EUSTACHE DE SAINT.PIERRE
personnages de bronze, dissemblables d'âges, d'aspects, d'attitudes, de caractères, affirmant à la fois une vision nette de l'humanité et une conception nouvelle de la décoration des places publiques.
« Les six hommes qui se mettent en marche sur la route, le statuaire les a revus par une opération de son esprit, par ses regards remontant le passé et apercevant distinctement le lieu de la scène. Il s'est refusé à construire l'ordinaire groupe en pyramide, où les héros s'étagent, où des comparses s'appliquent en silhouettes contre le piédestal. Il a voulu la lente procession, le groupe espacé, la marche vers la mort, avec les pas de hâte fébrile et les pas qui traînent des hommes fermes et des vieillards, des furieux et des résignés. Les statues passeront là où les condamnés promis au gibet ont passé, là où l'artiste les a vus, s'échelonnant, fixant le but du supphce ou s'attardant à des regrets.
« Eustache de Saint- Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, et les deux anonymes qui ont été brutalement expulsés de la gloire conquise, tous ont été replacés dans le cortège d'humiUté extérieure et de sacrifice orgueilleux où prirent place ces Christs bourgeois dévoués au salut de tous.
« Le premier, celui qui apparaît en tête du cortège funèbre, c'est le vieillard qui a parlé le premier, c'est Eustache de Saint-Pierre, débile et cassé. Il s'avance à pas lents, la tête oscillante, les épaules rentrées, les bras raides, les mains pendantes et maigres, muscles noués, artères gonflées. Sur ses bras, sur ses mains, les veines font des réseaux engorgés où le sang circule avec
lenteur. Les doigts ankylosés sont inaptes à saisir. I,es jambes sont chancelantes, les pieds enflés. Toute la carcasse grinçante, difficile à mettre en mouvement, dit la tristesse d'une anatomie de vieux. Les longs cheveux, la barbe maigre, le front bas et crispé, le long visage, parlent de résignation, de sacrifice humblement accepté. La route est dure comme un chemin de croix à ce condamné pensif, vêtu de la chemise grossière, cravaté de la rude corde du gibet.
« Celui-ci, qui vient le dernier, drapé du cou aux pieds dans sa chemise aux longs plis droits, comme dans une robe monacale, les poings fermés sur l'énorme clef, celui-ci n'exprime pas la lassitude et le renoncement. Il porte haut sa tête rase et énergique, il révèle par du défi et du mépris la fureur concentrée et la faculté de résistance qui grondent en lui. La mâchoire vient en avant, la bouche dure est serrée dans une grimace anière. Les jambes écartées et solides font effort pour aller au pas lent de ses amis. C'est un homme d'âge mûr, un quadragénaire robuste, possible porteur de mousquet, un bourgeois capable de bataille. Ses yeux, lumineux dans l'ombre, encavés dans la profonde arcade sourcilière, regardent droit devant eux. Son crâne est solide, sa taillé est élevée et droite. Il affirme sa volonté de martjT et l'outrage fait à tous par une colère muette de vaincu, il porte superbement la haine et la douleur rageuse de la ville.
« Parmi les autres, le plus caractéristique est un jeune homme. Sa marche hésite et s'attarde. Il se détourne h demi, se tient comme en équilibre sur son corps inflé-
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Clirh* J -K Bullei
LES BOURGEOIS l)L « A LAIS 137
chi, tourne la tête, incline son visage, entr'ouvre la bouche, clôt les yeux et fait de la main droite, l'index levé, les doigts détendus en éventail, un geste extraordinaire d'une grandeur bizarre, d'un attendrissement profond, un geste qui ne dit pas l'au revoir, mais l'adieu, l'adieu définitif du vivant éphémère, un geste qui exprime de la fatahté et de l'irréparable. La jeunesse condamnée s'avance d'un pas automatique vers la mort, la tête osseuse et la maigreur svelte laissent transparaître l'élégant squelette. Cet homme, dont le corps ploie, dont les jambes s'arrêtent, mais vont se remettre en mouvement, dont le visage se penche vers la terre, dont la main ébauche un geste machinal, c'est l'homme qui traverse la vie, fixé en une statue prodigieuse, qu'il faudrait peut-être simplement appeler le Passant.
« De même que pour la Francesca, de même que pour toutes les figures de la Porte, Rodin a donc ici transfiguré et agrandi son sujet. Son art n'a jamais été plus complet. Il a sculpté, car il faut c^u'on sache la conscience apportée à ces travaux, il a sculpté les nus avant de songer à aucun arrangement de draperies, il a mis sous ces voiles des charpentes, des systèmes nerveux, tous les organes de la vie, des êtres de chair et de sang. Il a marqué son œuvre des caractères indispensables à sa destination. Mais, ceci fait, il est allé, comme toujours, vers l'expression durable, vers le symbole, vers la synthèse. Il est resté ouvrier, et il est monté jusqu'à la philosophie. Les personnages ijui passent devant nous, les trois en lesquels s'est résumé l'essentiel de la description et les
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trois autres, sont de toutes les latitudes et de tous les temps. Ils expriment, en de vivantes synthèses, le renoncement, le dédain, la fierté, la douleur de vivre, les sentiments humains arrivés au paroxysme muet, au moment où la parole est moins éloquente que le geste errant des mains et l'expression exaltée de la face. Ils figurent éloquemment la courte existence et le chagrin de l'homme. Ils sont marqués de la tristesse qui est le caractère inéluctable de toutes les grandes œuvres. »
Pour l'installation de ses Bourgeois de Calais, Rodin connut les pires aventures, et ces atermoiements qui viennent à bout souvent de la patience la plus résignée.
Ce ne fut qu'après bien des années d'attente qu'on put placer les six bourgeois sur un piédestal. Rodin, d'ailleurs, ne les avait pas « vus » ainsi ; mais « scellés, les uns derrière les autres, devant l'hôtel de ville de Calais, à même les dalles de la place, comme un vivant chapelet de souffrance et de sacrifice. Les personnages auraient ainsi paru se diriger de la Maison municipale vers le camp d'Edouard III ».
On lui imposa un piédestal aussi disgracieux que superflu, donc ! et, quant à la place choisie, elle est telle qu'un changement s'impose, à coup sûr ; maintenant que la renommée de Rodin — c'est la chose importante pour les municipalités, pour toutes les municipalités, — est devenue universelle !
Et ce groupe est, au surplus, d'une originalité si accablante.
ClKh^ J R Bulloi
Comme M. Gustave Gcffroy, je pense, en effet, qu'une des « grandes idées » de Rodin, c'est de n'avoir pas disposé les six Bourgeois en un groupe dit décoratif. Quand il s'est agi de placer la Marseillaise, en haut relief, sur une des faces de l'Arc de Triomphe — ou bien la Danse, en haut relief, également, sur la façade de l'Opéra, le groupement en pyramide s'est imposé, impérieusement ; mais, pour les Bourgeois de Calais, la \'Taie trouvaille a bien été de les échelonner, en « chapelet de souffrance ». en rendant très visibles, en détachant nettement les six ])crsonnages, en les faisant participer chacun également au drame tout entier, selon leur âge, plus encore que selon leur condition. Et la belle description de M. Gustave Geffroy a très clairement expliqué tout ce qu'a voulu et parfaitement réalisé Rodin.
Or, malgré cet exact commentaire d'une œuvre souveraine, je dois confesser que les six héroïques bourgeois d'hier furent plutôt mal accueiUis par les bourgeois de Calais d'aujourd'hui ! C'est toujours la même sotte histoire qui recommence : un chef-d'œuvre tombe chaque fois sur une ville à la façon d'un aérolithe.
Il frappe d'abord les bourgeois d'hébétude; puis, la frayeur passée, des ricanements explosent. Alors, les plaisanteries courent ; et, dans les salons de la ville, dans l'autre Salon aussi, au bord des remparts, on se rejette des mots ; le notaire et l'avoué, le président du tribunal et le sous-préfet sont facétieux. C'est un doux moment de gaîté ; on se donne rendez-vous, pour gouailler, au pied du chef-d'œuvre ; on le montre aux visiteurs comme un
phénomène ; et, couronnement suprême, on l'insulte en pleine séance du conseil municipal !
A Calais, l'aventure se déroula ainsi pour le chefd'œuvre de Rodin ; et si l'on a un peu cessé de plaisanter, c'est à cause des Anglais qui s'arrêtent, graves, devant le monument.
Mais que diront-ils, les actuels bourgeois de Calais, quant ils apprendront qu'Eustache de Saint- Pierre et ses cinq compagnons sont placés à Londres, près ou devant le Parlement?... Oui, cette consécration est attendue, en voie d'être réalisée.
Cette fois, Rodin a demandé pour son groupe tragique un haut piédestal, tel que celui du CoUcone ; et, à Calais, par esprit d'imitation, on s'appUquera alors, peut-être, à respecter le chef-d'œuvre.
Au fond, de pauvres bonshommes, ces Calaisiens. Car, un jour, une délégation d'entre eux, aj^ant à offrir un objet d'art à un autre bonhomme de la Politique, ne vint-elle pas carrément chez Rodin pour lui demander... où l'on pourrait acheter ledit objet d'art?!... Après cela, on peut, n'est-ce pas ? famiUèrement, tirer l'échelle !...
Voilà une nouvelle page pour l'histoire moderne de Calais !
Oui, de pauvres bonshommes !
VOICI la troisième grande œuvre de Rodin dont il convient de parler un peu longuement ; car celle-ci suscita toutes les colères et tous les enthousiasmes.
Un jour — jour historique ! — le comité de la Société des Gens dits de Lettres s'avisa de demander à Rodin la statue de Balzac.
Ceci fut un considérable événement. Personne ne s'attendait à un tel geste.
En général, en effet, tout groupement qui se respecte s'adresse, pour une jiareille entreprise, à un sculpteur patenté, je veux dire paré de toutes les sottises des Académies. Ainsi, il n'y a à craindre nul à-coup ; au jour dit, ou presque, le sculpteur i officiel » apporte son " boulot >• ; et, comme il est toujours d'une banalité traditionnelle, il plaît à tout le monde. Il n'y a plus ensuite qu'à le jucher sur un socle, dessiné spécialement par un architecte, et à le recouvrir enfin de la lourde pelletée des discours également « officiels ».
Cette fois, à propos de l'auteur de la Comédie humaine, que se passa-t-il dans l'âme des chefs des « Gendelettres », nul ne l'a jamais su ? Pourtiuoi et comment
Rodin fut élu pour dresser une statue à Balzac, c'est là un de ces impénétrables mystères, qu'une génération lègue à la génération suivante, sans pouvoir l'approfondir. Contentons-nous donc d'écrire, à notre tour, que Rodin fut choisi par un comité de gens, nullement préparés à entrevoir seulement les mérites d'un exceptionnel statuaire.
Rodin, donc, fut préféré.
Et alors il se passa ceci :
Auteur de très belles statues déjà consacrées, un peu à tort et à travers à Claude Lorrain, à Bastieti- Lcpage et à Victor Hugo, Rodin veut se documenter très complètement. Il a lu, comme tout le monde, les principales œuvres de Balzac ; mais il s'applique sans tarder à les relire.
Déjà, quelle conscience désorbitée ! Le fameux comité ne lui en demandait pas tant. Une statue, c'est une besogne de quelques mois; et c'est tout. Elle est militaire ou civile ; il s'agit d'un homme ou d'une femme; et quand on possède ces renseignements, il n'3' a plus qu'à chercher une esquisse, à la faire approuver, et à appeler un praticien qui montera la terre grandeur d'exécution. Ensuite, quelques coups de pouce, quelques coups d'ébauchoir par-ci par-là ; et la statue n'attendra plus que le mouleur. En vérité, il n'y a pas à chercher midi à quatorze heures!
Rodin n'eut aucun goût à travailler de cette façon. // perdit du temps ! d'abord.
Il perdit du temps à réunir tous les documents possibles relatifs à Balzac.
Une fois ses principales œuvres relues, méditées, Rodin voulut connaître tous les portraits exécutés d'après le grand romancier.
Des dessins, un buste de David d'Angers, un daguerréotype curieux (qui représente Balzac en bras de chemise, une bretelle soutenant son pantalon), des cro(iuis de contemporains, toute cette documentation, Rodin s'applii^ua à la considérer longuement. Puis, il ne manqua point de lire l'étonnant portrait écrit par Lamartine, et que certainement le Comité des « gendelettres » ignorait : « Balzac, c'était, dit Lamartine, la figure d'un élément, grosse tête, cheveux épars sur son collet et ses joues comme une crinière que le ciseau n'émondait jamais, très obtus, œil de flamme, corps colossal : il était gros, épais, carré par la base et les épaules, beaucoup de l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur ; il y avait tant d'àme qu'elle portait cela légèrement, ce poids semblait lui donner de la force et non lui en retirer. Sesbrascourts gesticulaient avec aisance... «
Muni de ces références, dirait un inspecteur des Beaux- Arts, Rodin ne se trouva point, cependant, satisfait.
Restait le pays d'origine de Balzac : la Tourainc. Elle était familière à Rodin, déjà. Il avait, en effet, passé plusieurs étés à Azay-le- Rideau, dans ce coin délicieux du « Jardin de la France », où un beau château Renaissance achève de vivre dans la mélancolie d'un parc sauvage. Et là, Rodin, ne connaissant point le repos, avait travaillé encore comme un forcené, y mandant même son mouleur pour pouvoir rapporter à Paris les œuvres qu'il avait modelées.
Pour le Balzac, il voulut retourner en Touraine ; et, à Azay-le-Rideau, il fit le buste d'un jeune voiturier, qui ressemblait étonnamment, en vérité, à Balzac jeune. Ce buste en bronze, combien de fois il a, depuis, émerveillé ceux qui ont eu la joie de le voir !
Je reviens sur cette conscience que je qualifiais tout à l'heure de désorbitée ; et je voudrais trouver ime épithète plus forte; car, j'avoue qu'aujourd'hui encore, avec le recul même, elle a de quoi inquiéter les survivants du fameux comité.
Quoi qu'il en fût, Rodin, toujours, perdait du temps !
C'était la ville de Tours, qui, maintenant, le retenait. La ville de Tours, dont la grande rue, appelée hier rue Royale et baptisée aujourd'hui, naturellement, rue Nationale, a gardé encore, à certaines heures, bien des reflets des descriptions balzaciennes. Rodin cherchait à retrouver dans les passants, dans les boutiques, les aspects marqués par le romancier illustre ; car elle l'enthousiasmait, cette statue commandée, cette statue qui correspondait si bien à son génie, désordonné, énorme, fécond, pittoresque, comme l'est de tous points celui de Balzac. Oui, cette fois, en reprenant un mot usé, c'était, pour lui, « la statue à faire », la « statue de sa vie ! » et il la voulait faire après n'avoir rien laissé à l'aventure, après avoir compris complètement comment il fallait représenter Balzac.
Travailler autrement, comme un simple marbrier, à quoi bon ! Rodin pensait, peut-être, qu'elle est déjà assez imbécile, au fond, cette manie de dresser des statues à des morts plus ou moins notoires. La Posté-
rite est aussi sotte que le Présent, en ces sortes d'hommages ; et, vraiment, puisque la vanité des vivants est amplement satisfaite par des rubans ou des rosettes, au moins qu'on ne la perpétue pas, post mortem, par de grotesques et mensongères attitudes !
Pour Balzac, de grands points étaient acquis, en tout cas. « Les poètes, a dit Jean Dolent, ne font jamais d'erreur d'addition ! » Lamartine ne s'était donc pas trompé, quant à Balzac ; et le portrait qu'il en avait laissé s'offrait d'une netteté impérieuse. Il était impossible de s'en écarter.
A Paris, sur le boulevard, dans les cafés de « gendelettres », dans les salles de rédaction, entre deux sottises à élucubrer, on raillait la conscience de Rodin cherchant son « vrai » modèle. Je me souviens de nombre de plaisanteries qui devaient déjà alarmer le comité Balzac. On disait que, revenu enfin à Paris, Rodin demandait, à tous venants, des modèles vivants ressemblant à « son grand homme » ; et j'ai connu un ancien libraire pour « amateurs d'art », aujourd'hui fou ou trépassé, qui, touché par ledit racontar, voulait à tout prix, se trouvant une ressemblance avec Balzac, poser pour Rodin. La bêtise courait les rues.
Rodin fit beaucoup d'études pour son Balzac. Il en empHt son atelier de la rue de l'Université ; et il exécuta, notamment, en une semaine, une figure demigrandeur nature du plus sûr effet ; et celle-là eût rallié tous les suffrages; car elle était très belle, — conventionnellement ; mais elle ne satisfit point Rodin.
Il ne retrouvait point en elle « la figure d'un élément ».
Rien du beau portrait de Tyamartine n'apparaissait. L'œuvre formidable du romancier n'était pas représentée dans cette sage statue ; et, dès lors, à quoi bon ? il n'oserait jamais, lui, Rodin, affirmer que c'était là, la statue de Balzac.
Il reprit alors ses méditations ; et il aboutit au modèle de l'œuvre que vous connaissez.
Il en avait fait faire une « augmentation ». Quand elle revint, moulée, il la regarda, seule, sur le chariot qui l'avait amenée.
C'était sur la fin du jour. L'œuvre se dressait, énorme, chaotique, semblable à un colosse égyptien.
Tous les grands plans en étaient lisibles et forts, souverainement accusés.
Oui, c'était bien là, cette fois, le statue de Balzac ; au moins telle qu'il la concevait, lui, si en dehors, si au-dessus de toutes les pauvres effigies qui déshonorent depuis tant d'années la Rue!
Mais voilà, comprendrait-on ? Comprendrait-on qu'il y avait un homme construit, organiquement, sous cet ample manteau qui rappelait la vaste robe de travail du romancier ? Comprendrait-on enfin le masque si douloureux, les yeux si profonds du grand visionnaire ? Non, sans doute ! Cette œuvre-là était si différente de tout ce que l'on avait l'habitude de voir.
Emouvante confrontation de l'œuvre et de l'artiste, Rodin était seul à regarder sa statue. Il vous avait oubliés, messieurs du Comité. Vous étiez loin, très loin de ses pensées, et la nuit vint ; et elle ensevelit jusqu'à votre souvenir !
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La résolution de Rodin était prise. Il exposerait. Il exposa son Balzac au Salon.
Alors, ce fut une ruée folle de gens qui jamais n'avaient vu une exposition de tableaux et de statues. La Galerie des machines fit des recettes somptueuses ; feu Dubufe en ricanait de joie.
\ai Balzac de Rodin attroupait les imbéciles.
Deux partis se formèrent, l'un pour l'insulte, l'autre pour l'admiration. Les «( gendelettres », qui avaient trop attendu (Rodin n'avait pas livré à temps sa statue) ! coasseront.
Les nommés Philippe Gillc, de Calonne et Jean Rameau conduisirent le chœur des nigauds. M. de Rochefort, incompétent, exprima de solennelles sottises. Presque tout le monde insulta.
M. Léon Riotor nous raconta ainsi la mémorable aventure de cette glorieuse statue :
« Admirée, bafouée, dit-il, refusée par ses propriétaires, soldée par souscription, acquise par un amateur, finalement conservée par son auteur qui repoussa ses offres généreuses, quoic^u'il fût pauvre, on se battit autour d'elle mieux qu'autour d'un drapeau. On la traita de « bloc informe », des amis de Rodin avouèrent que c'était « une grave erreur », on nous conta comment le Président de la Républi^iue, qui, lors de sa visite au vernissage oftîciel, jetait un mot aimable à chaque œuvre, n'avait pas daigné honorer d'un coup d'œil ce triste grand écrivain, etc. Chacun discute ou apprécie. Des gens de bon sens n'iiésitent pas adonner leur avis. M. Harpignies dit :
i5o LE VRAI RODIN
« Je ne critique pas, je ne comprends pas ». Le poète Léon Dierx est plus dur encore : « C'est une fumisterie sans « nom, voilà dix ans, du reste, qu'elle dure ». Et M. Alphonse Humbert ajoute : « D'un homme qui avait certainement « du talent, on a fait cela. » Mais « regardez-le un instant « ce bloc enfariné des plaisantins, faites-en le tour, détail- « lez-en les silhouettes et vous y trouverez un balancece ment d'homme gros, une harmonie de charpente épaisse (( de la plus parfaite vérité, car Balzac fut un gros homme « aux membres lourds.
« Le rôle de la Société des Gens de Lettres semblait devoir rester des plus effacés. Le Comité en avait jugé autrement. Il était, des conventions acquises, dans l'obhgation d'accepter le projet, mais on ne déchire pas en vain r amour-propre d'un artiste avec qui les procès sont peu à craindre. Un membre de la Commission « mit « au défi le Conseil municipal d'accorder un emplacement « à Paris pour ériger cette monstruosité ». Puis le Comité vota et informa M. Rodin que, par ii voix contre 4, on ne « reconnaissait pas Balzac » dans sa maquette. Après cette appréciation, Auguste Rodin, tranquille, écrivit aux journaux : « Soucieux avant tout de la sauvegarde « de ma dignité d'artiste, je vous prie de déclarer que je « retire du Champ de Mars mon monument qui ne sera « érigé nulle part. »
« Les édiles parisiens eussent-ils été aussi féroces qu'on l'insinuait ? ]\L Levraud président de la Commission des Beaux- Arts, qui donnait souvent le ton à l'Hôtel de Ville pour les questions esthétiques, avoua : « Je suis « certain qu'un artiste comme Rodin a pensé à une grande
« chose... Ceux qui reculent effrayés devant l'ébauche « seront peut-être les premiers à s'arrêter, émerveillés, « devant l'œuvre achevée ». Il y eut des avis contraires, assez hésitants. MM, Bellan et Rebeillard « réservèrent » leur opinion. « Quelle que soit l'admiration que j'aie pour «le grand talent de M. Rodin, j'estime que cette fois « l'artiste s'est absolument trompé », dit M. Lampué. M. Grébauval renchérit en affirmant « qu'il serait ridicule « de faire bon accueil à ce bloc » et M. Labusquière, énergique, conclut que « si la statue avait besoin d'un refuge, « c'était contre et non pour elle >>.
« Quoi qu'il en soit, Rodin eut un réveil admirable. Toute la jeune littérature se leva pour affirmer sa sympathie au vaincu de cette nouvelle escarmouche. Il s'y mêla nombre de peintres et de statuaires. Et la protestation qui circula revint couverte de signatures : <i I^cs « amis et admirateurs de Rodin... encouragent de toute a leur sympathie l'artiste à mènera bonne fin son œuvre .< sans s'arrêter aux circonstances actuelles et expriment « l'espoir que, dans un pays noble et raffiné comme la « France, il ne cessera d'être, de la part du pubhc, l'objet « des égards et du respect auxquels lui donnent droit sa « haute probité et son admirable carrière. »>
Rodcnbach (dans le bi^^aro), Octave Mirbeau (dans le Journal), Robert de la Sizeranne (dans la Revue des Deux Mondes), Maurice Ilamel (dans la Revue de Paris), appuyèrent de leur autorité la protestation cidessus ; et la Société des « Gendelettres » eut, plus tard, la statue de Balzac, (qu'elle méritait ; un Balzac, qui
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vient de prendre sa douche, et qui attend, assis sur un banc de l'avenue de Friedland, le masseur !
Alors les sieurs Lampué, ex-photographe ; Grébauval, innocente compétence ; et Labusquière, aujourd'hui directeur d'Ecole, délirèrent de joie, faisant vis-à-vis au sieur Jean Rameau, qui a profession de poète ; tandis que l'on entendait pour la dernière fois les ombres Harpignies, Léon Dierx et Alphonse Humbert exhaler une cantate d'allégresse !
Pauvre Balzac, réservé en fin de compte à Falguière !
A ce propos, on s'étonna un moment de voir ce dernier fabriquer une statue refusée à Rodin, qui était son ami. Puis on s'étonna encore plus de voir Rodin conserver, après l'inauguration de l'avenue de Friedland, des relations d'amitié avec Falguière.
Eh ! mon Dieu ! la raison en était bien simple : la statue en question est si médiocre, que Rodin ne pouvait être de tout cela que satisfait !
i\Iais le photographe Lampué et les incompétents Grébauval et Labusquière, on m'assure qu'ils sont « désarçonnés », maintenant. Ils pleurent leurs illusions perdues ! On ne les écoute plus !