UN PRIX DE VERTU. LA MANSARDE
« Mes enfants,
« J'aime à me trouver au milieu de cette assemblée nombreuse. J'aime à voir vos familles se presser dans cette enceinte toujours trop étroite. Est-ce une vaine curiosité qui le^ attire ? Non, mes enfants. Elles viennent ici pour vous, conduites par la sollicitude et la tendresse. Elles y viennent pour elles-mêmes. Laissant un instant les pénibles
labeurs, elles cherchent une consolation» une joie. Leur joie, leur consolation; c^est un fils couronné, et ce soir, le livre donné en prix, placé à côté de ToutO de Tartisan, sera le livre aimé du foyer domestique.
« Combien les émotions de ce jour sont dignes de respect l Je m'incline devant elles, je les proclame saintes et sacrées.
« Et maintenant, mes enfants, écoutez-moi. La semaine dernière, j'allais rue du Four, n^ 6. Je montais à un cinquième, peut-être à un sixième étage, dans une mansarde oii Von se tient difficilement debout et toute noircie par la fumée. Là, une femme, bien âgée et dont la tète tremble, apprêtait un modeste repas. Son mari, honnête manœuvre, n'était pas encore rentré de son travail. J'étais, mes enfants, chez les époux Carbo. Ces braves gens s sans ressources , ayant peine à gagner leur vie , ont recueilli cinq enfants abandonnés. Il les ont nourris, logés; il les ont fait élever. Deux de ces enfants, un jeune garçon et une jeune fille, sont encore à leur charge. La jeune fille couche chez une voisine, la femme Burlet, qui partage ainsi, autant qu'il est en elle, une généreuse action. Ma visite avait pour but d'annoncer aux époux Carbo qu'à Paris, un corps illustre, l'Académie française, s'était occupé d'eux et leur avait décerné une récompense de 1 ,000 f . La bonne femme ne comprenait pas. Elle savait bien, ou plutôt elle sentait qu'elle avait été charitable. Elle croyait certainement que Dieu l'avait vue ; mais elle ne se doutait pas que cela fût fait pour attirer le regard des hommes.
« J'obéis à un sentiment de patriotisme et de justice en redisant ici cette simple histoire. Elle appartient à Grenoble; elle appartient surtout à la partie de la population devant laquelle je parle. Je lui rends son bien. Qu'elle le prenne, qu'elle en soit honorée. Dieu a mis la vertu à la disposition de tous. Voyez, mes enfants, comme elle est belle et resplendissante.
lorsque venant du ciel elle s'arrête dans la mansarde qui la retient au passage.
« Que mes paroles ne soient pas perdues pour vous, mes enfants. Ne regrettez pas la condition dans laquelle Dieu vous a fait naître. Elle a aussi ses annales et ses gloires, et celleslà en valent bien d'autres. Il dépend de vous d'honorer votre existence par la religion, le travail, la bonne conduite. Les riches offrent de bon cœur le superflu ; il ne sera donné qu'à vous de partager le nécessaire.
« Un dernier mot, mes enfants. A toutes les époques de votre vie , respectez vos parents ; gardez pour vos dignes maîtres une gratitude profonde, et pour moi, si je ne demande rien de trop, un souvenir. »
21 août 1849.
LA FAMILLiB.
« Mes enfants,
« Chaque année, en ramenant cette distribution de prix» signale le retour de joies bien douces, d'émotions bien légitimes. C'est aujourd'hui la fête des familles, s' élevant à la hauteur d'une solennité sociale.
« La famille, mes enfants, est l'abrégé de la grande agrégation des hommes; elle résume en elle tous vos droits, tous vos devoirs futurs. Les liens qui vous unissent à vos parents expriment l'idée si nécessaire de hiérarchie, de subordination ; ils consacrent cette magistrature du foyer domestique instituée dès l'origine par Dieu lui--même, comme le type primitif de toute magistrature humaine. Entre les enfants
nés des mêmes entrailles, la famille établit ces rapports d'affectueuse égalité, faits pour vous préparer à aimer vos semblables comme d'autres frères, qui viennent d'où vous venez, qui vont où vous allez. L'affection qu'inspirent des sœurs renferme quelque chose de mieux senti et de plus tendre ; elle est le principe des égards délicats que commandent tant d'êtres intéressants destinés à représenter ici-bas la vertu qui souffre, la faiblesse qui se dévoue. Enfin, mes enfants, la famille vous montre chaque jour un père se livrant pour vous à de pénibles travaux, une mère pratiquant pour vous l'abnégation et le sacrifice. C'est aussi là un enseignement saint et sacré qui, en vous donnant le spectacle incessant du bienfait, vous apprend la reconnaissance.
« Aimez donc bien la famille, mes enfants; comprenez bien cet abri protecteur de vos jeunes années où vous vous formez pour l'avenir, et d'où partent l'autorité, l'obéissance, la charité, l'amour, l'égalité. Oh! combien je suis touché de cette cérémonie, qui, en exaltant l'institution même de la famille, imprime aux principes les plus élevés un nouveau caractère de grandeur et de puissance !
« Un jour viendra, mes enfants, où, donnés à la patrie par la famille, vous serez salués du nom de citoyen. C'est un beau titre. Vous en serez dignes, si vous savez garder les impressions de la famille, si vous retenez bien que vous êtes simplement sortis d'un cercle limité pour entrer désormais dans une région plus large; et que là, sous une autre forme, vous avez à rencontrer encore les mêmes devoirs. Seulement, les préoccupations austères et graves auront fait place aux chagrins qui durent une heure; riches des droits que nos institutions vous réservent, vous rencontrerez à chaque pas la soumission que comporte le respect du droit d' autrui. Alors, chérissez la liberté; mais n'oubliez jamais que la liberté, c'est l'observation de la loi. Citoyens libres, ne regrettez point d'être nés dans une condition mo-
deste. La vie est souvent une épreuve, quelquefois une longue amertume, toujours un exil. Le bonheur est dans la vertu, dans les satisfactions intimes de la conscience. A côté de toute grandeur. Dieu a placé Texpiation. Qu'importe la rudesse du labeur à celui dont Tàmo, fortement trempée, sait parer sa vie des fiertés de F indépendance et des noblesses de laprobité? Heureux surtout, s'il lui est donné de perpétuer ainsi les traditions de la famille !
« En ce jour, il faut aux familles les couronnes des enfants; il faut aux enfants des couronnes pour leurs familles. Cest une grave leçon. L'homme a besoin d'un mobile; toute peine veut un salaire. Vous luttez maintenant pour une branche de chêne dont vos parents sont heureux. C'est un essai que vous devez à la famille. Vous lutterez plus tard pour conquérir l'estime de vos concitoyens et les sympathies publiques. Voilà le vrai salaire des labeurs d'un autre âge ; voilà la plus belle des couronnes et la récompense suprême. Quand vous l'aurez méritée, donnez à vos bons maîtres un souvenir reconnaissant,^ et que vos cœurs attendris, se reportant vers le passé, bénissent encore la famille. >
22 août 1880.
LA OONSCIBNCB-
« Mes enfants,
« L'homme qui a pratiqué le bien en est récompensé par les douces émotions de sa conscience satisfaite. A celui qui a commis le mal, la conscience impose le regret, qui le poursuit; le remords, qui V oppresse.
« La conscienee, mes enfants, n'est pas une diose qui s'étudie, qui s'apprenne. La conscience naît avec nous» elle vit en nous, elle grandit en même temps que nous, elle est inséparable de nous. Elle donne à tous les mêmes conseils ; elle dicte à tous les mômes inspirations; elle a pour tous des sentences infaillibles. Elle abaisse le riche au niveau du plus modeste artisan, elle élève Tartisan au niveau de rhonune le plus riche ; elle nous fait tous égaux devant Dieu, qui Finstitua comme une loi commune* L'homme a beau essayer de fuir la conscience; quelle que soitla direction qu'il prenne, elle marche devant lui ; il a beau grandir ses désirs, enfler son ambition, la conscience monte encore plus haut que lui. Le plus puissant monarque assis sur son trône s'imaginerait en vain avoir laissé sa conscience à ses pieds; elle a franchi les degrés du trône avec lui, elle en redescend en même temps que lui ; elle règne sur lui bien plus qu'il ne règne sur ses peuples. Vous avez lu, mes enfants, dans l'Histoire sainte, la tentative insensée de ces hommes qui voulurent construire une tour d'une hauteur infinie, afin de défier un nouveau déluge; la confusion se mit parmi eux et leur œuvre resta inachevée. C'est peut-être là une image de la vanité des efforts de l'homme contre la conscience.
« A côté de la conscience privée, individuelle. Dieu, mes enfants, a créé la conscience publique, la conscience générale, ce grand juge qui rend ses arrêts de la part de tous, cette grande voix des sociétés humaines, qui retentit au travers des siècles, inflige au crime la célébrité d'une honte authentique, raconte aux générations, comme un souvenir béni, les actions généreuses, les dévouements utiles, etqui. plus puissante que l'erreur et les préjugés, consacre tôt ou tard les droits de la justice, les privilèges de la vertu.
« Â votre âge, mes enfants, vous dépendez déjàdela conscience. Elle vous dit : Aimez et servez Dieu; aimez, respectez, honorez vos parents, qui représentent Dieu sur la
terre. Elle vous dit aussi : Aimez la cité qui vous a vus naître et à qui vous devez le bienfait inappréciable de Tinstruction; aimez-la comme on aime la maison paternelle, comme on aime le portrait de sa tnëre ; préparez-vous par la pureté de vos jeunes années aux austères devoirs civiques de l'avenir . Elle vous dit encore : Recherchez les récréations paisibles, innocentes, fuyez les délassements déshonnètes. Elle vous dit enfin : Soyez reconnaissants envers ces bons Frères, vos dignes maîtres, dont vous occupez sans cesse le cœur, dont vous remplissez la vie.
« Aujourd'hui, mes amis, c'est la fête de la conscience. Uu' prix décerné à un enfant signifie qu'il a obéi à sa conscience, et l'hommage que reçoit ici la conscience privée est accepté avec bonheur par la conscience publique. A plusieurs d'entre vous, la conscience adresse en ce moment de plus amers reproches; elle leur crie de toute sa force d'être plus laborieux et plus sages à l'avenir. A d'autres, elle défend de se décourager, en leur enseignant que tôt ou tard, il y a des couronnes pour la persévérance.
« Bientôt, quand cette solennité sera finie, la conscience vous jettera dans les bras de vos parents ; là, mes enfants, il y aura pour tous, des joies, des consolations ou des encouragements.
« S'il s'en trouve parmi vous que Dieu ait privés de bonne heure d'un père, d'une mère, qu'ils s'acheminent silencieusement vers le lieu du repos suprême ; qu'ils cherchent des tombes modestes et qu'ils leur parlent; la tombe ne réponcf pas, mais elle entend, elle comprend. Les succès qu'on lui offre sont de ceux que l'on veut mériter toujours ; les promesses qu'on lui fait, deux fois consacrées, par la piété du souvenir et par la religion de la conscience, sont de celles qu'on ne trahit jamais. »