‹ Le vrai livre du peupleChapitre 73 sur 77 · Victor Considérant, Dutinéê iocialê, tom. i*', pag · texte numérisé non relu

Victor Considérant, Dutinéê iocialê, tom. i*', pag

De nouveaux groupes affectés à la surveillance et à la direction des enfants les conduisent, à Tàge de trois ou quatre ans, dans les divers ateliers du phalanstère, dans lés jardins et les champs, et leur inspirent le goût du travail par le spectacle du travail même.

Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils travaillent par groupes et séries.

Ils passent successivement par des groupes divers. Le désir bien naturel d^arriver à un groupe plus avancé en force et en adresse excite leur émulation.

Us parviennent ainsi à la virilité sans avoir jamais été contraints; seulement ils ont été guidés. Devenus des hommes, ils sont entièrement libres.

La femme est indépendante. Elle a un rang social ; elle engage dans la société, pour son propre compte, son capital, son travail et son talent; elle est une individualité, et non plus, comme aujourd'hui, une annexe à son mari. Elle est libre de s'unir à Thomme qu'elle préfère; mais il n'y a plus de communauté 'de biens, plus de régence exclusive de biens communs.

Plusieurs phalanges formeront le département, plusieurs départements la province , plusieurs provinces la nation , puis ce sera le globe entier. Des administrateurs électifs seront répartis sur cette vaste échelle depuis Yunarque qui commandera la phalange jusqu'à Yomniarque qui sera l'empereur du monde. Le monde aura sa capitale.

De ces diverses combinaisons Fourier fait résulter l'ordre, la justice, Tharmonie universelle.

Il n'y aura plus de vol, car tous les intérêts sont identiques; on ne se vole pas soi-même. A quoi serviraient, d'ailleurs, les objets volés ? Il n'y a plus de ménage isolé où Von puisse les consommer. On ne peut pas mieux les vendre à une autre phalange, puisque les administrations phalanstériennes sont seules chargées de toutes les opérations com-

merciales. Enfin, qui songera à voler et à se vouer au mépris (}uand le bien-être de tous sera largement assuré ?

' Ainsi plus de lois, plus de tribunaux ; ces tristes nécessités de la civilisation actuelle seront inconnues à l'organisation sociétaire. La souveraineté ne sera, parle fait, qu'un titre honorifique.

Les groupes et séries rivaliseront entre eux en esion harmoniques.

« Une série est une gamme; comme la gamme musicale, elle doit avoir la faculté dç former des accords, des disoords et toutes les modulations variées que comporte Tharmonie. La série est la base de Tharmonie sociale, comme la gamme est la base de Tharmonie des sons

« Le ralliement des groupes dans la série est passionnellement représenté et provoqué par V esprit de corps ; le ralliement des séries dans la phalange par le civisme; des phalanges dans la nation par \e patriotisme ; des nations dans r harmonie du globe par VunilHsms collectif.....

« La phalange formée par la combinaison de toutes

les séries, modulant sous la direction de la régence^, pouvoir de direction Ubrement choisi et passionnément accepté par elles ; la phalange en action mesurée et cadencée, c'est un grand et magnifique orchestre à dix-huit cents exécutants, c'est un immense concert où vous entendez par centaines les voix graves, sonores et vibrantes des hommes, mariées aux voix suaves ou métalliques des femmes, aux voix argentines et suraiguês des jeunes filles et des enfants.

« Et si chaque phalange est un immense et magnifique orchestre, que sera la province, que sera la nation, que sera le globe, quand il étalera sur ses longs continents ses villes , ses capitales et ses trois millions de pl^langes, dont chacune aura sa voix dans le concert d'amour et de joie que la terre alors élèvera vers les cieux ?

« Oh! ce sera un glorieux, un noble et religieux concert

alors, digne de Vhomme qui le chantera et de Dieu qui récoutera ! Alors aussi tout homme saura comprendre ce que le génie de Pythagore avait pressenti, ce que d'anciens sages ont répété, ce que Kepler croyait, et ce que Fourier a carrément établi et glorieusement démontré, à savoir, que la nature est une dans ses lois, analogique dans ses omvres; que la création entière est un immense concert, dont toutes les parties ont été faites avec nombre et proportion, où toutes les harmonies se résolvent en une seule harmonie * . »

4. Victor Considérant, Deitinée tœiaU, tom. 2, pag. 74, 442, 85.

Je ne dirai rien de la cosmogonie de Fourier.

Sa psychologie est entièrement étrangère k mon sujet. Toutefois, sur ce point, je ne puis résister au désir de faire Temprunt suivant à un livre qui vient de m'être communiqué.

« En psychologie, non-seulement Charles Fourier croit et professe rimmortalité de l'&me, mais il laisse supposer qu'il admet l'immortalité, ou tout au moins la reproduction infinie de la matière. Les &mes étaient avant la vie, elles sont après la vie ; mais, pour n'être point isolées dos jouissances matérielles, elles rejoignent toujours la matière. Il y a emprunt ici. Nous sommes sur les traces de la transmigration hindoue et de la métempsycose pythagoricienne. Seulement avec Fourier les âmes ne descendent point dans l'échelle des êtres; lésâmes humaines se transfusent toujours dans des corps humains, soit sur notre globe, soit dans d'autres. Avant la fin de la carrière planétaire, elles auront alterné huit cent dix fois de l'un k l'autre monde, c'est-k-dire qu'elles auront fourni mille six cent vingt existences, dont cinquante -quatre mille ans dans une autre planète et vingt-sept mille dans celle-ci. Quant aux planètes elles-mêmes, leur grande kme ne meurt pas, mais passe on d'autres planètes avec les âmes qu'elles portent, de manière k ce que ces dernières croissent en bonheur et en développement pendant plusieurs milliards d'années.

« Si la théorie de Fourier n'eût rien produit de plus résistant k l'examen que cette Genèse, il serait demeuré, dans des données analogues, un peu au-dessous de Pythagore et de Fontenelle, et nous n'aurions point ici k nous occuper de lui. Il a, d'ailleurs, senti lui-même que cette portion de son travail paraîtrait, aux yeux du public, résulter moins d'une

Le système de Fourier peut séduire TimagiDation, mais la raison ne saurait raccepter; et il faut avouer franchement que, par leur magnificence morale, les institutions dont j'ai présenté dans ce livre l'histoire et le tableau, réjouissent autrement le cœur que les étranges et impuissantes rêveries du philosophe socialiste.

Son système manque de base, car il méconnaît complètement la nature réelle de l'homme et sa véritable destinée.

L'homme se compose d'un antagonisme perpétuel entre

inspiration calme que d'nne hallucination; et averti par l'attitude de son école, qui répugnait ^ le suivre sur ce terrain, il a écrit ces lignes :

« Hais qu'importent ces accessoires k raffaire principale, qui est Tari « d'organiser l'industrie combinée, d'où naîtront le quadruple produit, u les bonnes mœurs, l'accord des trois classes, riche, moyenne et pauvre; « l'oubli des querelles de partis, la cessation des pestes, des révolutions « la pénurie fiscale et l'unité universelle?

« Les détracteurs se dénoncent eux-mêmes en m'attaquant sur d<^ « sciences nouvelles, cosmogonie, psychogonie, analogie, qui sont en de- « hors de la théorie de l'industrie combinée. Quand il serait vrai que ct^ « nouvelles sciences fussent erronées, romanesques, il ne resterait pas « moins certain que je suis le premier et le seul qui ait donné un procédé « pour associer les inégalités et quadrupler le produit en employant les « passions, caractères et instincts tels que la nature les donne. C'est le « seul point sur lequel doit se fixer l'attention, et non pas sur des sciences M qui ne sont qu'annoncées.

« Etrange despotisme que de condamner toutes les productions d'un « auteur, parce que quelques-unes sont défectueuses! Newton a écrit des « rêveries sur l'Apocalypse ; il a tenté de prouver que le pape était Tan- M techrist. Sans doute ce sont des folies scientifiques; mais ses théories tt sur l'attraction et les rayons lumineux n'en sont pas moins bonnes et « admises. En jugeant tout savant ou artiste, on sépare le bon or du tt faux. Pourquoi suis-je le seul avec qui la critique ne veuille pas suivre u cette règle? »

« Quand un homme s'exécute ainsi, il ne reste plus rien k dire. On ne frappe pas sur une poitrine qui se découvre, n (Etudes mut les rêformaisurs contemporains ou socialistes modemss, par Louis Retbavd.^

les tendances qui entraînent et la raison qui retient. L'empire de la raison sur les tendances est pour Thomme la seule cause de grandeur, la seule source de vertu. Déchaîner toutes les passions humaines sur le monde, en niant la nécessité de la faison, c'est s'exposer à faire de chacune d^elles le principe d'un abus. Tout équilibre des passions par les passions mêmes n'est qu'un rêve manifestement impossible. Des passions qui ont toutes les mêmes dangers ne peuvent se comprimer réciproquement; elles ne sauraient céder qu'à une force.qui leur est contraire.

Quant i la destinée de l'homme, elle est individuelle. Imposer à l'homme des destinées collectives, c'est détruire ce qui constitue son être intimé, ce jqu'il aime avant tout, ce qu'il a de plus précieux, c'est-à-dire sa personnalité.

Il n'y a nulle analogie sérieuse à établir entre le monde sidéral et le monde moral.

Les astres sont sans passions-, l'homme est un assemblage des passions les plus diverses, et nul ne retrouvera l'homme complet dans les douze passions qu'il a plu à Fourier de lui donner. Les astres sont soumis à une loi mécanique et fatale; l'homme a reçu de Dieu le libre arbitre. Les magnifiques harmonies du monde sidéral ne sont pas l'œuvre de l'homme; son génie les a découvertes, mais elles étaient préexistantes; il ne les a pas créées. Au contraire, en cherchant l'harmonie dans le monde moral, Thomme poursuit un fait qui n'existe pas ; il aspire donc au rôle de créateur, et c'est un tel but qui dépasse la limite de ses forces.

Réduire, en principe, à un simple usufruit le droit de l'homme à la terre, c'est niejr la liberté individuelle.

L'homme est propriétaire parce qu'il est libre.

Celui qui, le premier, s'empara d'un terrain inculte et le féconda par son travail» ne fit qu'appliquer à un objet exté«-

rieur soYi activilé intelligente et libre. Ce terrain fut à lui, au nom de la liberté, comme il aurait pu être à tout autre ; la valeur brute s^ absorba dans la valeur créée, et la propriété acquise par la volonté dut se perpétuer et se transmettre par la persévérance de cette volonté.

La constitution actuelle de la propriété ne dérive donc pas d'un abus primitif, mais d'un droit. Dès le principe, il fut possible à chacun de devenir propriétaire par Foccupation et le travail ; et si, plus tard, de nouveaux venus trouvèrent tout le sol occupé, ils durent respecter ce fait, car il avait sa source dans le droit, qui est parce qu il est. Aujourd'hui, si tous les hommes ne sont pas propriétaires^'une portion du sol, tous peuvent le devenir par l'hérédité ou par les contrats. Des fortunes tombent, d'autres s'élèvent, et le jeu des intérêts humains n'est encore que le perpétuel développement de la loi de liberté.

D'ailleurs le système de Fourier blesse les affections les plus chères de l'homme. C'est la phalange qui est propriétaire de Tespace qu'elle occupe; on peut bien avoir une action dans cette propriété collective, mais nul ne peut dire précisément : ceci est à moi ; il faut plutôt dire : ceci est a nous. Ainsi , la propriété individuelle s'efface. On ne peut user librement du champ que l'on aime. Tous les désirs que la propriété excite renaissent sans cesse pour être sans cesse comprimés, et la personnalité du propriétaire est à jamais immolée a l'association absolue. Or, quels avantages peuvent compenser , pour celui qui possède , l'énergique besoin de liberté qui remplit tout son être ?

Maintenant, il faut bien le dire, dans la théorie sociétaire, l'institution du mariage n existe plus.

Le mariage est un pacte formé sous les auspices de la loi et que ses sanctions protègent coptre Tinconstance. Or, pour les phalanstériens, nulle loi ne proclame T indissolubilité de Vunion des deux sexes; nulle autorité n'est chargée de

veiller à ce qu'elle ne reçoive pas un terme arbitraire; donc, par la force même des choses, elle peut être rompue quand elle cesse de convenir à Tun de ceux qui Tout formée ; donc elle n'est pas le mariage.

La famille, abrégé du monde *, est anéantie par Tindépendance de la femme, par la suppression du foyer domestique, par la dispersion des individus dans les groupes et les séries, et par Féducation publique donnée aux enfants.

Comment, en effet, concevoir la famille sans puissance maritale, sans puissance paternelle, sans dépendance réciproque entre ses divers membres ? Comment concevoir la famille, quand elle cesse d'être une association distincte, ayant ses intérêts individuels, son cercle isolé d'existence, son passé, son présent, son avenir?

Cependant, il faut à la femme un ami, un protecteur exclusif; il faut à F homme une compagne, objet de* toutes ses préférences. Ils s'unissent pour la vie commune, et l'union n est douce qu'autant qu'elle confond des destinées mutuellement enlacées jusqu'au terme suprême.

Qu'y a-t-il d ailleurs de noble et d'élevé dans un rapprochement dont la durée est sans garantie, que le caprice fait naître et qu'à chaque instant le caprice peut rompre P

Il faut encore à deux existences liées lune à l'autre un sanctuaire, un asile inviolable où lintimité s'accomplisse par la joie comme par la douleur. Il faut aux enfants l'amour d'un père et d'une mère, cet amour qui veille et qui prie, qui console et qui dirige. II faut aux pfirents l'affection, le dévouement, la reconnaissance des enfants. Il faut à tous un perpétuel échange de tendresse, une noble ambition, lorgueil des succès et cette responsabilité solidaire qui porte à la vertu. La famille, c'est le plus impérieux besoin de tout être intelligent, c est le type primitif de toute société, la

Page 1