LA FAMILLE
« Mes enfants,
« Chaque année, en ramenant cette distribution de prix, signale le retour de joies bien douces, d'émotions bien légitimes. C'est aujourd'hui la fête des familles, s' élevant à la hauteur d'une solennité sociale.
« La famille, mes enfants, est l'abrégé de la grande agrégation des hommes; elle résume en elle tous vos droits, tous vos devoirs futurs. Les liens qui vous unissent à vos parents expriment l'idée si nécessaire de hiérarchie, de subordination ; ils consacrent cette magistrature du foyer domestique instituée dès l'origine par Dieu lui-même, comme le type primitif de toute magistrature humaine. Entre les enfants
nés fies mêmes entrailles, la famille établit ces rapports ' d'affectueuse égalité, faits pour vous préparer à aimer vos semblables comme d'autres frères, qui viennent d'où vous venez, qui vont où vous allez. L'affection qu'inspirent des sœurs renferme quelque chose de mieux senti et de plus tendre ; elle est le principe des égards délicats que commandent tant d'êtres intéressants destinés à représenter ici-bas la vertu qui souffre, la faiblesse qui se dévoue. Enfin, mes enfants, la famille vous montre chaque jour un père se livrant pour vous à de pénibles travaux, une mère pratiquant pour vous l'abnégation et le sacrifice. C'est aussi là un enseignement saint et sacré qui, en vous donnant le spectacle incessant du bienfait, vous apprend la reconnaissance.
« Aimez donc bien la famille, mes enfants ; comprenez bien cet abri protecteur de vos jeunes années où vous vous formez pour l'avenir, et d'où partent l'autorité, l'obéissance, la charité, l'amour, l'égalité. Oh! combien je suis touché de cette cérémonie, qui, en exaltant l'institution même de la famille, imprime aux principes les plus élevés un nouveau caractère de grandeur et de puissance !
« Un jour viendra, mes enfants, où, donnés à la patrie par la famille, vous serez salués du nom de citoyen. C'est un beau titre. Vous en- serez dignes, si vous savez garder les impressions de la famille, si vous retenez bien que vous êtes simplement sortis d'un cercle limité pour entrer désormais dans une région plus large, et que là, sous une autre forme, vous avez à rencontrer encore les mêmes devoirs. Seulement, les préoccupations austères et graves auront fait place aux chagrins qui durent une heure; riches des droits que nos institutions vous réservent, vous rencontrerez à chaque pas la soumission que comporte le respect du droit d' autrui. Alors, chérissez la liberté; mais n'oubliez jamais que la liberté, c'est l'observation de la loi. Citoyens libres, ne regrettez point d'être nés dans une condition mo-
deste. La vie est souvent une épreuve, quelquefois une longue amertume, toujours un exil. Le bonheur est dans la vertu, dans les satisfactions intimes de la conscience. A côté de toute grandeur, Dieu a placé Texpiation. Qulmporte la rudesse du labeur à celui dont Tàme, fortement trempée, sait parer sa vie des fiertés de T indépendance et des noblesses de la probité ? Heureux surtout, s'il lui est donné de perpétuer ainsi les traditions de la famille !
« En ce jour, il faut aux familles les couronnes des enfants; il faut aux enfants des couronnes pour leurs familles. C'est une grave leçon. L'homme a besoin d'un mobile; toute peine veut un salaire. Vous luttez maintenant pour une branche de chêne dont vos parents sont heureux. C'est un essai que vous devez à la famille. Vous lutterez plus tard pour conquérir l'estime de vos concitoyens et les sympathies publiques. Voilà le vrai salaire des labeurs d'un autre âge ; voilà la plus belle des couronnes et la récompense suprême. Quand vous l'aurez méritée, donnez à vos bons maîtres un souvenir reconnaissant, et que vos cœurs attendris, se reportant vers le passé, bénissent encore la famille. »
22 août 1850.