‹ Le vrai livre du peupleChapitre 53 sur 77 · Chapitre XII, — OEûvres diverses · texte numérisé non relu

Chapitre XII, — OEûvres diverses

raud, daii$ son livre, intitulé : Utilité d'un voyage d'agrément à Paris.

L'auteur suppose qu'une Anglaise, accompagnée de son mari, sort d'une salle d'asile ; elle la fait parler ainsi :

« En faisant nos adieux à sœur Vincent, je lui demandai de m'indiquer quelque pauvre famille de son quartier, que nous pussions visiter.

« Très-volontiers, Madame ; tenez, sans aller bien loin, dans cette rue à gauche, au n"" 19, vous trouverez de braves gens tout à fait dignes de votre intérêt. Il faudra monter un peu haut ; mais vous êtes jeunes et charitables l Au cinquième étage, dans un corridor à main droite, vous frapperez à une porte qui se distingue de toutes les autres par l'image de rimmaculée Conception, sous la protection de laquelle se sont mis ces bonnes gens. Ils se nomment Bernard. Le père est cordonnier ; une mère toujours au lit, et deux enfants déjà grands composent ce pauvre intérieur où je vais souvent m'édifier. Dites-leur, Madame, que vous venez les voir de ma part.

« Nous quittons sœur Vincent, et après dix minutes de marche, nous étions devant la maison indiquée.

« En nous voyant entrer dans la cour, une vieille femme sortit la tète d'une espèce d'antre et nous demanda d'une voix criarde où nous allions.

« — Chez Bernard le cordonnier.

« — Uii beau cordonnier pour dame, murmura-t-elle, en se retirant.

« A l'extrémité d'une cour humide en dépit d'un soleil magnifique, nous trouvâmes un petit escalier de bois, sombre, sale et n'ayant d'autre rampe qu'une corde à moitié usée. •

« — Ma chère I s'écria Georges, je suis effrayé pour vous.

« — Ne craignez pas, moucher» donnez-moi la main, allons^

lentement, et offrons cette ascension à notre divin Maître.

« — Oh I oui, ma chère Lisy.

« Nous voilà donc trébuchant, soufflant, hésitant à chaque pas. Ma robç, véritable ballon, était un embarras considérable; j'en eus un peu de confusion vis-à-vis de moi-même. Après plusieurs essais dans le mode d^ascension, Georges finit par me précéder, en faisant Foffice de remorqueur^ et nous arrivâmes enfin dans un corridor éclairé. Là, nous fîmes un petit temps de repos avant de frapper à la porte.

« Un homme d'une cinquantaine d'années vint nous ouvrir : — Salut, Monsieur, Madame, qu'y a-t-il pour votre service ?

« — Père Bernard, nous sommes des amis de sœur Vincent.

« A ce nom, la physionomie du bonhomme s'épanouit; il nous fit entrer avec de grands honneurs, épousseta une chaise pour moi, et offrit un tabouret à Georges. Je fus bien autrement embarrassée de ma crinoline dans cette chambre, que je ne Favais été dans l'escalier ; je donnais des coups de poing à droite et à gauche dans ma robe ; mais ce système ne produisant qu'un tapage affreux, et mylord me regardant, selon sa louable habitude, pour m'engager à parler pendant qu'il ferait ses études de mœurs, je pris mon parti.

« — Nous vous dérangeons, mon brave homme ?

« — Dieu en soit loué, ma chère dame ; il ne m'arrive pas souvent d'ouvrir ma porte à des visites.

« J'aperçus alors une femme pâle et défaite, se soulevant d'un mauvais grabat pour nous saluer. Je m'approchai aussitôt d'elle : — « Vous êtes malade, ma bonne ?

m — Depuis dix ans. Madame, répondit-elle simplement.

« — Vous souffrez beaucoup ?

« — Beaucoup et toujours, c'est la volonté de Dieu. Ce qui m'afflige, c'est d'être une charge au lieu d'aider.

« — • Vas-tu pas recommencer , ma femme ? Figurez**

vous, Monsieur, Madame, que je ne peux pas lui faire entendre raison la-des&us. Elle se désole, pas de souffrir, mais de ne plus faire le ménage ; puisque tout marche, faut bien prendre son parti, n'est-ce pas ?

« — Sans doute, votre mari a raison.

« — Maintenant que je suis un bon homme... et que je travaille au lieu de dépenser.

« — Comment? dit enfin Georges ; est-ce que vous n'avez pas toujours travaillé ?

« — Hélas 1 non, mon cher Monsieur, j'ai été un excellent ouvrier, gagnant six francs par jour chez les plus fameux de rétat ; j'ai souvent pris mesure à des pieds mignons et délicats, allez! Mais les mauvais conseils m'ont entraîné; je suis devenu un franc ivrogne, un paresseux ; je battais ma pauvre femme, quand elle me demandait de l'argent. » Des larmes étaient dans sa voix.

« — Et toi aussi, Pierre, tu recommences. Puisque c'est fini, n'en parlons plus.

« — Je ne peux pas me taire sur cet article-là ; j'en ai trop de chagrin !

« — Mon ami, vous savez que Dieu oublie les fautes de ceux qui se repentent et qui changent de conduite.

« — Oui, je lésais bien; mais moi, j'ai de la mémoire.

« Voyant le désir que le bonhomme avait de parler de lui, je continuai :

« — Comment est arrivé l'heureux changement que nous voyons en vous ?

« — C'est l'asile qui m'a tout retourné. Ma pauvre femme ne pouvant plus y tenir, envoya notre garçon et notre fille à l'asile. Ces pauvres petits devinrent si sages et si gentils, qu'ils me faisaient honte par moments ; je commençai à sentir quelque chose là-dedans, qui me disait : Mauvais père, mauvais mari. J'allais quelquefois ôhercher les enfants, et quand la sœur Vincent pouvait m'attraper, elle m'en disait

de bonnes! on ne sait pas pourquoi ; mais tout ce que je peux vous dire, c^est que j'étais devant la sœur Vincent comme un petit garçon. Elle me faisait faire des promesses de ne plus boire. Je disais comme elle, et une fois parti, je lui manquais de parole, et toujours comme ça pendant deux ans. Âh ! elle m'a bien ennuyé, cette bonne sœur ; et tout de même, jeTaimais, et à la fin j'allais la trouver pour me faire tancer. Et puis, ma chère dame, quand ma petite Thérèse me voyait prendre de l'argent pour aller boire, elle me disait en m'embrassant : Mon petit père, il n'y a plus de pain ; la sœur Vincent a soupiré ce matin en voyant que nos paniers étaient vides, et si elle ne nous avait pas donné à manger, nous n'aurions rien eu ; aie pitié de nous et de maman : quand je serai grande, tu seras vieux, alors je travaillerai, je te soignerai bien, sois tranquille. Madame, cette morveuse avait six ans, quand elle me prêchait de pareils discours.

« — . C'est que Dieu l'inspirait, mon ami.

« — Oui, mais je crois que la sœur Vincent lui en soufflait pas mal.

« Bref, je commençai par ne plus boire que le dimanche ; j'entendais raison, et une fois dans le bon chemin, je me suis habitué à y marcher si bien, qu'aujourd'hui je n'ai pas plus soif que la rivière : c'est fort! Mes enfants sont sages, l'ouvrage ne me manque plus, et si cette chère femme n'était pas malade, je serais heureux comme un roi.

— « Moi, je suis heureuse comme une reine malade, dit en souriant la pauvre créature. »

Désormais, toutes les salles d'asile de France sont placées sous le patronage de S. M. l'Impératrice Eugénie. Noble et touchante pensée ! Les enfants du peuple ont sur le trône une auguste protectrice, qui sait aussi apprécier le zèle et le dévouement des maîtresses.

La ville de Grenoble possède trois salles d'asile. Deux sont situées à Saint-Laurent, dans Tancien b4timent des Chartreux. La première fut fondée en 1837; la seconde, en

M*'* Marie-Joséphine Kœnig est directrice de la première; sa sœur, M"* Louise Kœnig, est directrice de la seconde.

M"* Joséphine a obtenu, en 1840, une médaille de bronze; en 1841, une médaille d'argent; en 1856, la médaille instituée par S. M. rimpératrice.

M"' Louise a obtenu, en 1848, une mention honorable, et, en 1854, une médaille de bronze.

Le budget municipal contient une allocation de 4,650 fr. pour traitements des directrices, sous-directrices, domestique, entretien, fournitures classiques et prix.

Le nombre moyen des enfants qui ont été présents aux salles d'asile de Saint-Laurent, en 1857-1858, est de 300.

La fondation de l'asile Cornélie est tout une histoire, que je vais raconter.

Le 12 juillet 1842, M. François Gémond fit à Paris un testament olographe, ainsi conçu :

« Je soussigné, François Gémond, né à Grenoble le quatorze novembre mil sept cent soixante-huit,

« Déclare que ma ferme volonté est de léguer comme de faitje lègue par les présentes à la ville de Grenoble le tiers de tous les biens meubles et immeubles qui composeront ma succession au jour de mon décès. Les deux autres tiers appartiendront à mes héritiers de droit.

« Le legs que la ville de Grenoble recueillera en vertu des présentes lui est fait par moi, à la charge par elle de se conformer aux dispositions suivantes :

« Les biens qui lui parviendront devront être réalisés pour

fournir à Tacquisition d'un fonds de terre nue et sans aucun bâtiment qui puisse exiger des réparations.

« Cette terre, s^appelant désormais le champ de Gomélie Gémond (fille du testateur), servira par son revenu à la dotation d'une rosière dont la beauté et les vertus auront mérite les suffrages du conseil municipal de Grenoble.

« Le jour de Télection, la rosière, nécessairement native du département de Tlsère^ devra n'avoir, ni moins de seize ans, ni plus de vingt-un ans.

« La fondation annuelle d'une dot en faveur d'une fille vertueuse est faite par moi pour servir à perpétuer la mémoire de ma bien-aimée fille Gomélie Gémond, née à Paris le vingt-sept août mil sept cent quatre-vingt seize et décédée dans cette ville le dix-neuf avril mil huit cent vingt-deux.

« Je Jègue de plus à la ville de Grenoble le portrait de ma fille, de grandeur naturelle jusqu'à la ceinture, tenant son enfant dans ses bras, ainsi que mon portrait, pour être placés dans le musée de la ville.

« Je veux être inhumé dans le tombeau où reposent ma feknme et mes deux enfants.

« Si je meurs hors de Paris, mon corps devra être placé dans un cercueil de plomb pour être transporté dans ledit tombeau, qui sera fermé à jamais. *

 ce testament était joint le codicille suivant, portant la même date : .

« Programme pour faire suite à mon testament de ce jour, et qui doit être exécuté comme dispositions testamentaires.

« La cérémonie du couronnement, fixée au dimanche suivant celui de la petite Fête-Dieu , sera célébrée dans Tune des églises de Grenoble.

« Je désire que le conseil municipal y invite une dame de distinction pour couronner la rosière.

« On commencera à deux heures par le Veni creator, qui sera suivi du couronnement.

« Je sollicite la coopération d'un habile prédicateur pour le discours qui devra être prononcé.

« Durant la cérémonie, on fera une quête pour subvenir aux frais de la solennité, et dont le surplus sera donné en offrande aux deux jeunes filles qui auraient réuni le plus de voix , lors de T élection de la rosière ; elles T assisteront pendant toute la cérémonie , qui sera terminée par un Te Deum.

« La couronne de la rosière, qui sera de roses, sera offerte par M. le Maire de Grenoble , et la parure de la josière, par la dame invitée à la couronner.

« Je forme le vœu que la municipalité de Grenoble, s'associant à mes intentions, donne à cette cérémonie la plus grande solennité, afin que les jeunes personnes y trouvent des exhortations et de puissants encouragements à la vertu .

« Le concours des amateurs de musique contribuerait à remplir ce but en donnant plus d'éclat à la fête. »

M. Gémond mourut bientôt après.

Son testament avait été dicté par de très-louables intentions. Toutefois, il imposait au conseil municipal de Grenoble une mission difficile , en l'appelant à couronner une rosière dont la beauté et les vertus auraient mérité ses suffrages. On pouvait bien tomber d'accord sur les vertus, mais la question de beauté devait être plus délicate à résoudre.

Le 24 mars 1843, il intervint entre la ville de Grenoble et les héritiers de M. Gémond une transaction de laquelle il résultait que le tiers revenant à la ville dans la succession nette de celui-ci s'élevait i 150,000 fr. Or, la ville se bornait à exiger une somme de 105,000 fr., payable avec

intérêts, dans le délai d'une année. Elle échappait ainsi aux longueurs d'une liquidation, et elle était libre d'employer la somme ci-dessus à telle œuvre de bienfaisance qu^elle jugerait convenable, sous la condition seulement que Tœuvre fondée porterait le nom de Cornilie.

Cette transaction ne fut pas approuvée par Tautorité supérieure, qui craignit, en permettant que les intentions expresses d'un testateur fussent méconnues, de consacrer un précédent de nature à décourager les personnes qui seraient disposées à faire des libéralités à une communauté ou à un établissement public.

Alors, la ville répudia le legs, et les héritiers de M. Gémondlui Grent donation entre vifs de la somme de 1 05,000 f., aux conditions stipulées dans la transaction.

Une ordonnance royale du 30 juin 1845 approuva la répudiation et la donation entre vifs.

La somme donnée fut employée i la construction d'un bâtiment neuf, destiné à une salle d'asile.

En 1847 la construction était achevée, et la salle fut ouverte en 1848.

Cette troisième salle d'asile reçut le nom à' Asile Comèlie.

On y voit le portrait de M. Gémond et celui de sa fille.

Mlle Clotilde Clément, qui en est depuis peu la directrice, a obtenu une mention honorable.

Le budget municipal contient une allocation de 2,420 fr. pour traitements des directrice, sous-directrice, domestique, entretien, fournitures classiques et prix.

Le nombre moyen des enfants qui ont été présents à l'asile Cornélie, en 1857-1858, est de 140.

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