‹ Le voyage du Levant. Publié et annotéChapitre 62 sur 68 · Avlona ou Valona. Voy. p · texte numérisé non relu

Avlona ou Valona. Voy. p

Le vent nous servit si bien que le 2 octobre nous apparurent les montagnes de Raguse. Et le soir le sirocco fraîchit tellement que nous aurions juré d'être le jour suivant à Parenzo, en marchant à 14 ou 15 milles à l'heure. Mais à minuit cet épouvantable sirocco sauta soudain au nord; ce fut le mistral le plus cruel qu'il y ait eu de toute l'année, et qui nous contraignit à notre grand désespoir de tourner la poupe où d'abord nous avions la proue. La mer, au contraire, ne pouvant en un si court instant abandonner sa première direction, venait du sud contre la proue battue avec tant de violence, qu'à entendre le bruit des coups il semblait que le navire donnât contre un écueil.

Le navire, ballotté par la fureur des flots, se dressait tantôt sur poupe et tantôt sur proue, si bien qu'une galiote aurait passé entre la carène et l'eau. La nuit était obscure; le nocher1, qui courait çà et là suivant le besoin, tombait à chaque pas. Alors nous nous retirâmes dans notre cabine, non par désir de dormir en une aussi douteuse fortune, mais pour ne pas embarrasser les services du navire, et, en nous consolant mutuellement, prier la divine Majesté d'user en un tel péril de sa miséricorde accoutumée envers nous. Bien que cette cabine fût très élevée,

1. On traduit parfois ce mot par pilote. D'après Jal, « le pilote dirigeait la route; le nocher, à bord des navires où il y avait un patron ou un capitaine étranger à la manœuvre, était le praticien de la mer, le manœuvrier ».

la mer en bondissant entrait par les fenêtres et nous aspergeait d'une écume si effrayante, que je ne pouvais croire que de celle-là ou d'une pareille fût née Vénus. Il n'y avait chose sous le toit qui ne tombât sens dessus dessous. L'obscurité de la nuit, les cris des marins joints au bruissement des flots soulevés, et le fracas que faisaient en tombant les plus petites choses, nous donnaient à croire que le péril était plus grand encore qu'en réalité.

Enfin le lever de l'aurore dissipa cette grande frayeur avec les ombres épaisses de la nuit, bien qu'il nous restât le chagrin de revenir en arrière; car le mistral dura toute cette journée du 3 octobre; et ne trouvant pas de port plus voisin, nous allâmes plus de 120 milles en arriére, si bien que nous mouillâmes derrière l'île de Curzola, appelée Corcyra nigra ou ^éXava. Mais, à cause du soupçon de maladie, nous ne pûmes en avoir aucun rafraîchissement, pas même de l'eau; nous bûmes donc de celle de Constantinople, qui s'est conservée quatre mois entiers dans les tonneaux.

Le port où nous mouillions était très sûr; aussi, comme le nocher croyait que le mistral en cette saison ne durait pas trop, nous jetâmes seulement une ancre pour être plus dispos quand le vent tournerait en notre faveur. Mais le troisième jour que nous y étions, le 6 octobre, vers le soir, arriva un ouragan • du nord si à l'improviste qu'avant que personne s'en fût aperçu l'ancre s'enleva et le navire se porta

contre un rocher très voisin : s'il y avait touché, sans aucun doute il se serait fracassé.

Le nocher, s'apercevant trop tard du péril imminent, tomba en une telle peur qu'à peine pouvait-on compter sur lui pour y remédier. Les marchands, effrayés d'un aussi sinistre accident, voyaient leurs marchandises déjà submergées, et par leurs prières tremblantes et leurs figures d'angoisse montraient assez combien la menace d'une si dure mort les épouvantait. Et tandis que le pilote et toute la chiourme blasphémaient et maudissaient la fortune, le navire, poussé par ce farouche et cruel Borée, s'approcha du rocher au point que de la poupe on pouvait facilement sauter en terre ; puis, par un vrai miracle de Dieu et hors de toute prévision navale, nous trouvâmes fond en cet endroit. A ce moment extrême où nous ne pensions plus qu'à sauver notre vie, on jeta de la proue une ancre qui, pour notre bonheur, arrêta le navire : un peu plus tard il s'en serait allé en mille pièces et les hommes auraient eu assez à faire à se sauver à la nage ou dans la barque, que les marins avaient déjà appareillée pour s'y enfuir.

Ayant donc évité la mort grâce à cette ancre, nous reprîmes courage ; avec les câbles nous nous retirâmes en un fond plus profond et nous restâmes jusqu'à minuit à parer le navire. Puis remerciant Dieu de l'heureux succès de nos peines, nous allâmes reposer jusqu'à l'aube.

Nous sûmes depuis comment la seule négligence

de nos patron et nocher nous avait fait courir un pareil risque. En trois jours qu'ils étaient restés dans ce port sur un pied d'eau, ils n'avaient jamais visité l'ancre. Comme le navire tournait tantôt par ici tantôt par là suivant le vent, le câble s'était emmêlé avec l'ancre, de manière que la bourrasque l'enleva aisément; le navire détaché s'en allait à la merci du vent. C'est la seule bonté du Tout-Puissant qui nous a arrachés à sa rage, et non aucune habileté de ces marranes de mariniers marseillais.

Le 10 octobre à l'aube on nous remorqua dans le canal de Curzola, qui est étroit d'un plus d'un mille et long de 10, très profond et sûr pour les navires. La ville est à la tête de l'île et semble plus belle du dehors que du dedans. Il s'y tient des barques. Il y a deux ans que les seules femmes de Curzola, sans leurs maris qui étaient hors de l'île, défendirent vaillamment la ville contre les Turcs. Elles s'habillèrent en hommes pour faire croire aux Turcs que la ville était pleine de soldats, et pour que, n'espérant pas pouvoir l'emporter facilement, ils s'en allassent, comme il arriva. Maintenant l'île est tout à fait stérile; mais du côté de Sabioncello, anciennement Oncum promontorium, qui est à Raguse, on voit une ceinture de très belles vignes autour de la montagne aride. Ce qui démontre la vigilance de ces Esclavons à se procurer ce qu'il leur faut en dépit de la nature.

Après midi, avec une très légère brise en poupe et aidés par le courant, nous passâmes le cap Cumeno 58.

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et la bouche du fleuve Narenta. Et côtoyant l'île de Lésina, que je crois avoir été d'abord appelée Faros ou Faria, peu élevée, mais longue et en maints endroits stérile1, nous touchâmes le soir à Torcula ou Torta, îlot abandonné, dans un port bon et sûr. A l'approche de l'aube nous partîmes aux rayons de la lune, et aux premiers moments du crépuscule nous étions au bourg de Lésina, placé au pied de la montagne, sur laquelle est un château solide et assez grand, gardé par un gentilhomme vénitien. Les vins de cette île comptent parmi les meilleurs de toute cette côte.

De là, courant avec un vent d'est en poupe nous passâmes à bâbord les îles de Lissa, Saint-André et Melicello, laissant à tribord la Brazza, Stolta, Drevenice. Et à trois heures de l'aprés-midi nous étions au cap Sesto, où notre pilote vénitien avait dessein de s'arrêter ce soir-là ; mais voyant que le temps nous était propice et craignant de le perdre sans pouvoir ensuite le retrouver, il résolut avec le patron de naviguer toute la nuit : la lune était pleine, le ciel clair, sans nuages ou autre indice de bourrasques.

Comme il ne lui semblait pas trop sûr de prendre sa route au milieu des îles et des écueils qui sont vers la terre terme, nous retournâmes vers la haute mer. Le temps fut si favorable qu'à l'aube nous

i. Ramberti, p. 122 : Legena, « isola chiamata da Ptolomeo Pharia insula over Paria ».

nous trouvions à Saint-Pierre, île peu grande, mais beau port. Là le vent, qui toute la nuit avait été est ou nord-est, se changea en nord ; pourtant avec son aide nous arrivâmes au-dessus de l'île de Sansego, où la mer courait du nord-ouest, car le mistral y avait régné toute la nuit. Aussi combattus du vent et de la mer, nous courûmes des bordées tout ce jour, 12 octobre, sans avancer; et retournant un peu en arrière, nous mouillâmes à l'île d'Ossero.

Le lendemain matin, avertis par une galère vénitienne que le temps était bon dehors, nous hissâmes les antennes et marchâmes le long d'Ossero, qui est stérile, mais cultivé en plusieurs endroits. Après avoir passé Sansego à bâbord, nous laissâmes à tribord Nia, qui est formée de beaucoup d'îles, toutes comprises sous ce nom ; on dit que c'est le premier cap d'Esclavonie.

De là, entrés dans le périlleux et fanatique Quarnero, nous arrivâmes au promontoire sans aucun accident. Ensuite nous voulions aller à Parenzo, mais le vent sauta au nord; nous avions déjà passé le port Silacrio et beaucoup d'autres voisins des promontoires, que l'on connaît aux montjoies dressés au-dessus de chaque port en faveur des marins. Comme nous ne pouvions monter au portdePola, que pourtant nous voyions tout prés, nous jetâmes une ancre en face de Pola, dont nous étions pourtant assez éloignés pour que nos amarres fussent trop courtes pour y arriver.

Pola est une ville très antique, placée près du rivage, sur une colline un peu relevée. Il y a un port très sûr pour les navires et galères, et une arène que le vulgaire appelle le palais de Roland. Le pays autour de Pola est' assez bon, mais l'air y est si mauvais, qu'en été tous les citadins abandonnent leurs maisons et ne reviennent qua l'hiver. Dans une porte et dans le dôme de Pola on voit encore quelques restes d'antiquité'.

La tramontane dura toute la nuit furieusement. Nous ne tenions que sur une ancre et nous avions plus de deux brasses de fond, en un lieu ouvert de tous côtés à tous les vents ; il y avait grand danger que le câble se rompît à cause des bonds que faisait le navire, ce qui nous eût menés à la malheure. Mais les marins restèrent en alerte toute la nuit, pour pouvoir en cas de besoin hisser le trinquet en un moment.

Le matin de bonne heure (c'était le 14 octobre, jour où, l'an passé, nous étions partis de Venise avec l'espoir de revenir dans quatre ou cinq mois au plus), voulant nous retirer au port de Pola, nous nous mîmes à tourner le cabestan pour lever l'ancre. Mais le vent était si terrible qu'il jeta le navire

1. Voy. Cassas, Voyage en Islrie et Dahnatie. — Les arènes de Pola sont plus grandes que celles de Nîmes. Il y avait aussi dans cette ville les ruines d'un théâtre, employées au xvir siècle à la construction d'une citadelle. Il y existe encore deux temples, dont l'un, dédié à Rome et Auguste, servit

de modèle aux architectes italiens de la Renaissance, et un arc triomphal.

presque sens dessus dessous : la grand vergue alla plus d'une brasse sous l'eau ; le pilote effrayé et plus assuré de la mort qu'espérant sauver sa vie, fit vœu de donner à Notre-Dame de Lorette une tête de câble. Et aussitôt que le navire fut redressé, voyant qu'en une telle fureur du vent on aurait plus tôt fait de couper le câble que de hisser l'ancre, on l'abandonna à la merci des flots courroucés ; nous nous échappâmes vers un port qui est entre Fasana, canal d'Istrie, et le bourg des Brioni, et qu'on appelle Campagne de Pola, à 3 milles de cette ville. Quand le vent eut cessé, les marins allèrent avec la barque relever l'ancre, qu'ils trouvèrent facilement, car ils avaient laissé un signal.

Le pays autour de Pola est assez fertile et agréable par la grande abondance d'oliviers et d'autres arbres verts qu'on voit très nombreux dans ces campagnes. Mais le teint livide et blême des habitants témoigne de l'impureté de l'air et des eaux : comme ils manquent de fontaines, ils usent de l'eau du ciel, qu'ils conservent dans des citernes mal faites où elle se corrompt très vite.

Le 16, voyant que le navire allait rester quelques jours à l'ancre dans ces campagnes de Pola, et ne pouvant plus résister à l'extrême désir de revoir les chers amis qui depuis un an nous attendaient à Venise, nous prîmes une [chaloupe] qui en deux heures nous porta avec tous nos bagages à 15 milles delà, à Rovigno, anciennement Aurupium, situé sur une

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colline ornée de beaucoup d'oliviers et tout autour baignée par la mer, mais d'un côté jointe au continent par un pont.

Le soir, nous prîmes une barque de poste, qui, volant avec un vent du nord-est en poupe, nous porta le matin suivant dans les lagunes de Venise. Bien qu'elles ne soient pas fermées de fossés ni de murailles, il fallut nous arrêter à l'office de la Santé, selon l'usage de cette sérénissime République. Quelques heures après nous y reçûmes la visite de beaucoup de nos très chers parents et amis; à les voir en bonne santé, et joyeux de notre retour heureux quoique pénible, tous mes sens se remplirent d'une joie et dune satisfaction infinies.

Le lendemain 18 octobre, en dépit des pressantes instances faites par l'Illustrissime Seigneur Ambassadeur pour notre pratique, on nous envoya au lazaret attendre le patron ou le secrétaire de notre navire, qui devait garantir l'état sanitaire de tout son monde.

Le 20 octobre, nous eûmes libre pratique, et accompagnés de notre escorte d'amis nous rentrâmes dans la fameuse Venise, et nous fûmes rendre visite à l'Illustrissime Ambassadeur, M. du Ferrier ; avec sa courtoisie ordinaire, il nous reçut très humainement. Ce soir-là et beaucoup de jours suivants se passèrent en banquets et en fêtes.

Maintenant, je supplie la majesté du Dieu éternel, dont la paternelle clémence m'a sauvé de tant de

périls si évidents sur terre et sur mer, de faire que, louant son nom tous les jours de ma vie, je ne sois jamais ingrat pour d'aussi éclatants bienfaits ; mais que toujours ma proue se dirige et se tourne vers ce céleste port où il a préparé à tous ses élus un perpétuel et assuré repos.

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