‹ Le vrai RodinChapitre 10 sur 15 · LE PENSEUR · texte numérisé non relu

LE PENSEUR

Figure par figure, nous en avons connu, heureusement, tous les détails existants. Toute une partie de son œuvre vient, séparément, de la grande Porte : corps éperdus, entrelacés, douloureux, sensuels, tragiques. Le Penseur qui médite présentement devant le Panthéon, c'est la figure « augmentée », qui avait été placée — image du poète considérant son œuvre — au-dessus de la Porte ; et, dans la fête inaugurative qui eut lieu au Panthéon, M. Dujardin-Beaumetz eut l'impérieuse occasion de louer Rodin d'avoir honoré Paris d'une telle statue.

Rodin eut, ce jour-là, un mot amusant.

Comme le sous-secrétaire d'Etat avait, naturellement, oublié, dans son discours, de citer le nom du collaborateur, si l'on peut ainsi dire, de Rodin, pour 1' « augmentation » du Penseur, ce collaborateur s'en était étonné naïvement devant le Maître : a Oui, pas un mot pour moi ! » Alors, Rodin, finement et bienveillamment de lui répondre : « Mais, mon cher X prenez-en votre part ! »

Autre réponse de Rodin, une fois qu'im sculpteur, impatient, lui demandait s'il « s'en irait bientôt de la rue de l'Université, parce qu'il voulait, lui aussi, obtenir de l'Ktat un atelier. »

Rodin laisse parler son interlocuteur ; et, à la question précise : a Pour combien de temps gardez-vous encore votre atelier ? » Rodin, au sculpteur ahuri, de répondre encore, doucement (ceci se passait il y a quelque temps, seulement) : u Pour combien de temps, mon cher !... Oh 1 une vingtaine d'années, peut-être ! »

Et, d'ailleurs, la Porte de l'Enfer, toujours debout, doit être conser\'ée dans l'ateUer qui la vit s'édifier, se

peupler de figures passionnées ; elle doit être laissée, telle <iuelle, jusqu'au moment où Rodin prendra à son sujet une décision définitive. La terminer ? Oh ! ce serait à souhaiter, pour notre enthousiasme. Mais il est bien difficile, comme je l'ai déjà dit, de croire à cette heureuse fortune. Rodin a beaucoup travaillé depuis — autrement ! Le poème dantesque a été remplacé dans son esprit par bien d'autres poèmes aussi généreux en beauté — et tout différents. Puis quel crédit à obtenir pour fondre toute la Porte ! Une centaine de mille francs, environ ; et cette somme ferait reculer tous les bureaux des Beaux- Arts !

Les moules sont conservés, c'est le principal, si l'on peut croire vraiment à l'achèvement complet de la Porte. Mais voilà, c'est la grande question ; et Rodin lui-même n'y répond pas, d'une manière catégorique. Il laisse vivre notre espoir ; comme il laisse espérer à la Galerie des Offices, à Florence, qu'il y enverra son buste par lui-même; tâche que jamais un \Tai sculpteur n'a entreprise ; et que Rodin, malgré son goût de toute originalité, n'entreprendra pas.

Aussi, elles sont bizarres, quelquefois, les demandes faites par les gens les mieux intentionnés !

CES six fabuleuses figures, Rodin les a modelées nues, grandeur nature, seul, eu pleine forme de son génie. Il les a créées dans son atelier du boulevard de Vaugirard ; et elles sont sorties de là i)our révolutionner le Monde.

Elles ont une histoire.

Remontons au moment où paraissait, régulièrement, chez un imprimeur de la rue de la V^ictoire, un journal intitulé : l'Art, dont feu le baron de Rothscliild assurait les frais, et dont la direction était confiée à un sieur Gaucher.

Ce grand journal — par le format ! — sorte de revue plutôt, était illustré de façon à sauver la i>énurie du texte, rédigé par les officiels crititiues d'art du moment ; toute cette chque que l'on retrouve toujours, et qui, installée dans de profitables sinécures, en profite pour expédier d'insipides proses et avancer de f>énibles rengaines.

Cette revue était en (quelque sorte la Revue des Deux Mondes de l'Art ; une suite d'appréciations telles sur les plus grands maîtres, qu'on en arrivait à les

injurier en bloc ; car on leur en voulait vraiment d'avoir inspiré de si indigentes sottises.

A ce journal, était joint un bureau de commandes, dont feu Gaucher avait encore la gestion. C'était lui qui appelait à sa fantaisie les artistes, les faisait travailler, et qui réglait... avec les libéralités de son maître. Je suppose, du moins, que cet employé, à l'exemple d'un critique d'art qui se respecte, a laissé à ses héritiers une abondante galerie de tableaux honnêtement vendables !

Ce que ce Gaucher convoqua, en tout cas, de faux artistes dans son cabinet, c'est incalculable; car, naturellement, il mettait toujours la main sur les plus tristes produits de l'Art officiel ; et quand, par hasard, son maître s'en inquiétait, il répondait, comme remonté : « Monsieur X... a été recommandé par l'Institut ! »

De-ci, de-là, un véritable artiste servait d'alibi, de réhabilitation ; et les mois se suivaient...

Enfin, un jour vint que Gaucher manda Rodin, à lui imposé par M. de Rothschild.

Iv'entrevue vaut d'être racontée.

Gaucher dit sans préambule à Rodin qu'il a songé à lui commander un Eustache de Saint-Pierre, pour la somme de quinze mille francs. Il a pris des renseignements : « Rodin n'est pas riche; c'est pourquoi, brave homme, il a forcé la somme qu'on donne habituellement aux autres sculpteurs, pour une figure grandeur nature ! »

Rodin accepte.

Il rentre chez lui ; et, consciencieux, avant de cher-

cher une esquisse, il entreprend de lire le récit du dévouement d'Kustache de Saint-Pierre, |X)ur sauver sa ville, assiégée par le roi d'Angleterre.

Il se renseigne, se fait prêter les Chroniques de Froissart, et il lit le chapitre intitulé : « Comment U roi Philippe de France ne put délivrer la ville de Calais, et comment le roi Edouard d' Angleterre la prit! »

Il arrive à ceci : « Le roi ICdouard consent à épargner la population, à la condition (^u'il parte de Calais six des plus notables bourgeois, nu-tête et les pieds nus, la corde au cou et les clefs de la ville et du château dans leurs mains. Il fera de ceux-là à son bon plaisir ! »

Vous avez bien lu : six ! il s'agit de six bourgeois de Cilais et non d'un seul !

Rodin poursuit sa lecture, et il lit encore :

« Quand le plus riche bourgeois de la ville se fut levé et eut consenti à mourir pour ses concitoyens, chacun alla l'adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement, et c'était grand'pitié d'être là pour les entendre et regarder. » Puis c'est un second qui s'offre u très honnête iMiun^ciiis et de grande fortune, qui avait deux belles demoiselles pour filles », puis un troisième « qui était riche en meubles et en héritages », et ainsi des autres. Tous se déshabillent, ne gardent que leurs chemises et leurs braies, et Se mettent en marche, la corde au cou ; ils s'apiKllcnt : Kustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant... On ne sait pas les noms des deux autres.

Au récit complet de l'roissart, Rodin s'enflamme :

ce n'est pas un bourgeois de Calais qu'il représentera ; il eu fera six ; tous ces héros ensemble ; il est impossible de les séparer. Six, pour le prix convenu.

lyC sieur Gaucher est averti de la décision formelle prise par Rodin. Les deux hommes se rencontrent de nouveau. Gaucher est ricanant. Ce n'est pas possible! Six! Allons donc !... C'est une gageure !... Rodin maintient sa volonté. Il modèlera les six bourgeois, pas un de moins ; et il se retire.

Du coup, comme s'il s'agissait d'un travail supplémentairement énorme pour lui, le directeur de l'Art s'irrite ; et, le lendemain, il raconte partout, à qui veut l'entendre : « Non ! mais quel maladroit que ce Rodin ! Je lui commande une statue, et il veut en faire six pour le même prix ! Comment voulez- vous que je le tire de la misère ? »

Ces mots sont scrupuleusement historiques !

Est-il utile de répéter que Rodin eut raison d'être pris par le récit de Froissart ? Il a représenté six Bourgeois qui composent le plus incontestable et le plus éloquent de ses chefs-d'œuvre.

Et je tiens à faire relire ici, encore, d'admirables pages que signa M. Gustave Gcffroy, auquel il faut toujours revenir depuis la disparition de Hiiysmans.

Cette nouvelle belle description, consacrée aux Bourgeois de Calais, la voici donc :

« C'est le défilé de ces bourgeois que Rodin a été chargé d'installer sur une place de Calais. On devine immédiatement quelle grandeur peut avoir la procession de ces

Quk* J -s htiit.

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