un château sur une montagne très aride, du nom de Sopoto, qui durant la guerre avait été occupé par les Turcs, et dans la conclusion de la paix ils ont promis de le restituer aux Vénitiens2.

Nous doublâmes le cap Sydaro, qui est la dernière pointe de l'île de Corfou, à 30 milles de la ville, qui est au milieu de cette île. Au dessus de ce cap sont les îles de Fano, Mariera et Samothrace, toutes désertes. Mais aux environs de Chimera3, qui est dans les monts Acrocérauniens, le vent cessa, de sorte que je ne vis jamais étang aussi tranquille qu'était alors la mer; elle était si immobile dans son lit, qu'on aurait plutôt dit de l'huile que de l'eau. Nous restâmes en cette bonace, avec une chaleur incroyable, tout le 27 et le 28, retournant plutôt en arriére que marchant en avant. La nuit du 29, se leva un greco avec lequel nous passâmes une route blanche

1 . La première ville de l'île après Corfou même. En face, sur la côte d'Épire, se trouvait une ville dont le nom ancien est presque le même, Cassope, et même Cassijpe chez Ptolémée.

2. Voy. dans Belin, Relat. diplom. de Venise avecla Turquie (Joum. asiat., 1867, p. 380 et ss.), le texte du traité de 1576, qui reproduit in extenso celui du 7 mars 1573.

3. Chimaera, ville d'Épire (auj. Khimara), au pied des Acrocérauniens, ou monts de lu Chimère.

qui apparaît dans les monts d'Épire; peut-être est-ce la via Egnatia, placée par les anciens dans la Macédoine ou Émathie, qui comprend toute l'Épire1.

Nous étions déjà au-dessus du cap Glotta, ou de la Langue, quand à l'aube se leva un mistral si furieux qu'il nous porta à prés de 80 milles en arrière, jusqu'à Mariera. Cet accident est un des plus remarquables qui nous soient arrivés dans tout le voyage. Et je ne peux me rappeler quel fut notre chagrin de recevoir, après tant de bonaces, une telle insulte du vent, sans me sentir tous les sens envahis par un découragement et une douleur extrêmes.

Mais je passe au matin suivant, qui par grande bonté divine nous fut aussi propice et favorable que le jour d'avant nous avait été contraire. A l'aube nous levâmes l'ancre par un vent d'est si fort qu'en quelques heures nous retournâmes au cap de la Langue et de là à Sarseno, île à la bouche du golfe de la Vallona2, appelée anciennement Aulon. Puis, poursuivant notre bonne fortune, nous prîmes le . large; aussi ne voyait-on plus terre d'aucun bord, sinon qu'on découvrait un peu la Pouille, mais à peine pouvait-on la discerner parce qu'elle est plate et sans montagnes.

1. Cette route paraît avoir eu un double point de départ: une branche partait de Dyrrachium, l'autre d'Apollonia; elles se joignaient à Lychnidus (d'après Tafel, Dévia Egnatia, Tubingue, 1842). Il paraît que quelques restes de la voie sont encore visibles. C'est en face d'Apollonia que passait Canaye.

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