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qui se paraient d'un fond uniformément noir, poui bien détacher l'ensemble, dire qu'on les a même imposées aux architectes pour leurs (livsius dv cliapitc iiix et de modi lions !
Rodin, un jour, employa tout bonnement le fusain. Il avait besoin d'un procédé rapide pour dessiner plus vite que quiconque; et déjii, cUms ses dessins de cette époque-là, on le voit très préoccupé des plans, ne s'appli(iuant plus à faire également tous les détaib du modèle.
Puis ce fut une longue période pendant laquelle il exécuta à la plume des dessins qu'il lavait d'encre de Chine. Ce fut, si l'on peut ainsi dire, la période dantesque. Avec une fougue singulière, il accumula toutes sortes de croquis, très inspirés des beaux dessins delà Renaissance, de ces dessins (^ui sont comme des enseignements lucides et violents pour l'étude de rostéologie et de la myoh>gic'.
Il représenta d'une manière inépuisable, dis-jc, ces longs corps un peu douloureux, et comme déséquilibrés, (jui abondent dans l'œuvre des précurseurs de Michel- Ange ; et si ces dessins-là ne témoignent pas, certes, d'une originahté entière, ils sont curieux à considérer, créés par une imagination qui s'exaltait à la lecture de la Divine Comédie.
Les contours, le lavis, rappellent des dessins déjà ntis ; mais la façon de grouf)er ces hommes, ces femmes, tirés des pages de Dante, ce qu'elle était déjà particulière!
Puis, une chose s'affirmait de plus en plus ; une chose,
d'ailleurs, que Rodin avait apprise dans l'école delà rue de l'Ecole-de-Médecine, où l'on gardait alors la bel!-tradition du xviii<^ siècle, la tradition des Watteau et des La Tour, à savoir : qu'il fallait qu'un dessin eût de la profondeur — ce souci presque complètement perdu depuis David. « Or, quand on oublie ce souci-là, disait, un jour, un maître, on se donne un mal infini pour n'arriver à rien ! C'est comme si on faisait les cent pas devant une porte qui ne s'ouvrirait point ! »
C'est en 1897 qu'un album publié chez Goupil, par les soins de M. Fenaille, et contenant près de cent cinquante dessins, vulgarisa une nouvelle manière.
On le retrouve là, éloquent, ce dessin comme simplifié, tout en profondeur, malgré l'absence d'un procédé de peintre. Ces dessins, cette fois, sont d'une originalité enfin conquise, absolue. Ce sont les dessins d'un sculpteur épris de plans, de volumes.
Oh ! je sais bien que les peintres ont le plus absolu mépris pour les dessins des sculpteurs. Ils affectent de croire que ces derniers sont tout à fait incapables de représenter de façon satisfaisante sur le papier un corps en équilibre ou un instant de mouvement. A les écouter, ces peintres, les sculpteurs auraient le seul pouvoir d'exécuter un simple rudiment de lignes, une très incomplète indication de formes. Et ils disent cela, ces gens, en ignorant les carnets et les albums (jue crayonnèrent, par exemple, avant Rodin, Carpeaux et Barye ; car je pense que leur émoi serait vif si on leur mettait sous les yeux CCS croquis de \'ie intensive, esquissés pêle-mêle
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dans le « désordre » de l'inspiration ; torses ployés, corps se chevauchant, toutes les séries, enfin, de ces prestes cro(juis, exacts et savants et complets, qui disent bien le libre exercice ou la fatigue du corps humain.
Les sculpteurs peuvent dessiner aussi bien que les peintres ; mais, d'une autre manière, voilà tout. La différence, entre eux, c'est que le sculpteur dessine encore « en tournant autour de son dessin ». Un bon dessin de sculpteur, c'est donc un dessin qui « tourne », un dessin que l'on peut se représenter tout de suite au verso ; un dessin de mouvement, si l'on peut dire ; car le repos même est, on le sait, un équilibre de forces en mouvement. Or, les dessins de Rodin sont toujours d'admirables représentations de mouvements.
Je les ai considérés, par centaines, ces dessins figurés par une ligne tout enveloppante, faite de repentirs, et lavés, souvent, d'une teinte quasi uniforme de terre de Sienne. Sur ces feuilles volantes, de papier fin, il y a comme un parcours libre de la pointe du crayon, pour les contours ; et la teinte plate, avec les hasards de la coulée du pinceau, comme elle situe l'être humain, debout, couché ou ployé en arc ! \
Naturellement, des racontars encore font, à propos de ces dessins si originaux, le tour des ateliers et des galeries de marchands de tableaux.
On raconte plaisamment, par exemple, sur le coup de six heures — l'heure de l'apéritif permet toutes les niaiseries ! — que Rodin fait tous ses dessins sans regarder son papier ; alors la pointe du crayon tombe souvent en
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dehors, ampute un membre, en grossit, en zigzague démesurément un autre !
Tous ses dessins ! Mais il faut n'avoir jamais vu les centaines et les centaines de dessins à la mine de plomb qu'il a (' poussés » aussi loin et mieux que quiconque. Toute une vaste chambre de l'hôtel Biron est peuplée de ces dessins-là, faits avec une conscience, avec un amour extrême, et j'en sais une bonne centaine autrement plus modelés et plus vivants que tous les dessins d'Ingres et de sa suite !
Pour ses dessins en couleurs, on a raconté également qu'il les trempait dans un seau d'eau après avoir passé la teinte; puis, il les retirait, et... le hasard arrangeait tout!
Alors le hasard arrange joUment les choses ; car, dans l'énorme série de ses dessins en couleurs, Rodin peut mettre encore hors de pair des centaines de magnifiques aquarelles, modelées avec une puissance et un charme incomparables.
Il faut n'avoir pas vu non plus la série de ses danseuses cambodgiennes, pour imaginer une telle histoire. Toutes ses petites danseuses si choyées par la couleur, si précieuses par le choix des tons, si vivantes par la qualité des, valeurs !
Je sais bien que l'imbécillité généreusement dispensée par quelque providence funeste aux « amateurs d'art •) ne leur permet pas de « comprendre » les dessins de Rodin. Je sais bien que l'actuel chantage organisé par quelques marchands de tableaux donne l'essor à toutes les sottises à propos de toiles à faire valoir, à pousser comme une action de Bourse ; mais, néanmoins, avant d'exprimer
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contre les dessins de Rodin les habituelles âneries, il serait bon, ne vous semble-t-il pas, de réfléchir durant une minute, et de se dire simplement que Rodin qui a dessiné durant soixante années, pas une de moins, doit être meilleur juge de son savoir, tout de même, que la cohue des ignorants qui pérore dans les atehers et autres galeries !
Mais, il est vrai, les plus zélés de ses admirateurs, aussi, disent des sottises !
Témoin ce critique d'art, bien intentionné, qui avança un jour que Rodin se servait, pour dessiner, «d'un bout de papier quelconque et d'un tronçon de crayon, trouvé sous sa main ». Désordre et génie, n'est-ce pas ?
Alors que c'est presque toujours le contraire qui arrive ! Les poètes Baudelaire, Victor Hugo, le peintre Eugène Delacroix, furent très métho<liques et très « ordonnés », et Rodin, lui, est un autre exemple d'ordre at)Solu. Aussi, pour ne pas désobliger le bon critique d'art, je ne veux pas écrire que Rodin dessine sur des feuilles de papier parfaitement propres, et avec des crayons toujours presijue entiers et très bien taillés.
Rodin, du reste, est le premier artisan de son impopularité comme dessinateur. Car enfin, pourquoi ne montret-il jamais ses plus beaux dessins ? pourquoi laisse-t-il, avec une entière indifférence, les regards des visiteurs s'ahurir sur des schémas de dessins, sur de sommaires indications de formes ? Eprouve-t-il un plaisir intérieur à faire dire des sottises, alors qu'on essaye de
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comprendre ? Pourtant, il a l'air, à d'autres moments, de noter avec intérêt les titres pour ses dessins qu'on lui suggère. Mais je crois bien qu'il tient alors à laisser croire qu'on collabore pour une minute avec lui ; qu'on est, en somme, et en s'illusionnant fortement, tout près de son génie !
En vérité, ce sont ses modèles seuls qui sont près de lui. Quand il les dessine, il leur est reconnaissant de toutes les joies qu'il en éprouve. Il leur dit : « Ne vous pressez pas de vous déshabiller ! » et il considère ces jeunes filles, ou ces jeunes femmes, sensuellement, avec une vraie gourmandise.
Ses modèles ! oui, ce sont, à vrai dire, les seuls êtres qui vivent un moment dans sa pensée ; et quand il a fait, d'après un de ces modèles, une série de beaux dessins, il lui en garde une telle gratitude — et je dirai presque une telle ferveur ! — qu'il le rappelle souvent auprès de lui.
Mais il est très certainement exigeant pour ses modèles ; et il ne recherche que les jeunes corps très souples, qui peuvent prendre au besoin des poses acrobatiques.
Et ce sont surtout ces poses-là qu'il affectionne. Aussi, l'on n'a pas manqué de s'étonner souvent de voir représentés par lui des mouvements, je l'avoue, très déconcertants. On est si habitué aux poses figées, froides, académiques, pour tout dire. Par haine de ces dessins-là, Rodin côtoie forcément la bizarrerie ou du moins l'étrangeté ; et, dans ce domaine-là, sou imagination est sans limite.
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Cependant, il a fait également par centaines des dessins très « pondérés » ; et ces dessins à la niine de plomb, ombrés avec une science exacte de la profondeur, on peut, comme je le disais tout à l'heure, les opposer aux plus beaux dessins de peintres, ils leur sont encore supérieurs ; mais, quand je dis : dessins pondérés, ne vous attendez pas à voir des « figures qui hanchent » selon le mode classique. Ce sont encore des dessins de mouvements inédits, que Rodin lui-même n'a pu réaliser qu'après une patiente et longue étude de la nature.
Et, j'y reviens, quelle diversité infinie ! Pas un de ces dessins, de tous ces dessins, n'est semblable à un autre. Quand on les regarde en nombre, on est surpris de tomber chaque fois sur une expression de mouvement que l'on ne soupçonnait pas.
Rodin dessine avec une rapidité inégalable. Ce n'est pas lui que la pose la plus difficile prend en défaut. Quand il consacre toute une matinée à dessiner, les dessins s'ajoutent aux dessins ; et c'est là, bon critique que je nommais tout à l'heure, qu'il utilise tout un jeu de crayons soigneusement préparés à l'avance, ceci pour ne pas arrêter sa fougue. Même jeu de papier écoher, dont les feuilles, vite recouvertes d'un beau dessin, s'envolent sans p)erte de temps.
Ses aquarelles, je veux dire ses « dessins aquarelles », il les exécute avec la même verve ; et cela expHque que des coulées de couleur débordent des contours, sans nuire jamais pourtant à la mise en place parfaite des plans.
Et (^ucl peintre, par surcroît ! Quelle science des valeurs et quel goût de la couleur !.., Il a aquarelle des torses de femmes et des draperies avec toute la finesse délicate si prodiguée dans quelques beaux tableaux de Renoir. Des roses, des bleus, des verts, des jaunes, associés comme par un vrai symphoniste de la couleur. Je sais tels nus qui sont de purs chefs-d'œuvre. Ceux-là exécutés sur de grandes feuilles d'un papier plus résistant, et qui porte allègrement la couleur, charriée avec toute la passion d'un grand maître peintre.
Quelquefois, on a traité, je le sais, ces dessins de « dessins littéraires », à cause des titres, le plus souvent mythologiques, que Rodin affectionne. Quelle sottise ! Mais les meilleurs artistes de la Renaissance n'ont jamais fait autrement, que je sache ! et ces titres-là, ils sont bien imposés par toute une forte éducation que Rodin s'est faite, dans son obstinée volonté de connaître ce que j'appellerai les grands faits-divers de la Littérature ; et s'il a interprété, lui aussi, ces faits-divers, c'est avec une originahté si nouvelle, si unique, que les titres ne sont là que comme des points de repère dans son œuvre, ou ainsi que des numéros pour catalogues d'exposition, soit qu'il présente des dessins à Paris, à Lyon, ou à Tokio, qui va le fêter au cours même de cette année. Certes, on a cherché toutes les querelles à Rodin. C'est un merveilleux statuaire ; mais c'est aussi un mer\'eilleux dessinateur. Cette seconde gloire hystérise à la fois et la tourbe des sculpteurs et la tourbe des peintres ! Car peintres et sculpteurs ne lui pardonnent pas de savoir dessiner.
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Les peintres, parce que leur dessin est le plus souvent lâche, inexpressif, vide de sens. I^es sculpteurs, eux, c'est plus simple, parce que le plus grand nombre ne savent pas dessiner. Si l'on excepte en ce moment les admirables dessins de Carabin, cherchez des dessins de sculpteurs, vous n'en trouverez point. Quand, par hasard, on oblige un sculpteur à dessiner l'une de ses œuvres, c'est presque toujours un dessin enfantin, médiocre, même tout à fait risible.
Aussi peintres et sculpteurs n'aiment pas les dessins de Rodin.
Ils n'aiment pas mieux, du reste, ses étonnantes pointes sèches.
C'est au cours d'un voyage en Angleterre, et après quelques visites à son ami l'excellent peintre-graveur Alphonse Legros, que Rodin eut le goût de la pointe sèche — et qu'il devint, sans tarder, le plus fort de tous les graveurs.
Mais les outils ordinaires l'avaient tout de suite gêné ; il les avait jugés durs et incommodes, sans aucune flexibilité possible.
Que fit-il ? Ce fut bien simple. Il emmancha une aiguille dans une sorte de porte-plume roseau ; et, avec cet outil nouveau, il « fouetta ^ la planche de cuivre, en tous sens, modelant aussi aisément qu'avec un crayon effilé.
Et, tout de suite, il grava, originalement, et avec quelle science innée! les Amours comiuisattt le monde, le Printemps, le buste de Bcllone, des études de figures, les
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portraits d'Henry Becque, de Victor Hugo, d'Antonin Proust, La ronde, etc., etc.
Quel émoi parmi les graveurs professionnels ! Du coup Rodin les dépassait tous, comme il avait, déjà, dépassé tous les sculpteurs. Il était encore impossible de nier une telle force ; et il convient de citer cette réflexion d'un excellent peintre-graveur original : « Rodin, il a exposé une gravure chez nous; elle nous met tous en déroute ! »
Eh bien, ce passe-temps pour Rodin, ce simple délassement qui eût consacré la gloire d'un graveur professionnel, ne fut qu'une envie d'un moment. Rodin revint bientôt à sa sculpture.
Les graveurs originaux alors respirèrent ; ils avaient senti passer au-dessus de leurs têtes l'effroi de leur anéantissement collectif.
Nous allons voir maintenant les bureaux — artistiques de l'Ktat et de la Ville de Paris dans leurs rapports avec Rodin.
Aucune histoire n'est plus amèrement ridicule et déshonorante pour les gens qui prétendent, ici et là, diriger et encourager ce qu'ils appellent : Les Beaux- Arts !
Pour l'État, les bureaux siègent, on le sait, rue de Valois. Un sous-secrétaire d'Etat aux Beaux- Arts en a la direction. Sous ses ordres, toute une horde d'inspecteurs et de chefs de division et de chefs de bureau opèrent. Ce sont des gens qui sont entrés ici justement parce qu'ils n'entendent absolument rien aux questions d'Art !
Voyons dans quelles conditions ils travaillent.
Examinons le cas, pour commencer, d'un autre sculpteur que Rodin.
L'Etat — artistique commanda, un jour, à un sculpteur que je connais, une figure décorative à exécuter en marbre. J'entends qu'il accepta un projet de ce sculpteur. Les commandes de l'Etat ne portent jamais que sur des choses vues, des choses qu'on lui a
fait toucher du doigt ; car il est bien incapable de concevoir lui-même — à cause de tous les inspecteurs et tous les chefs de division visés plus haut — la plus petite chose qui soit.
Un prix de trois mille francs fut convenu entre l'Etat et le sculpteur en question, qui devait fournir un modèle grandeur d'exécution, afin que l'on pût se rendre compte !
Le sculpteur se dit candidement que ce modèle grandeur d'exécution, ce devait être une des multiples chinoiseries administratives, dont les bureaux de l'Etat — artistique partagent le monopole avec les autres bureaux. Tout le monde sait ou devrait savoir que lorsqu'on a seulement un modèle en esquisse très poussée, on s'attaque ensuite avec bien plus de fraîcheur et d'entrain au marbre pour l'exécution grandeur nature. C'était ainsi que les grands sculpteurs de la Renaissance avaient toujours procédé ; et, de cette manière, l'on n'use pas ses forces sur un modèle que l'on aurait ensuite si peu de goût à recopier.
De son propre jugement, le sculpteur s'en tint donc, comme modèle à présenter, à une excellente esquisse, demi-grandeur d'exécution ; et un inspecteur des Beaux- Arts (un fonctionnaire inutile s'il en fût jamais!) vint.
Il regarda, puis il s'en fut.
Le sculpteur attendit de longs mois ; puis on le manda rue de Valois. Là, un solennel chef de division l'informa sans rire que, puisqu'il n'avait présenté qu'un modèle demi-grandeur, il n'avait droit qu'à la moitié des trois mille francs convenus, soit quinze cents francs !
Le sculpteur donna des cxpHcations ; elles furent
rejetées ; ou plutôt, on lui repondit nettement ceci : « Mais, Monsieur, pourquoi ne procédez-vous pas comme vos camarades ? Ils font un modèle de la grandeur convenue ; et, ensuite, ils le confient à un praticien. Nous nous moquons, nous, que le marbre soit sculpté par un mercenaire quelconque ; celui-ci copie plus ou moins mal l'œuvre qu'on lui livre, mais qu'importe! En sculpture, nous ne nous y connaissons pas ! nous sommes ici seulement pour fixer des tailles de modèles ! nous sommes des sortes d'entrepreneurs de confections artistiques, comprenez-vous ? »
Oui, le tout n'est que de s'entendre ! « mais, m'ajouta ce sculpteur, comment les bureaux font-ils quand ils commandent une statue à Rodin, et que celui-ci ne livre qu'un de ses admirables fragments, privé de tête, de bras ou de jambes ? Est-ce que le prix convenu est diminué en conséquence ? »
Je n'ai pas répondu. C'est là un des mystères troublants des bureaux — artistiques.
Et puis, je crois qu'il n'est jamais venu à lidée d'un de ces charmants fonctionnaires aux Beaux-Arts, de commander un tel fragment ! Toutes les folies sont permises, pas celle-là !
Ces bureaux ! Je devrais, du reste, les appeler plutôt des bureaux politico-artistiqtus ; car, on pense bien cjue la Politique sévit dans ces petites cavernes où se centralise toute la production officielle des Salons. Oui, si vous voyez, une fois par an — une fois de trop ! — dans le hall du Grand Palais, tant de mornes Ganymèdes, tant de plaintives Hébés, tant de désespérés Procustes, et tant de
Femmes-sources, c'est aux bureaux — artistiques que l'on doit ce désolant amas de « navets ». Chaque député a son sculpteur local accroché après lui, comme le vautour après le foie du fils du Titan Japet ; et, nous tou», ensuite, nous contribuons (c'est le mot !) à des exécutions en marbre, dont «le besoin ne se fait vraiment pas sentir!» « Mais qu'importe, dit le fonctionnaire aux Beaux- Arts, nous sommes des entrepreneurs de confections, et nous faisons confectionner ! »
Qu'importe ? Non. Dommage, au contraire, qu'il y ait là tant de sottises accumulées ; et que l'on ne fasse pas à Rodin (voilà où je voulais en venir !) la part plus belle qu'à un autre, qu'à tous les autres, puisque nous avons la gloire de posséder un tel statuaire !
L'Etat lui a acheté quelques-unes de ses œuvres, soit ! Mais pourquoi s'en est-il tenu à de timides commandes, toujours, comme s'il redoutait de mécontenter la foule des sculptiers ! pourquoi, si l'on veut absolument encombrer les places publiques et les jardins de pesantes masses de pierre ou de bronze, ne s'est-on pas réservé, avant tous les autres, le concours de Rodin ? Allons ! avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pourtant pas défendre les basses œuvres des Coûtant, des Puech et autres fabricants de l'Institut. Ils travaillent, ceux-là, pour une sorte de magasin de pseudo-statues; ils sont des marbriers de la brocante ; ils obtiennent commandes sur commandes, et cependant on n'ignore point qu'ils mobilisent leurs praticiens dans les prisons et dans les asiles !
Reste la Ville de Paris ! La Ville Lumière ! le Flambeau de l'Europe ! le bateau qui ne sombre pas ! Eh bien ' cette ville unique, représentée par ses conseillers municipaux et par ses fonctionnaires, a été, à l'égard de Rodin, tout aussi indigne que l'État !
Je veux bien admettre, que, par définition, un conseiller municipal parisien n'est pas forcément un connaisseur. Je veux bien entendre qu'on peut être très renseigné sur les questions de voirie ou d'assistance publique et être parfaitement nul dès qu'il s'agit d'une question d'art. Il n'y a même, comme dit l'autre, « aucun mal à cela ! » Un conseiller compétent en « grands travaux », c'est assurément un homme très utile — et pour lui, d'abord ! affirme Gohier — et pour nous, ensuite ! Mais il y a une quatrième Commission, dite des Beaux- Arts (encore !) à l'Hôtel de Ville ; et c'est à cette quatrième commission, seulement, que je voudrais men prendre. Toutefois, je ne vise que celle qui siégeait autour de l'an 1900, l'année de toutes les sottises. Car, tout ce que je vais dire ci-aprt'S est bien changé, heureusement, aujourd'hui, dans le Palais municipal.
Comment étaient donc alors formées les Commissions municipales ?
Je veux bien croire que l'on cherchait, autant que possible, à réunir, dans chacune, les compétences les plus appropriées et les plus certaines. Mais, si l'on admettait que toutes les autres Commissions étaient parfaites quant au recrutement de leurs membres, on était bien forcé d'avancer que la quatrième Commission était — autrefois, je le répète ! — tout à fait inapte à
examiner la plus menue question concernant l'Art.
Au temps où Dalou conduisit cette quatrième Commission, les bévues furent pourtant moins nombreuses. Ce grand artiste pérorait tant qu'il arrivait enfin à enfoncer, comme à coups de pioche, des idées dans quelques crânes un peu moins récalcitrants que les autres. J'ai dit, en un autre chapitre, qu'il avait imposé ainsi Puvis de Chavannes à tout l'Hôtel de Ville. Mais que l'on ne croie pas que ce fut une lutte aisée ; il y eut, au contraire, à l'infini, des motions, des ordres du jour et des attaques de la dernière heure, dignes d'une représentation de Botocudos.
Toutefois, la quatrième enfin céda ; mais elle en profita pour donner en même temps asile aux plus dénués artisans, qu'elle sut choisir avec un goût naturel vraiment affligeant.
Rodin, lui, pendant ce temps, restait à l'écart. Sa renommée, très éclatante déjà, ne réussissait pas à préoccuper les conseillers municipaux. Certes, on lui avait bien demandé — une recommandation était intervenue ! ! — une statue, une seule, celle de d'Alembert, — et allez la chercher au diable ! — pour une niche de la façade de l'Hôtel de Ville ; mais on s'en était tenu là : Rodin avait été simplement un des mille sculpteurs employés à orner la médiocre bâtisse de Ballu et de de Perthes.
C'est que les bureaux — artistiques, aussi, sévissaient à l'Hôtel de Ville. Alphand, mort sans gloire, on l'avait remplacé par l'arcliitecte Bouvard {sic), son ancien disciple ; et c'était une situation pire. Parler de cette direc-
tion-là, y compris celle d'un sieur de Pontich, c'est évoquer les plus tristes heures de la vie de Paris ; le pacifique préfet Poubelle avait longtemps laissé faire, ayant au cœur uniquement l'amour de ses vignes ; Justin de Selves avait continué; et Bouvard, autoritaire, avait groupé autour de lui les gens médiocres, les pseudoartistes, le déchet des Ecoles et de l'Institut.
Rodin, alors, put voir se développer son génie dans le lazaret où le cantonnaient, avec les ricanements de la fameuse quatrième, les haines de Bouvard et de son co-associé Maillard, ancien zouave et depuis Directeur d'une Compagnie laitière (sic) !
Quels chefs de bureau, quels architectes, quels conférenciers et quels critiques composaient dans ce temps-là cette quatrième, je n'ai pas cherché à le savoir; c'est, aussi bien, de nul intérêt ! Je veux seulement avancer ici que son Président devint le tenace ennemi de Rodin, parce que celui-ci eut le tort de préférer son travail aux invitations de cet élu — à coup sûr du Ciel ! — car il avait amassé une « galerie » de tableaux absolument stupéfiante; et que l'on devait admirer, sous peine de recevoir, en grêle, ses foudres.
C'est dans ces enviables conditions que Rodin réussit néanmoins à nistaller son hall, empli de chefs-d'œuvTC, à la Place de l'Aima, pendant la dernière Exposition universelle. Après quelles luttes, après quels tiraillements ! Ce serait une histoire douloureusement comique à raconter. Qu'il suffise de dire ici que tous les membres du Conseil municipal et des bureaux, des fameux bureaux à Bou-
vard, posèrent mille pièges, s'unirent pour tendre devant Rodin les plus écœurantes des embûches.
Lâchetés vaines ! Rodin eut son hall ; mais, à l'inauguration, un ministre, seul, sans le troupeau protocolaire, se présenta. C'était le ministre Georges Leygues, qui, depuis, faisant oublier ce beau geste, pour un nombre respectable de millions, il est vrai, gava d'honneurs Chauchard- Plutus .
Que de luttes, oui ! Je mentionne seulement que, pour ce musée Rodin, il avait fallu mettre encore en déroute le long et maladroit Picard, ce commissaire général de l'Exposition qui en compromit, comme on le sait, tout le succès ; et qui, depuis ministre de la Marine, se vantait, attaqué à la tribune, de « n'avoir pas, sur la conscience, autant de victimes qu'il en avait eues pendant la durée de l'Exposition » !
On sait que Paris ne visita point le musée Rodin. Aussi les plaisantins de la presse l'avaient tout de suite baptisé : le désert Rodin. Mais si Paris boudait, ne comprenant pas, les étrangers s'attardaient dans ce musée illustre. Et toutes les commandes dont Rodin est actuellement chargé, elles lui viennent surtout de ces étrangers, plus clairvoyants que nous-mêmes, qui, à la Place de l'Aima, cherchèrent les raisons les meilleures de leur éducation artistique ?
Toutefois, Paris a une excuse. On n'a jamais voulu lui faire connaître Rodin. Je l'ai dit, les haines des conseillers de la quatrième et celles des fonctionnaires municipaux ont résolument écarté Rodin de toutes les commandes.
On a bâti, en effet, les Petit et Grand Palais, la Sorbonne, le théâtre de l'Opéra-Coniique, l'hôtel des Postes, les annexes du Palais de Justice, la gare d'Orsay, etc., etc., et jamais l'Etat et la Ville n'ont imposé aux maçonniers la collaboration de Rodin !
On a édifié, sur les places publiques et dans les jardins, je ne sais combien de bornes de pierre, de marbre ou do bronze ; et l'on n'a jamais songé à Rodin !
Avec sa renommée universelle, il reste, pour Paris, un grand isolé. Ce serait assurément très étonnant, si ce n'était très honteux !
Toutefois, à y bien réfléchir, il est peut-être bien qu'il eu soit ainsi.
En effet, les monuments désignés plus haut sont de telles bâtisses informes, mal venues malgré le pillage de tous les styles, que Rodin s'y serait trouvé dépaysé, et, en quelque sorte, impuissant. A pauvres monuments, médiocres sculpteurs.
Je ne me représente pas, en effet, un groupe de Rodin sur ou dans le Grand Palais. Cette horreur sans nom construite par trois architectes, — on a eu l'inconscience de le graver sur une plaque ! — par trois arcliitectes, vous avez bien lu, sous la surv'eillance de deux lamas, dont l'un des deux est, naturellement, le sieur Bouvard! — cette horreur sans nom, dis-je, mérite tout à fait, au contraire, les quadriges qu'un sculptier dément lança dans l'espace. De même au théâtre de rOj>éra- Comique ou à la Sorbonne, que ferait une statue de Rodin, vivante, expressive, au miheu des débiles colonnes placées là par un prix de Rome ?
Les statues enfin p(3ur places publiques ou jardins !
Mais je crois qu'il est réservé aux politiciens ou aux notoriétés de camelote, d'avoir des sculpteurs indigents. Je ne me représente pas, en effet, un Charles P'ioquet ou un Waldeck-Rousseau, pour tout dire, « statufié » par Rodin. Pas davantage, un Péan qui fut un chirurgien de théâtre. Oui, ces gens-là ont eu les sculpteurs qu'ils méritaient !
ly' année de l'anniversaire de Victor Hugo, on songea pourtant à Rodin. Tout arrive ! même l'impossible.
Le sculpteur avait le buste du poète ; il chercha, sans tarder, à en faire un arrangement décoratif sur une colonne. Mais, cette fois, on s'impatienta encore, ou, plutôt, on eut des regrets d'avoir choisi le génial statuaire ; et, brutalement, on lui retira cette commande, pour laquelle on lui avait alloué une somme de quinze cents francs !
On la lui retira pour la donner... à un M. Barrau, sculpteur amateur, auquel on offrit... quarante mille francs ! Vous avez bien lu! quarante mille francs!... Et l'on dit que les occasions de s'indigner ou plutôt de rire sont rares !
Voilà, en tout cas, comment Paris estime son plus considérable artiste, son seul génie ! Quinze cents francs ! Nous sommes loin, n'est-ce pas, des centaines de mille francs donnés, l'hiver dernier, par des amateurs aliénés à des peintures de Degas, un grand peintre, certes ! mais qui doit lui-même, alors, par comparaison, estimer quatre millions une toile de Rembrandt, quarante nnllions les
CUtk* J.-E BsltM.
L'APPEL ALX ARMES
Noces de Cana, et dc-iix millions une œuvre unique de Rodin!
Les plaisantins ! Mais les plus épileptiques, ce sont les gens de l'Institut.
Ont-ils assez répandu leurs injures contre le Monument à Victor Hîi^o, parce que Rodin avait représente le poète tout nu, comme s'il n'y avait pas des précédents fameux, à n'en citer qu'un : la statxte de Voltaire, par Pigalle.
Injures également contre V Appel aux armes, le si admirable groupe qui fut refusé au concours pour le Monument commémoratif de la Défense de Paris, à ériger au rond-point de Courbevoie !
Un défunt, très acharné, ce fut cet Emmanuel Frémiet, dont deux statues équestres, édifiées à Paris, ne sont, au fond, l'une, Jeanne d'Arc, qu'un mannequin pour le Musée d'Artillerie ; et l'autre. Vélazquez, qu'un autre mannequin pour le Musée des Costumes !
On dit encore que, lorsqu'il passe devant une oeuvre de Rodin, M. Mercié (ah ! Rodin lui a porté un grand coup, je l'avoue !) M. Mercié ne manque jamais de laisser tomber dédaigneusement ce mot : « Oui, un moulage sur nature! »
Voilà leurs pauvres ripostes, à tous !
Mais Rodin est tellement vengé, au surplus, de la sottise de Vcx-quatrième fameuse et des bureaux — artistiques de l'Etat.
Oui, il n'a qu'a se promener par les rues, par les carrefours, à entrer dans les jardins, et à regarder V Alfred de Musset, de M. Mercié, les nombreuses statues de
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M. Puecli, les « boulots » de M. Frémiet, l'Alphonse Daudet, des Champs-Elysées, et les inénarrables « navets » offerts aux mânes des Jules Ferry, des Waldeck- Rousseau et de Victor Hugo, « confié '>, le grand poète, à un regrattier !
Oui, elles abondent les tristes, les lugubres statues, acceptées par d'incohérentes assemblées municipales ! Il y en a trop, parce qu'elles sont presque toutes hideuses et déshonorantes pour celui qui les éleva et pour nous qui laissâmes faire. C'est le krach de l'hommage posthume. Si l'on veut statufier quand même, il vaut mieux re venir tout de suite à ce projet de la Voie merveilleuse (!), qui devait aller de la place de la Concorde à l'Arc de Triomphe ; car si on réalise jamais cette idée, ce sera du coup et d'ensemble si ahurissant qu'on renoncera aussitôt à ce genre d'hommage.
La place manque, répète-t-on, mais les comités pour hommes célèbres ne se lassent point. Ils sont infatigables !
Les statues de Paris ! Oui, elles sont baroques. Si l'on voulait, un soir, pleinement égayer une salle de music-hall, on n'aurait qu'à les faire apparaître l'une après l'autre sur un vaste écran ; je puis assurer qu'on passerait alors de doux moments ; car toutes ces statues, faites pour vous inspirer des pensées d'héroïsme, tout au contraire, incontestablement, vous inciteraient à rire. Essayez de composer déjà une Voie merveilleuse avec le lot des statues actuelles, et vous verrez qu'il ne peut être imaginé rien de plus bouffon.
Sans doute, Paris s'honore de ceitaines effigies.
DE QUELQUES PLAISANTINS l8l
Quelques-unes même ont grande allure, comme le Louis XIV, de la Place des Victoires; d'autres aussi ])laisent, comme le maréchal Ncy, de Rude ; mais peuton, j'y reviens, concevoir un bric-à-brac plus odieux que celui qui encombre les carrefours, les places et les jardins publics ?
Car on a commis cette chose stu|>é fiante : on a édifié, au milieu de la circulation, des statues de gens en redingote, tenant des crânes ou des cornues ; on a dressé des moulins à vent en pleine rue ; on a laissé à la pluie des femmes en toilette de bal !
Nul sentiment décoratif n'apparaît. On assoit des gens au croisement des rues ; on les installe dans leur fauteuil ; on les veut là « comme chez eux ! »
Ce temps, en vérité, a horreur des gazons, des fleurs et des arbres. Dès qu'une belle pelouse est formée, vite, au milieu de l'herbe verte, voloutée, on pose, on dépose plutôt, une statue de savant, d'industriel ou de soldat, au hasard de la commande. Le parc Monceau, c'est une nécropole ! Le jardin des Tuileries, c'est une resserre de sculpteurs !
« La sculpture est un art de Caraïbes ! » a dit Baudelaire. Et n'est-ce point vrai quand elle représente de la façon que l'on sait des Dolet, des Broca, des Claude Chappe, des Meissonier, des Jules Fern*, des Jules Simon, des Lavoisier. des Diderot, des Raspail, etc., etc. ?
Toutes statues de concours ! Toutes statues choisies par des Comités, re\*ues et acceptées par les bureaux de l'Etat et de la Ville ; piètres rebuts d'un autre suffrage universel !
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Bien des fois on a médit des concours, bien des fois on en a démontré l'insanité, uniquement conservée par mesure politique. Il faudrait, de temps en temps, reprendre cette antienne, et arri\'er à persuader que le choix d'un sculpteur qui s'est affirmé est le seul bon, — et qu'il y a surtout honte nationale à penser que, sur les places publiques de Paris, il n'y a pas une seule statue de Rodin ; un buste d'Henry Becque, seul; c'est tout — et l'on se répète que c'est assez !
LES voyages ! Ils comptèrent beaucoup dans la vie de Rodin.
L,e premier pays étranger qu'il visita, ce fut la Belgique; la Bolgic|ue, dont les musées et les forêts et les vallées l'attirèrent également.
« Ce que Rodin, d'ailleurs, (a dit M. Gustave Gefïroy), se rappelle le mieux de ce temps, où il s'appropriait la pratique d'un métier avant de se formuler à lui-même la conception de son art, c'est l'heureuse solitude où il pouvait se réfugier après les heures données au travail forcé. Il resi)ire encore avec ivresse l'air de liberté qui l'enveloppait pendant ses promenades et ses marches, il revoit les lumières et les végétations des saisons différentes, les champs colorés, les javelles pâles, il sent encore sur ses paupières les fines pluiee incessantes qui sont toujours, dans ces contrées du Nord, coupées de canaux et voisines de la mer, en suspension dans l'atmosphère.
" C'est pendant ces courses, ces jours de réflexion,
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ces rêveries devant les Monuments, cette existence concentrée que l'homme s'est blotti en sa pensée, que l'artiste a pris son goût de travail indépendant et fort, dans l'atelier formé, comme au milieu de la nature, où courent tous les souffles, où passent toutes formes. »
De cette hospitalière Belgique, Rodin redevient chaque année un hôte qui se souvient. Il y fut si pleinement heureux qu'il se met en route aisément pour revoir la ville de jadis, ce Bruxelles agréable, qu'hélas ! on mutile trop à son gré.
Oui, il y fut heureux ! C'est le profitable moment de toutes ses recherches, d'un acharné et intelligent labeur, parce qu'il voulait comprendre, discuter tous les principes établis par les maîtres.
Et Gand aussi l'attirait ; et cette adorable ville de Bruges, moins morte pourtant que ne la désirait le poète Rodenbach ; Bruges et ses canaux et ses carillons ! Et de Là, Rodin alla en Hollande « y faire provision de brume et de rêve » ; et avec quelle ferveur il y admira Rembrandt, qu'il surnommera plus tard, en songeant à tant de dessins éloquemment teintés : le roi de la profondeur ! alors que Chéret, de son côté, dira : « Rodin, c'est plus qu'un sculpteur, c'est exceptionnel, c'est Rembrandt sculpteur ! »
Puis il eut la hantise de l'Italie ; et, à maintes reprises, il réalisa ce voyage.
Il voulut connaître et il connut mieux que personne Niccola Pisano, Giacopo délia Quercia, Ghiberti, \'er-
rochio et le savant Donatello et le grand Michel- Ange. l'.t rien ne fut plus émouvant que sa propre confrontation avec tous ces maîtres !
S'imagine-t-on ce spectacle ? Voit-on Roclin, en pleine possession de son génie, se camper, jxiur une l)lus parfaite contemplation, devant le Tombeau de Jules II ou un chef-d'œuvre de Donatello ? Ah ! l'admirable interview à prendre, pour un reporter en délire ! Ah ! les frémissantes pensées qui durent agiter l'âme de cet autre noble sculpteur, qui, vivant, venait chercher auprès des maîtres disparus de fortes leçons ! Et c'est sans doute d'avoir contemplé l'Enfer \)Q'n\t sur les murs du Campo-Santo de Pise ou dans une chaixîUe de Santa Maria Novella, à Florence, qu'il fit, lui, Rwlin, plus tard, un Enfer tout di fièrent ; non semblable également aux damnés des cathédrales, monstres qu'agitent des diables cornus. Il avait trop considéré ces éloquentes œuvres pour tenter de les répéter, à des siècles d'inter\'alle. Les fables dantesques et l'enfer théologiciuc, Rodin devait adapter ces deux enfers à une sensualité, à une damnation « modernes ».
Il visita Naples, Rome, Florence, Venise.
Il fut l'hôte assidu des Muscles ; il s'assimila sans fatigue la formidable production des Maîtres ; il retint dans chaque must-e ce qu'il y avait de sublime ; et il exalta son imagination jusqu'à la frénésie. De Michel-Ange, les peintures lui furent bientôt aussi familières que les sculptures. C'est depuis ce moment, qu'il « connaît » Xa^. Sainte Faniille, de la Galerie des Offices, la Conversion de saint Paul, du \'atican, le Jugement dernier et rillustrf
fresque du Plafond de la Chapelle Sixtine, puissantes anecdotes bibliques, qui dominent les termes de la contemplation la plus passionnée. Et il s'enthousiasma de même pour les musées de Venise, le musée Correr, San Giorgio dei Schiavoni, San Vitale et l'Académie, où s'épanouit Carpaccio.
Souvent à Rome, de la place sise devant l'église de Saint-Pierre-in-Montorio, il s'attardait à regarder la Ville, la Ville des Villes.
C'étaient, pêle-mêle, de l'eau, du ciel, et des formes de pierres, de coupoles, de dômes et de tours !
Il voyait le Tibre, Saint-Paul-hors-les-murs, et, en avant du mur d'enceinte, le mont Testaccio, la pyramide de Cestius et la porte Saint-Paul. Puis, il considérait l'Aventin, où s'élèvent les églises Sainte-^Marie Aventine, Saint-Alexis, Sainte-Sabine et Saint- Anselme. Puis c'étaient des monts, des villas et encore des églises, avec, dans le lointain, les Abruzzes. Le Palatin, surtout, le retenait, puis le Colisée, les trois arcades de la basilique de Constantin, le Capitole avec le palais Caffarelli, et l'église d'Aracœli. ^Majestueux, les deux dômes et la tour de Sainte-Marie ^Majeure s'imposaient maintenant, et c'étaient ensuite le palais ro\'al du Quirinal, la colonne Trajane et l'église du Gesu, avec son dôme, qui surgissaient de ce chaos tantôt comme voilé, tantôt comme poudré de lumière. Sur le Pincio, il découvrait la \'illa Médicis, si hostile ; et, là-bas, non loin du Tibre, le palais Fanièse qui ne lui était pas plus hospitalier. Et il regardait encore des croupes de monts et le château Saint-Ange et Saint- Jean des Florentins et le mont ^lario, et la
villa Mellini, jusqu'au moment où il arrêtait sa contemplation profonde sur le dôme de Saint-Pierre !
Plus tard, si l'on en croit M. Vittorio Pica, les Italiens ne surent pas gré à Rodin de sa ferveur pour leurs anciens maîtres ; car « les cinq statuettes en plâtre (raconte M. Pica) que Rodin en 1897 envoya à la deuxième exposition d'art international de V'enise, bien que présentant, dans la nouveauté insolite de l'invention et la hardiesse de vie, de pose, et de group>ements, — un caractère très marqué d'originalité — furent à peine remarquées du public italien ; si elles ne provoquèrent pas grand enthousiasme, elles ne suscitèrent d'ailleurs ni indignation ni grande surprise. En l'année 1903, au contraire, comme on a concédé au puissant sculpteur toute une salle où exposer tout un group)e d'oeuvres intéressantes et caractéristiques, les discussions ont éclaté, ardentes, bruyantes, depuis le premier jour.
« Tandis que les rigides gardiens de la tradition et les féroces gendarmes de l'esthétique plus ou moins académique crient au scandale, comme les oies i)réposées à la garde d'un Capitole de carton, — que quelques sculpteurs autorisées, avec cette profonde incompréhension qui souvent nous étonne dans les jugements tranchés, étroits des artistes, s'inquiètent, s'indiquent, avec de petits sourires sardoniques de compassion, l'absence de plastique et les erreurs de proportion de l'une ou de l'autre statue de Rodin, — la grande majorité des visiteurs s'éloignent de la salle, après un rapide regard alentour, haussant les épaules avec mépris. »
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Rodin fut mieux accueilli, en l'année 1902, à Prague, quand la Société des jeunes artistes tchèques « Mânes » inaugura une très complète exposition de ses œuvres. Il y fit une visite triomphale, fêté par les cercles officiels, acclamé par les artistes ; et, de tous les banquets qu'il dut accepter, il ne garda point certes le souvenir de la cuisine tchèque, car on ne lui laissait que le temps de signer d'innombrables portraits de lui-même et des photographies de ses œuvres.
« ly'exposition de Rodin, écrivit M. Karel B. Madl, fut pour Prague une invasion inattendue et soudaine, mais non une invasion, dans l'ancienne culture, de barbares pillards et destructeurs, mais une invasion de quelque chose de victorieux, d'étranger, d'inouï, de tourbillonnant, de triomphant. Rodin apparut à Prague portant sur son front élevé la couronne d'or du triomphateur, recevant des hommages comme s'il était monté sur un quadrige dans la Via sacra. Les enthousiastes en tête entraînaient à leur suite la multitude des curieux qui se pressaient dans de bruyantes acclamations. Mais dans les premiers rangs, comme dans la foule d'arrière, il y avait des hommes qui ne restaient que parmi les curieux, consternés, sans parole, taciturnes, intimidés, ne croj'ant pas même leurs propres sens, parce qu'il leur apparaissait quelque chose de singulier, d'inaccoutumé, d'inconnu jus(iuc-là, qu'ils ne pouvaient saisir sur-lechamp et dont ils ne pouvaient pas s'enthousiasmer d'abord. Ils ne sentirent que la grandeur étrange du phénomène, ou plutôt, ils ne s'en aperçurent qu'obscurément.
« Nulle part, une résistance uniquement doctrinaire, élémentaire ou fanatique ne se fit entendre. »
En Angleterre, Rodin, avant que d'y être fêté et consacré (j'ai dit qu'on était en arrangement pour placer les Bourgeois de Calais auprès du Parlement), Rodin fut honoré d'un refus d'exposer par le jury de l'Académie royale d'Angleterre. Depuis, on le voit, les opinions à son égard ont changé.
Aussi, son ami le peintre-graveur Alphonse Legros, bien que vivant tout à fait à Londres, n'était pas alors pour le recommander ; car il vivait dans Qne condition peu aimable : craint, isolé et de propos amers. Il s'obstinait à garder le souvenir de dures luttes.
« Il avait quitté Paris, (a raconté son ami le statuaire Dalou), malade, sans feu, fuyant les créanciers, en un mot, dans une affreuse misère. » Entrahié par son ami Whistler, qui lui faisait espérer du travail à Londres, Legros avait, grâce à l'influence toute-puissante de D.-G. Rossetti, le chef du groupe des préraphaélites, et de G. -F. Watts, la plus grande figure de l'art anglais, Legros avait trouvé, tout de suite, un gague-pain ; puis un jour, sir PMward Poynter, le directeur de la National Gallery, lui avait noblement abandonné son cours, dont les appointements étaient de vingt-cinci mille francs. Mais Legros, malgré sa vie désormais assurée, gardait rancune à ceux qui l'avaient obligé de quitter la France, qu'il ne cessait point d'aimer ; et la croix de la Légion d'honneur, qu'il avait eu la sottise de demander, lui ayant été refusée à cause de sou original
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talent, il était devenu irritable et s'en prenait à tous de cet insuccès — pour en arriver à rompre avec Whistler, d'abord, avec Rodin, ensuite, dès le jour que ce dernier avait été, sur le tard pourtant, décoré.
Quant à Whistler, Rodin n'avait pas eu non plus à compter sur lui pour acquérir, en Angleterre, d'utiles et puissantes amitiés. « On était ami avec Whistler de toute la longueur du bras », a-t-on dit, quelquefois ; et rien n'était plus exact. Nul être ne fut plus distant, plus susceptible et plus orgueilleux ; et Rodin, par surcroît, un jour que Whistler s'était plu à lui montrer quelques-uns de ses tableaux, Rodin, tout à ses propres pensées, distrait, avait oublié de l'en féHciter. La rupture fut complète.
En Allemagne, l'empereur Guillaume témoigne, chaque fois qu'il en a l'occasion, de son dédain pour l'œuvre de Rodin ; et il ne peut en être autrement quand on songe à toutes les horreurs qu'il a imposées à Berhn et à Postdam. Cet empereur, à la parole trop abondante, a, pourtant, daigné honorer de son amitié Adolf Menzel ; mais cela ne compnese pas les lourdes productions d'une statuaire médiocre qu'il a généreusement encouragées.
Aussi, en opposition aux sentiments de son Empereur, M. V. de Seidlitz, au cours d'un voyage à Rome, a tenu, dans un charabia sympathique, à nous faire entendre un autre sou de cloche :
« Chez nous, en Allemagne, dit M. de Seidlitz, Auguste Rodin est bien envisagé de tous ceux qui croient en l'avenir de l'art et en entrevoient la forme vibrante
d'une vie nouvelle, comme le sculpteur non seulement le plus grand de la France mais de tout notre temps. Non pas à cause de nouvelles formules qu'il aurait établies — que Dieu nous garde de tous les théorèmes, — mais puisqu'il a su redescendre jusqu'à la source intarissable dont jaillit toute œuvre d'art destinée à pardonner les siècles, la vision intime des forces qui constituent l'organisme si compliqué et si mouvabledu corps humain. Ces notionslà, ni la tradition, ni l'étude de l'antiquité, ni même l'étude de la nature, ne peuvent les transmettre ; seule, l'imagination du vrai et grand artiste les possède et les incorpore dans son œuvre, en preuve de l'axiome que l'art est le rival et non l'esclave de la nature.
« Quoique le maître le plus moderne de sentiment que nous possédions, Rodin crée ses œuvres à l'égard des Grecs sans jamais penser à entrer en concurrence avec eux. Ce matin encore, lorsque sous un ciel brillant nous pouvions jouir des beautés réunies dans la villa Âlbani, dont le duc Fortonia avait, par grande exception, ouvert les portes aux membres du Congrès pour les sciences historiques clos le jour avant, on pouvait largement s'en convaincre que chez lui, comme dans les antiques, règne le même amour du beau, de la forme souple et mouvementée, des grandes lignes expressives et des fines attaches, (lui vous invite à caresser le marbre comme le sculpteur l'a caressé dans sa pensée et durant l'exécution.
» Ces mystères-là ne peuvent être ni transmis, ni appris ; mais l'homme qui nous les révèle mérite bien d'être appelé un bienfaiteur de l'humanité. "
Et ceci doit encore être désagréable à Guillaume II,
nombreux sont les ouvrages consacrés, en Allemagne, à Rodin. Il convient de citer entre autres : Auguste Rodin Eine studie, von L- Brieger-Wasser, Vogel, volume édité à Strasbourg, par Heitz, en l'année 1903 ; puis Auguste Rodin, von Georg. Treu [Jahrhuch dcr hilhendcn Kunst, Berlin, 1903, chez l'éditeur Martersteig), et dont M. René Chéruy donna une excellente traduction ; et Auguste Rodin, von Rainer Maria Rilke ^ Berlin, J. Bard, en l'année 1903, également ; etc., etc. Enfin, sans mentionner les collections particulières, la Nationale-Galerie de Berlin et le Musée des Arts industriels de Hambourg possèdent des œuvres de Rodin ; tandis que l'Albertinum de Dresde à réuni une collection de ses principales œuvres : originaux et moulages.
Rodin alla aussi en Espagne.
Ce voyage s'était décidé au cours d'un déjeuner avec le peintre Ignacio Zuloaga, à Meudon.
Ce fut un assez court voyage en automobile, avec des arrêts à Madrid, à Tolède, à Cordoue et à Séville.
Zuloaga, très épris du Gréco et de Goya, vit Rodin considérer avec peu d'enthousiasme les œuvres de ces deux maîtres, auxquels il opposait toujours sa grande admiration : Le Titien, Mais, par contre, les paysages de la Castille l'enchantèrent ainsi que le véritable style architectural espagnol.
A Madrid, Rodin eut une réelle joie à voir danser les gitanes ; et pourtant le lieu où elles se trouvaient sentait l'huile, et il y faisait une atroce chaleur-