‹ Le vrai livre du peuple, ou, Le riche et le pauvreChapitre 61 sur 85 · UN JOUR DE FÊTE · texte numérisé non relu

UN JOUR DE FÊTE

« Mes enfants ,

« Je suis heureux de me retrouver au milieu de vous, au milieu de cette foule empressée qui se compose de vos parents, de vos amis. Le magistrat n'oublie pas qu'il est père. Je comprends vos joies, je les sens profondément; je m'associe de tout mon cœur aux saintes émotions de la famille.

« Après un an d'études, mes enfants, vient donc un jour de fête. Comme ce jour est vaste, n'est-ce pas? Comme il vous révèle tout le prix de l'application et de la bonne conduite! Eh bien, mes enfants, la vie est un perpétuel labeur. Les jours de fête de la vie sont ceux où, reprenant haleine, on peut se recueillir dans le sentiment du bien qu'on a pratiqué. Alors le courage se relève , les forces renaissent: voyageur poussé par ]v main de Dieu, on se

remet en route, bénissant le passé, plein d'espoir dans l'avenir, emportant avec soi le calme de la conscience, ce trésor de tous les voyages.

« Ainsi, mes enfants, livrez-vous sans réserve aux joies d'aujourd'hui ; savourez-les tout à Taise ; mais dites-vous bien que vous les devez à votre sagesse, à votre amour du travail ; sachez bien qu'après les obligations de votre âge il viendra d'autres obligations plus graves, plus difficiles, et qu'il ne tient qu'à vous d'avoir d'autres fêtes, d'autres satisfactions, d'autres bonheurs.

« Allons courage, mes enfants ! courage, enfants de Grenoble ! apprêtez-vous , quels que soient à votre égard les desseins de la Providence, à faire honneur à cette noble cité, notre chère patrie, à faire honneur à vos bons parents, à vos dignes et vénérables maîtres. Enfants, l'existence est rapide, le temps nous entraîne, comme le vent emporte la feuille; la religion, la probité, le dévouement agrandissent l'espace, et les années se mesurent non pas sur leur nombre, mais sur les œuvres qui les ont remplies »

18 août 1847.

UN PRIX r>E VERTU. LA MANSARDE.

« Mes enfants,

« J'aime à me trouver au milieu de cette assemblée nom-^ breuse. J'aime à voir vos familles se presser dans cette enceinte toujours trop étroite». Est-ce une vaine curiosité qui les attire ? Non, mes enfants. Elles viennent ici pour vous, conduites par la sollicitude et la tendresse. Elles y viennent pour elles-mêmes. Laissant un instant les pénibles

labeurs, elles cherchent une consolation, une joie. Leur joie, leur consolation, c'est un fils couronné, et ce soir, le livre donné en prix, placé à côté de T outil de Tartisan, sera le livre aimé du foyer domestique.

« Combien les émotions de ce jour sont dignes de respect! Je m'incline devant elles, je les proclame saintes et sacrées.

« Et maintenant, mes enfants, écoutez-moi. La semaine dernière, j'allais rue du Four, n® 6. Je montais à un cinquième, peut-être à un sixième étage, dans une mansarde où Ton se tient difficilement debout et toute noircie par la fumée. Là, une femme, bien âgée et dont la tête tremble, apprêtait un modeste repas. Son mari, honnête manœuvre, n'était pas encore rentré de son travail. J'étais, mes enfants, chez les époux Carbo. Ces braves gens , sans ressources , ayant peine à gagner leur vie , ont recueilli cinq enfants abandonnés. Il les ont nourris, logés; il les ont fait élever. Deux de ces enfants, un jeune garçon et une jeune fille, sont encore à leur charge. La jeune fille couche chez une voisine, la femme Burlet, qui partage ainsi, autant qu'il est en elle, une généreuse action. Ma visite avait pour but d'annoncer aux époux Carbo qu'à Paris, un corps illustre, l'Académie française, s'était occupé d'eux et leur avait décerné une récompense de 1,000 f. La bonne femme ne comprenait pas. Elle savait bien, ou plutôt elle sentait qu'elle avait été charitable. Elle croyait certainement que Dieu l'avait vue ; mais elle ne se doutait pas que cela fût fait pour attirer le regard des hommes.

« J'obéis à un sentiment de patriotisme et de justice en redisant ici cette simple histoire. Elle appartient à Grenoble; elle appartient surtout à la partie de la population devant laquelle je parle. Je lui rends son bien. Qu'elle le prenne, qu'elle en soit honorée. Dieu a mis la vertu à la disposition de tous. Voyez, mes enfants, comme elle est belle et resplendissante,

lorsque venant du ciel elle s^ arrête dans la mansarde qui la retient au passage.

« Que mes paroles ne soient pas perdues pour vous, mes enfants. Ne regrettez pas la condition dans laquelle Dieu vous a fait naître. Elle a aussi ses annales et ses gloires, et celleslà en valent bien d'autres. Il dépend de vous d'honorer votre existence par la religion, le travail, la bonne conduite. Les riches offrent de bon cœur le superflu ; il ne sera donné qu'à vous de partager le nécessaire.

« Un dernier mot, mes enfants. A toutes les époques de votre vie , respectez vos parents ; gardez pour vos dignes maîtres une gratitude profonde, et pour moi, si je ne demande rien de trop, un souvenir. »

21 août 1849.

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