‹ Le vrai RodinChapitre 9 sur 15 · I.K VRAI KO DIX · texte numérisé non relu

I.K VRAI KO DIX

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l'Etat; mais enfin, par son existence, il justifie quelques douces sinécures administratives particulièrement enviables.

Il y a un conservateur et un concierge qui gardent des blocs de marbre et quelques carrés d'herbes folles.

On ne se doute pas quel silence règne là. C'est un véritable sanatorium, disons d'art, pour quelques protégés du régime !

Rodin vint heureusement dans ce lieu ; et il le réhabilita.

Depuis lors, la Porte de l' Enfer même l'illustre ; et vous ne me démentirez point, si vous lisez la description suivante de la magnifique œuvre de Rodin que donna, dans une éloquente série de la Vie artistique, M. Gustave Geffroy :

« La Porte, haute de six mètres, est debout, et elle est disséminée. Les statues du sommet, certains groupes des panneaux, les montants, des bas-rehefs sont placés. Mais partout, dans la vaste salle, sur les selles, sur les étagères, sur le canapé, sur les chaises, sur le sol, les statuettes de toutes les dimensions sont éparses faces levées, bras tordus, jambes crispées, pêle-mêle, au hasard, couchées ou debout, donnant l'impression d'un \ivant cimetière. C'est une foule, une foule muette et éloquente, qu'il faudrait regarder, individu par individu, comme on feuillette et ht un hvre, s'arrètJiit aux paires aux aUnéas, aux phrases, aux mots.

« C'est en effet l'équivalent d'un hvre profond, c'est une œu\Te de grande obser\'ation et de haute métaphy-

sique que ce répertoire prodigieux, qui doit réunir la complexe multitude des passions et des vices, évoquée par un geste, par une attitude, par une inclination de tête, par une expression de visage. Le sujet adopté et qui donnera son nom à la Porte, cet Enfer de Dante où s'est arrêtée la rêverie du liseur avant le choix du statuaire, n'a été que le cadre nécessaire, ou plutôt le thème humain pouvant admettre une représentation tragique et complexe de la nature et de la vie. La Porte de l'Enfer, c'est l'assemblage, dans une action mouvementée, des instincts, des fatalités, des désirs, des désespérances, de tout ce qui crie et qui gémit en l'homme. Le poème du gibehn n'a conservé aucune couleur locale, a perdu toute sa signification florentine ; il a été, pour ainsi dire, dénudé, exprimé dans sa signification synthétique, comme un recueil des aspects non changeants de l'humanité de tous les pays et de tous les temps.

« Non terminée, la Porte ne peut encore être complètement décrite. Les épisodes ne seraient pas racontés dans un ordre définitif, puisque les grandioses hnéaments ont des solutions de continuité, et que le sculpteur en est à compléter l'arrangement de sa tâche. Le cadre du poème sculpté est seul exécuté et agencé. Toutefois, pour dire les divisions principales, en commençant par les parties qui avoisinent le sol, il faut observer d'abord que les deux bas-rehefs, au-dessus desquels s'étage la composition, présentent à leurs centres d'inoubhables masques par lesquels parle la Douleur, des visages contractés, prêts à pleurer, aux fronts creusés par des soucis à demeure. Autour de ces masques, une course de

femmes, de satyres et de centaures, où des grâces fuyantes se mêlent à des virilités animales.

« Sur les deux montants, c'est une ascension de figures resserrées dans l'étroit espace, allongées, fluides, avec des parties sortantes de haut relief. Ce sont les douces amoureuses, les heureuses criminelles des joies illicites, les amants réunis dans la souffrance, et les vieilles momifiées, à peine vivantes d'un dernier souffle de vie, et les enfants inconscients, à peine nés et déjà marqués du mal de vivre, faisant effort pour voir de leurs yeux aveugles dans les hmbes où s'agitent leurs ombres chétives. Tout en haut, au-dessus du fronton, trois hommes dressent au sommet de l'œuvre un équivalent animé de l'inscription dantesque : Lasciate ogni speranza. Ils s'appuient l'un sur l'autre, se penchent dans des attitudes de désolation, leurs bras tendus et rassemblés vers le même point, leurs doigts indicateurs rapprochés, exprimant le certain et l'irréparable. Au-dessous d'eux, en avant des foules remuantes qui constituent le premier cercle de l'enfer, un Dante, ou plutôt le Poète, nu, n'ayant aucun des signes qui font reconnaître une époque ou une nationahté, médite, mais à la façon d'un homme d'action au repos. Ses membres sont faits pour la marche et pour la lutte, son visage inquiet et vaillant, en proie à la crispation de l'idée fixe, reflète et répercute toutes les pitiés, toutes les indignations, toutes les passions qui excitent le songeur jusqu'à l'enthousiasme, qui l'émeuvent jusqu'à la lamentation.

« La réflexion du rêveur peut être en effet étendue et profonde, car voici, à ses pieds, sous ses regards, le tour-

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noiement vertigineux, la chute dans l'espace et le rampement sur le sol, de toute une pauvre humanité obstinée à vivre et à souffrir, meurtrie, blessée dans sa chair et attristée dans son âme, criant ses douleurs, ricanant dans les pleurs et chantant ses inquiétudes haletantes, ses jouissances maladives, ses douleurs extasiées.

« A travers des pierres de chaos, sur des fonds embrasés, des corps s'enlacent, se quittent, se rejoignent, des mains agrippent comme pour mordre, des femmes courent, les seins gonflés, la croupe impatiente, les désirs équivoques et les passions désolées frissonnent sous les invisibles coups de fouet du rut animal, ou retombent, navrés, pleurant l'attente stérile d'un plus grand plaisir, voulu et introuvable.

« Admirables panneaux ! Dans leurs cadres s'inscriront à jamais les misères charnelles et les sacrifices silencieux des damnés de l'amour, des avides d'ambition, des chercheurs d'idéal, les symboles lamentables et cruels des fatalités physiologiques et des vains vouloirs de l'esprit. »

Cette Porte avait été destinée au musée des Arts décoratifs. Mais la tâche pour la terminer entièrement, jusqu'à l'instant de la livrer au fondeur, était bien audessus des forces humaines ; et Rodin, lui-même, ne put la mener jusqu'au bout. ]\Ialgré un obstiné courage, son Imagination prit le dessus, et le conduisit à rêver d'un autre travail. Cependant, en un mois à peine, tout, peut-être, eût été en place. Rodin ne put consacrer ce mois-là à sa Porte ; et elle reste, et elle restera très vraisemblablement maintenant inachevée.

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