‹ Le vrai livre du peuple, ou, Le riche et le pauvreChapitre 54 sur 85 · AU · texte numérisé non relu

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mobilier et des nippes en grande abondance. Jeanne et Fanchon accueillirent dans leur mansarde Marie-Thérèse, devenue orpheline ; Marie-Augustine ne passait que la journée auprès de son amie, parce qu'elle avait sa famille. Jeanne et Fanchon consentirent à retirer chez elle la vieille aveugle. 11 y avait encore une place dans le logis, on y reçut une seconde vieille. Jeanne et Fanchon IBlaient; Marie-Thérèse et Marie-Augustine travaillaient à leur couture ; toutes quatre s'interrompaient pour soigner les deux infirmes. Le vicaire aidait tant qu'il pouvait la petite communauté. On resta dans la mansarde environ dix mois. Mais la charité a aussi son ambition. Un jour donc, on tint conseil et on résolut de s'agrandir. Fanchon se décida à quitter sa mansarde, qu'elle aimait, pourtant. Elle prit à loyer un rez-de-chaussée. On pouvait y installer douze lits. Ils furent bientôt occupés. Le bureau de bienfaisance continuait aux vieilles femmes ainsi réunies les secours qu'il avait l'habitude de leur donner isolément. Néanmoins, celles qui pouvaient marcher sortaient tous les jours pour mendier ; car les secours du bureau ne pouvaient suffire. Mais les servantes de cet hospice improvisé voulaient épargner à leurs pauvres l'avilissement de la mendicité. Or, le vicaire leur proposa de se faire quêteuses par amour pour leurs pauvres et pour la gloire de Dieu. Sans scrupule, sans hésitation, on se fit quêteuse. Jeanne, la première, prit un panier et se présenta dans les maisons où ses pauvres recevaient habituellement des aumônes. Elle recueillit humblement les morceaux de pain et les liards qu'on voulut l)ien lui donner. Jeanne fut imitée de ses compagnes. Ce dévouement toucha les esprits. La quête fut plus abondante que celles des pauvres vieilles. Des vêtements, des meubles, des provisions diverses furent bientôt à la disposition des -quêteuses.

Nous sommes en 1842. On acheta une grande maison. Le vicaire vendit sa montre et quelques autres effetSi

Jeanne et Fanchon donnèrent leur petit patrimoine. Le tout solda les frais du contrat. Pour payer le surplus, on compta sur la Providence. La maison avait coûté 22,000 fr. : au bout d'un an, elle était entièrement payée.

La voix du peuple trouva alors pour les fondatrices le nom humble et doux de Petites Sœurs des pauvres. Le pieux vicaire développa et précisa leswîonstitutions selon lesquelles elles devaient vivre. Aux vœux d'obéissance, de pauvreté, de chasteté, il ajouta celui d'hospitalité. Par ce vœu, elles donnent à Dieu pour le service de ses pauvres l'exercice de leurs facultés. Elles doivent, par conséquent , employer leurs forces et dépenser leur vie, sans craindre ni fatigues, ni peines, au service des pauvres vieillards et infirmes, qu'elles sont obligées de recevoir et de nourrir, selon leurs moyens, d'assister, de soigner, tant de jour que de nuit, s' efforçant de le faire avec amour et promptitude, avec le même honneur et respect qu'elles auraient pour Jésus-Christ lui-même.

La grande maison ne tarda pas à être pleine. Cinquante vieillards y étaient logés. Les quatre sœurs se multipliaient à leur service. Pour les nourrir, on n'avait que la quête; elle suffisait.

Il n'y .avait plus de place dans la maison , mais il y avait encore des pauvres dans la ville. On avait du terrain. Une construction s'éleva. Les charrois furent faits gratuitement; les dons en argent abondèrent.

Nous sommes parvenus à 1845. Cette année, l'académie française décerna un prix de vertu à Jeanne. La séance publique de l'académie eut lieu le H décembre. M. Dupin aîné fit le rapport. « S'il y a quelqu'un, dit-il, en qui brille à un degré éminent le mérite d'avoir beaucoup donné ,

quoique ne possédant rien, certes, c'est Jeanne Jugan

Sainte fille! l'académie met dans votre panier la somme dont elle peut disposer. Elle vous décerne un prix de 3,000 fr. »

A partir de cette époque, le nombre des Petites Sœurs s'accrut. Marie-Augustine partit pour Rennes. Une maison y fut fondée. Bientôt une autre fondation eut lieu à Dinan. C'était en 1846.

J'en ai dit assez. Aujourd'hui près de mille Petites Sœurs ont embrassé la manière de vivre à laquelle Jeanne et Fanchon, Marie-Thérèse et Marie-Augustine s'essayaient dans la mansarde de Saint-Servan.

Le souverain pontife a approuvé la congrégation des Petites Sœurs des pauvres, le 9 juillet 1854. Elle a été autorisée par décret impérial du 9 janvier 1856.

Elle a pour supérieur général l'abbé le Pailleur. C'est le vicaire de Saint-Servan.

Marie-Augustine en est la mère générale. Jeanne est retirée dans la maison de Rennes ; elle ne sert plus les pauvres que par la souffrance et la prière. Fanchon et Marie^Thérèse sont mortes.

Les Petites Sœurs des pauvres comptent en France et à rétranger cinquante-cinq maisons, et elles nourrissent et rendent à Dieu sept ou huit mille pauvres vieillards.

On part chaque matin, portant au bras les deux grands seaux de fer-blanc divisés en compartiments et destinés à recevoir les morceaux de viande, les bouillons, les légumes, produits de la quête. Les cafés donnent leur marc. A ce qu'on peut en extraire encore d'essence et d'arôme on joint un peu de lait. Des croûtes de pain recueillies de toutes parts complètent le déjeuner. La charité de tout le monde fera de même les frais du dîner.

Dans les grandes villes, les Petites Sœurs quêteuses se font aider d'un âne. L'àne porte les dons. Il va sans dire que l'àne est lui-même un don de la charité.

Les Petites Sœurs font régner parmi les vieillards la paix et la sérénité. Elles savent'se montrer gaies pour faire naître et entretenir la gaieté. On chante et on fait chanter les

pauvres vieilles. On a des jours de fête : Tanniversaire delà mère, ou d'une sœur; l'anniversaire de la fondation. Que sais-je encore ? Dans ces occasions, il se trouve toujours un bienfaiteur inattendu qui envoie quelques friandises pour le dîner.

Puis, comme la mort est douce dans la maison des Petites Sœurs! Elles consolent, elles exhortent le vieillard expirant. Elles rassurent son âme tremblante. Elles lui parlent de l'autre vie, de la miséricorde divine, et leur main ne quitte la main du moribond que pour lui fermer les yeux.

Les aumônes du riche ont grandement aidé à toutes ces fondations, dont je ne puis raconter l'histoire; mais à la générosité du riche s'est jointe partout la sympathie populaire. Partout, l'homme du peuple a voulu et veut donner son denier aux Petites Sœurs des pauvres.

A Grenoble, la charité a une belle couronne. Mais il y manquait une perle. Un général russe lui en a fait cadeau. M. le comte Yermoloff connaissait Grenoble. Il aimait le caractère de ses habitants. Il était un admirateur fidèle de la riche plaine et des magnifiques montagnes qui l'entourent. Depuis longtemps, il venait chaque année les revoir. Il voulait posséder une maison de campagne aux environs de la ville. Il en avait môme visité plusieurs. Des circonstances particulières lui firent abandonner son projet. Il le remplaça par un autre. Il avait vu à l'œuvre les Petites Sœurs des pauvres. Il résolut de concourir à la fondation d'une maison nouvelle. Vers la fin de 1859, les Petites Sœurs des pauvres firent l'acquisition de la propriété de Madame la baronne Ernest de Barrai, située dans la commune de la Tronche, à quelques minutes de Grenoble. C'est une grande maison, au-devant de laquelle est un jardin qui s'étend jusqu'à l'Isère et d'où la vue découvre le plus riant paysage. M. le comte Yermoloff paya la plus grande partie du prix de vente et tous les frais du contrat, sous la seule condition que le

nouvel établissement serait appelé Yasilè Saint-Michel, diu nom de son saint patron. Au commencement de mars 1860, quatre Petites Sœurs des pauvres et une mère assistante sont arrivées à la Tronche. Elles ont trouvé la maison pourvue des meubles les plus indispensables. C'était une délicate attention de M. le comte Yermoloff. Ses volontés sur ce point avaient été accomplies avec le zèle le plus empressé par M. Segond, ancien notaire à Grenoble. Aussitôt une chapelle fut organisée par enchantement. La Tronche et Grenoble s'étaient donné la main pour cette pieuse action. Le 19 mars, M. Martin, curé de la Tronche, qui, pour faire les honneurs de sa paroisse aux Petites Sœurs, avait dépensé tout ce que l'ardeur d'un dévouement chrétien a de plus actif et déplus admirable, a béni la chapelle. Le 22 mars, Mgr l'évêque de Grenoble a visité la chapelle et la maison. Il fallait voir ce jour-là comme c'était fête à la Tronche; comme chacun s'empressait d'orner la cour d'entrée de fleurs artificielles et de longues guirlandes, afin de recevoir dignement le prélat et d'ajouter une nouvelle marque de respect et d'affection à toutes celles que les Petites Sœurs avaient déjà reçues. Immédiatement, neuf vieillards, hommes ou femmes, ont été admis dans l'établissement; il peut en recevoir cinquante ; les places ne resteront pas vides.

La première femme pour qui l'asile se soit ouvert est une pauvre vieille de la Tronche, accablée d'infirmités cruelles; on la nomme la mère Graine. Vous souffrez bien, lui disait une Petite Sœur, mais Dieu compte vos souffrances. — Et moi aussi je les compte, répondit la vieille femme. — Ce n est pas bien, vous doutez donc de Dieu, de sa bonté infinie?— Allons, allons, pardon, je ne les compterai plus. — Et la mère Graine est désormais un modèle de piété et de résignation.

Voilà les Petites Sœurs des pauvres!

APPENDICC

Une Femme charitable.

Une femme charitable! Tout Grenoble a nommé Mme Savoie-Rollin.

Mme Savoie-Rollin naquit en cette ville, en 1771, d'un père qui compta dix enfants. Elle était la sœur de Casimir Périer; un nom illustre, Tune des gloires modernes du Dauphiné. ,

En 1788, à dix-sept anSj elle épousa M. Savoie-Rollin, originaire de Valence, homme d'une haute distinction d'esprit, avocat général au parlement de Grenoble, qui venait de perdre Servan.

M. Savoie-Rollin s'effaça de la scène politique en 1792. Il y reparut, en 1800, lors de la création du tribunat, dont il fut membre et où il fit sur divers titres du Code Napoléon de. remarquables rapports.

M. Savoie-Rollin fut ensuite nommé préfet à Evreux, puis à Rouen, puis enfin à Anvers.

Dans ces villes, Mme Savoie-Rollin fut la femme du monde, par son esprit, sa douceur, sa bienveillance. Elle fut surtout la femme charitable. A Anvers, elle fut, en outre, la femme courageuse. Pendant un long siège, on la vit constamment dans toutes les ambulances, dans tous les hôpitaux.

Survint la restauration. M. Savoie-Rollin figura parmi les députés du département de l'Isère, jusqu'à sa mort.

IL mourut en 1822.

Dès cette époque , Mme Savoie-Rollin ne quitta plus T 29

Grenoble; sa vie ne connut plus d'autres devoirs que ceux de la religion et de la charité.

Tous les jours , elle se levait à cinq heures du matin , assistait à la première messe et commençait aussitôt sa journée de bonnes œuvres. Elle visitait les pauvres; elle pénétrait dans les plus humbles réduits , portant partout des secours et des consolations. Elle visitait les riches, sollicitant des offrandes, qui ne lui étaient jamais refusées, car elle prêchait par T exemple.

Mme Savoie-RoUin mourut à Grenoble le 23 septembre 1850. Elle avait quatre-vingts ans.

Une foule innombrable se rendit à ses obsèques. Ce fut un beau et touchant spectacle. Toutes les classes, toutes les professions avaient leurs représentants à cette funèbre et douloureuse cérémonie. Le préfet, le procureur général, le général, les grands vicaires, les magistrats de la cour et du tribunal, tous les fonctionnaires publics, la population entière étaient là. Je suivis le char funèbre, en costume de maire, entouré des membres du conseil municipal, des administrateurs de l'hospice, des membres du bureau de bienfaisance, des commissaires généraux et des commissaires générales des sociétés de secours mutuels.

Au bord de la tombe , après les prières du clergé , je prononçai les paroles suivantes qui complètent, s'il est possible de le compléter, l'hommage que je veux rendre à la femme charitable :

« Messieurs ,

« Un jour, le bruit se répandit dans Grenoble, que M°*® Savoie-Rollin était malade ; la douleur fut générale. Bientôt on apprit qu'elle était morte; ce fut le commencement

Hun long deuil public.

« Elle s'est, en effet, endormie dans le Seigneur, cette sainte femme, veuve d'un administrateur éminent, sœur de Casimir Périer, mère des pauvres. Chez elle, la charité était non-seulenlent une douce vertu, mais encore une qualité grande, un don élevé, car cette charité était servie par une intelligence puissante et uir parfait esprit de suite. Elle n'en faisait point une distraction de quelques heures; c'était son instinct, sa science, son art, sa vie, toute sa vie. Du matin au soir, elle parcourait les réduits les plus humbles, consolant toutes les afflictions, secourant toutes les souffrances. Et cela date de loin. A Evreux, à Rouen, à Anvers, elle faisait, le soir, les honneurs d'une préfecture, après avoir, pendant le jour, fait des heureux. Parmi nous elle avait surtout adopté la maison des Orphelines y où de pauvres enfants sont élevées dans la religion, dans le travail, et elle était la patronne des écoles de la Providence y qui donnent à 600 jeunes filles l'instruction primaire. Elle était aussi la bienfaitrice du Bon-Pasteur, Elle possédait une grande fortune, cependant elle ne connaissait point le luxe et c'est tout simplement par la bienfaisance qu'elle honorait sa richesse. Souvent elle venait à l'hôtel de ville, et pour l'hôtel de ville, c'était un grand honneur. Là, elle était plus que le maire ; dans la ville, elle était plus que tout le monde, car personne ne faisait le bien plus qu'elle et ne savait mieux le faire.

« Elle est décédée à quatre-vingts ans, pleine de jours et de bonnes œuvres, vénérée parmi les hommes et agréable à Dieu. Inclinons-nous, Messieurs, devant cette froide tombe, et courbons nos fronts plus bas que si nous ensevelissions le génie, l'autorité ou la gloire. Cependant n accusons point Dieu de nous avoir repris celle qui aurait pu vivre quelques années encore ; remercions-le plutôt de ce qu'il nous l'avait donnée. Dans cette noble cité, la première entre toutes par Tintelligence, par les lumières et le dévouement à la cause

sacrée du malheur, les généreux exemples sont contagieux ; peut-être verrons-nous apparaître quelque autre envoyée du ciel, recueillant un pieux héritage, à nul autre pareil.

u Et maintenant, je voudrais dire à la foule immense, le plus bel ornement de cette fête funèbre, cjui se presse autour de la justice de mes paroles : Priez pour elle. Mais non, c'est elle qui priera pour nous. »

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