DU DOME DES INVALIDES
LES banquiers heureux, les détrousseurs d'affaires, les aventuriers de tout acabit et de toute nuance, ont toujours témoigné d'un goût invétéré pour la campagne.
Ils recherchent les plaisirs idylliques. Ils ont un besoin de se détendre, après avoir tendu toutes les cordes de leur ruse et de leur âpreté. Ils ont, assurément, dans la Ville, de somptueux salons et d'opulentes cavernes ; mais, les meilleures de leurs joies, ils les ouatent en d'admirables hôtels des champs, où ils jettent comme des défis à la Nature, en y accumulant les plus extravagantes et les plus coûteuses des fantaisies.
En ce sens, ce que nous lisons dans les Mémoires de ces derniers siècles est curieux.
Au siècle dix-huitième, par exemple, les châteaux montés ainsi que des pièces truquées se multiplient. Ce ne sont que bosquets, petits temples circulaires, jets d'eau, grottes, Tocailles. ponts minuscules, pavillons à la chinoise, pelouses hérissées d'arbres mangés par le Uerre.
Et le logis est à l'avenant : il regorge de richesses de toutes sortes : meubles, statues, peintures et tapisseries.
Il semble à tous ces roués de l'agio que rien ne viendra les troubler, quand ils s'épanouissent aux champs. Il n'y a que les Parisiens pour être turbulents ; et, souvent, sans qu'on s'y attende, les pires des révolutionnaires ! Prudemment donc, en fuyant Paris — dès qu'on le peut ! — on écarte le péril !
C'est ainsi que, vers l'année 1731, un sieur Abraham Peyrenc de Moras s'était installé dans le nouvel hôtel, qu'il avait fait bâtir par Jacques Gabriel, tout au bout de la rue de Varenne, près de l'hôtel des Invalides.
Ce Peyrenc de Moras n'était autre chose qu'un ex-frise-toupet, arrivé jeune de son I^anguedoc, et qui, à peine débarqué à Paris et engagé comme valet de chambre, avait engrossé la fille de son patron, un exsoldat, parvenu filou heureux et donc bientôt millionnaire.
L'aventure avait eu la suite classique : Peyrenc de Moras avait épousé la fille, reçu une imposante somme, joué sur les actions de Law, et, à son tour, il avait vite arrondi un des ventres les plus dorés de l'époque.
Alors son hôtel de la place Louis-le-Grand lui était devenu aussitôt à crainte ; et il était accouru, lui aussi, aux champs, près du dôme élevé par Mansart.
Un quartier presque désert. C'était tout à fait la campagne, avec sa sécurité absolue. Jamais des hordes d'affamés ne viendraient aboyer jusqu'auprès de l'hôtel des Invalides. Quelle tranquillité donc et quelles heureuses digestions !
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A dire vrai, ce Moras n'avait pas si mal calculé ! Car, s'il ne vécut pas longtemps dans son nouvel hôtel — à peine au bout de deux années, il y décédait — le maréchal duc de Biron, qui, après la duchesse du Maine, était venu s'y installer, put y vivre, lui, très paisiblement et fort longtemps, en se reposant de ses batailles, et en y cultivant des tulipes, qu'en radotant, il quaUfiait de merveilleuses !
Il convient de lire dans un très curieux rapport, présenté à la séance du 16 novembre 1907 du Conseil municipal de Paris, toute l'histoire détaillée de cet hôtel.
M. F. d'Andigné, membre de la Commission du Vieux- Paris, a signé là une fort intéressante brochure, illustrée de précieuses gravures, qui donne la description proprement dite de l'hôtel, la hste des propriétaires successifs, l'histoire de la Congrégation du Sacré-Cœur et des anecdotes pittoresques sur la famille de Moras, avec une foule de notes plus amusantes les unes que les autres, qui forment de véritables pièces justificatives.
C'est ainsi, en abrégé, que l'on trouve, après la famille de Moras, la duchesse du Maine et le maréchal duc de Biron, l'hôtel loué, en 1797, à « des entrepreneurs de fêtes pubhques qui y nistallent des jeux, un bal et des illuminations, des concerts et des feux d'artifice avec promenades délicieuses dans les jardins ».
En 1800, le 27 octobre, le duc de Béthune-Charost y meurt âgé de soixante-douze ans.
Sous le premier Empire, de 1806 à 1808 inclusivement, l'hôtel est habité par le cardinal Caprara, légat a latere du pape, qui avait quitté l'hôtel Montmorin de la me Plumet.
Puis, l'hôtel est loué, le i'^'' janvier 1811, au prince Kourakin, ambassadeur de Russie en France, moyennant 25.000 francs de loyer par an.
Enfin, le 5 septembre 1820, il est vendu à la communauté du Sacré-Cœur.
C'est alors que l'hôtel si calme connaît quelque tapage ; des bandes révolutionnaires l'assiègent, en 1831 et en 1848 ; puis la congrégation du Sacré-Cœur est dissoute par arrêté ministériel du 10 juillet 1904 ; et le i^r octobre de la même année, l'établissement est fermé.
Tout retombe alors au silence ; — et, depuis ce moment, le noble faubourg somnole dans la majesté du dôme doré.
L'admirable quartier, d'ailleurs, qui tire toute sa paix recueillie de la calme ordonnance de ce grave hôtel des Invalides !
La majestueuse façade, qui se couvre du bonnet de gloire du dôme, elle est sereine, vraiment, par tous les temps; et comme elle est glorieuse avec son emphatique portail, qui est pareil à une haute arcade de triomphe !
Et ces canons de parade, ornés d'armoiries ; ancêtres muets désormais sur lesquels grimpent ainsi qu'aux genoux de joj'-eux gamins ; et ces arbres en cône, si serrés l'un contre l'autre, campement d'une armée silencieuse ; et ces jardinets, où des cliats familiers s'étirent ou rôdent, en secouant leurs pattes !
Oui, un quartier paisible qui ne reçoit plus que les visites au Tombeau de l'Empereur ! oh ! je l'avoue,
une « attraction » sans pareille pour les encombrantes hordes des chars à bancs cosmopolites !
Dans ce mélancolique quartier, dans ce vieil hôtel de Biron, Rodin, à son tour, est venu, pour y achever son rêve de gloire.
Il y a déjà plusieurs années qu'il a installé là de nouveaux ateliers ; et qu'il y trouve le calme propice à sa méditation. Et cet hôtel, qu'il a arraché aux démolisseurs, qu'il a sauvé en le faisant classer comme monument historique, n'est-il pas juste qu'il lui soit réservé, puisqu'il est en train d'y organiser un illustre musée, de par le classement d'incomparables œuvres : ses propres œuvres d'abord, et toutes celles qu'avec une patience obstinée, il va choisir chex les antiquaires ?
Un musée digne de sa renommée !
En vérité, il est légitime que cette grande chose s'accomplisse, dans l'ombre chargée de souvenirs du dôme des Invalides.
Je me flatte de l'avoir demandée, le premier, dans une gazette de Paris, cette chose inéluctable dès l'instant que Rodin adoptait et aimait le vieil hôtel, dont les charmantes façades correspondent si bien à la tournure éternellement jeune de son esprit.
Mais que de démarches et que de visites dans d'autres journaux, avant que de pouvoir caser, comme on dit, mon article.
Je me souviens, par exemple, de mes longues conversations avec la Direction de l'Echo de Paris, qui m'obligeait chaque fois à lui expliquer toutes les merveilles dont nous
a gratifiés Rodin. Ah ! si j'avais apporté la chaude interview d'une fille de théâtre, nul doute que l'accueil eût été t out autre ! mais les Bourgeois de Calais, VA ge d'airain, le buste de Dalou, etc., etc., la Direction de l'Echo de Paris i gnorait et ignore encore tout cela ! et cela, alors que le dernier étranger, qu'il soit de Prague ou de Pittsburg, de Munich ou d'Edimbourg, de Venise ou même de la Terre de Feu, connaît, par le détail, l'ensemble produit par un vrai génie, au cours de quarante années de sa vie ! Et j'avais bien envie de m'en aller, tandis que je parlais du génie de Rodin, à la Direction de l'Echo de Paris. C'était par de belles après-midi du mois de mai 191 1 ; et je regardais avidement les passants sur la lumineuse place de l'Opéra. Je me disais qu'ils étaient tous bien heureux de n'avoir pas, comme moi, à faire entrer ce nom de Rodin dans des oreilles rébarbatives ! Et comme il était beau, toujours, toutes ces après-midi-là, le soleilet comme il devait faire bon, là-bas, chez les barbares, qui connaissent bien Rodin et qui ignorent ce que c'est que l'Echo de Paris !
Cet hôtel de Biron ! Oui, il convient bien à Rodin.
Car, ce n'est un mystère pour personne que le maître chérit étrangement, passionnément, le siècle dix-huitième ; et il faut l'entendre en parler, pour en comprendre vraiment toute la grâce exquise et toute la fraîcheur si maladroitement exploitées par les « cambousiers » de notre temps !
Il faut l'entendre vanter Watteau, pour aimer sur sa vraie valeur le peintre de tant de chefs-d'œuvre ; et,
tandis que je regardais certains de ses propres dessins, il était aisé de voir que Rodin avait recherché, comme le maître d'hier, les prestigieux bienfaits d'une manière de dessiner tout en profondeur.
Mais revenons à l'hôtel de Biron, et déclarons qu'il est temps de comprendre, enfin, le sens de ce quartier.
Aujourd'hui, en effet, que l'hôtel est débarrassé de ses entraves si laides, qui dataient du règne de Louis- Philippe ; — ces dames du Sacré-Cœur ne pouvaient, hélas ! donner du talent à leur architecte ! — aujourd'hui que l'hôtel offre, seul, de bout en bout, d'une aile à l'autre, ses façades si harmonieuses, — je demande aux plus farouches utilitaires, à quel autre usage, en dehors d'un musée, on eût pu destiner la merveille de Gabriel ? je le demande, bien que la chose soit, présentement, tout à fait entendue ?
Ah! n'ayez pas de regrets!... Une partie de Ministère ? une Direction de quelque chose ?.,. Allons donc ! la situation eût été comique, dans l'ombre du dôme !
L'on ne sait donc pas ce que l'on a déjà gâté Paris, avec ces manies de tout utiliser pour l'Administration ! Tant de bureaux inutiles ! tant de locatis parqués, divisés, où s'alanguissent de si ridicules besognes !
Oh ! je n'ignore pas qu'il y a une \4gilante Société dite du « Nouveau- Paris » ; et que cette Société ne rêve que l'effondrement de Paris, pour le reconstniire ! et je suppose que les architectes sont en nombre dans cette troupe malfaisante ! Ah ! les braves gens ! ah ! les solides et vaillants démolisseurs, qui parlent, sans rire, d'^.vproprier la Tour Saint- Jacques ou la Sainte-Chapelle !
Mais démolir, pour construire quoi ? Des maçonneries semblables à l'Opéra, à la Sorbonne, aux grands magasins et à ce « bijou de style Renaissance » qu'est l'Hôtel de Ville ?
Ah ! c'est une gageure véritablement drolatique ! Et il faut bien compter, ma foi ! sur la lâcheté des \Tais et faux artistes, pour la faire réussir ! Du reste, elle réussit presque toujours.
De temps en temps, alors, elle revient dans les parlottes d'architectes, cette question de l'hôtel Biron, Oui, pour le restaurer, « tout au moins » !
Ah ! voilà le grave, le sérieux danger !... Mais il n'est pas à toucher, cet hôtel, ô maçonniers diplômés ! C'est affaire seulement aux plombiers, aux peintres, aux couvreurs à intervenir. Des toitures à réparer, des lessivages à faire, et c'est tout ! Le vieil hôtel se porte, à part cela, fort convenablement ; et il faut le laisser reposer en paix tel qu'il est, architecturalement.
Voyez quel grand air il garde, malgré d'inévitables mutilations !
Quand on aura tracé devant la façade d'entrée un beau jardin à la française ; quand on aura fait, pour l'hôtel de la rue de Varenne, ce qui a été réalisé pour le château de Maisons-LafiStte, récemment ; on comprendra quelle heureuse obstination fut celle de Rodin à défendre cet hôtel parisien ; et combien les grands artistes ne se trompent jamais, quand on accorde crédita leur génie.
Ce que Rodin fit pour cet hôtel. M^^^ Judith Cladel l'a éloquemment raconté dans une brochure, pubUée en faveur du muscc Rodin.
Avec sa patience inlassable, avec une foi inébranlable, le maître présenta l'hôtel à tous ses amis des Lettres, des Arts et de la Politique.
Chaque jour, se distrayant de son œuvre, il recommençait passionnément les mêmes discours ; il parlait, trouvant, pour célébrer l'œuvre de Gabriel, des accents convaincants. On ne quittait point Rodin avec l'idée qu'il s'agissait, au bout du compte, d'une menue chose du patrimoine national ; l'hôtel grandissait, au contraire, dans l'esprit de tous ; et chacun se promettait de se souvenir, au moment voulu, des nets arguments du maître.
Il était venu là, après d'autres locataires — des chambres au rez-de-chaussée se trouvant encore libres ; — car, il convient de dire qu'à l'hôtel de Biron, aussitôt que conquis sur les sœurs, une nuée d'étrangers et de métèques, aggravée d'un tragédien-néronien, s'était tout de suite abattue ; et mêlant l'espionnage à de vaines besognes de sculpture ou de peinture, elle vilipendait, cette horde, la « douce « France !
Par bonheur, Rodin vint ; et il saisit vite toute la beauté, toute l'harmonie de cet hôtel ; et cette idée de le sauver coiite que coûte s'implantant en lui, il trouva tout naturel de prendre pour cela des journées, des mois et des années sur son temps.
« J'ai été si malheureux, nous disait-il, un jour, de ne pouvoir agir de même, autrefois, pour le charmant hôtel dit de Corvisart, au clos Payen ! En le quittant celui-là, chassé par les démolisseurs, je m'étais bien promis d'être
plus heureux dans l'avenir ; c'est pourquoi vous me voyez aujourd'hui si obstiné ! »
Et c'est cet hôtel de Biron, que Rodin a sauvé, qui lui valut tant d'odieuses calomnies !
« Ah ! le triste pays que le nôtre ! » aimait à répéter Fantin-Latour.
N'est-ce pas Delacroix qui, sur la fin de sa vie, écrivait : « Voilà plus de trente ans que je suis hvré aux bêtes ! »
Rodin, lui, se contente de dire : « Dans notre temps, il faut batailler d'une main, et faire de la sculpture de l'autre ! »
Mais, je le répète, il a, heureusement, une parfaite impassibilité qui fait mur contre les sottises et contre les lâchetés.
Ah ! ceux qui se disent ses ennemis, s'ils le voyaient, ce grand statuaire, si emporté toujours après son travail, si amoureux toujours de son art, ne connaissant guère les nouvelles du dehors que par ce qu'on lui en raconte ; s'ils le vo3'aient si ferme, si droit, si calme ; passant, le soir, à l'hôtel Biron, sous l'ombre fantastique de ses groupes de plâtre, alors que des bougies éclairent seules les vastes salles, toutes pleines de statues vivantes ; s'ils le voj-aient ne considérant de ses yeux de visionnaire que de nouvelles formes à créer, quelle pitoyable amertume les poignerait!
D'un autre côté, comme si le pro\'isoire Bérard. préposé aux Beaux- Arts, n'était pas plus néfaste, on a beaucoup attaqué M. Dujardin-Beaumetz, parce qu'il encourageait trop de médiocrités.
Qu'il lui soit pardonné, car c'est à sa volonté, nettement exprimée, que l'on doit, devant les commissions, le salut de l'hôtel de Biron.
C'est lui, et pas un autre, qui a appuyé en toutes circonstances Rodiu ; qui s'est fait l'interprète tout dévoué au maître ; et il n'a jamais redouté, non plus, à la tribune de la Chr.mbre, — et la tâche était dure d'imposer Rodin à tous ces gambadins de sous-préfectures — de dire pourquoi il l'admirait, et de quelle façon il était, en ce temps, le plus grand sculpteur du monde !
Cette situation, n'est-ce pas ? vaut bien une exception unique ! et, en conséquence, qu'on laisse donc en paix Rodin dans la dernière retraite d'art qu'il s'est choisie ; — moyennant une raisonnable location, ô contribuables !
Aussi bien, quand le jour en sera venu, quel inventaire on fera des trésors patiemment amassés là : les moulages groupés, classés ; les collections dans des vitrines ; les dessins aux murs ; et tant d'œuvres inédites, oui, des œuvres encore nouvelles qui frapperont d'étonnement et de respect, quand ou les verra, soudainement, en pleine lumière !
Assurément, pour l'instant, ces mots : « Rodin à l'hôtel Biron ! » convulsent les furieuses haines des modeleurs de « boulots », de tous ces sculptiers qui assiègent les bureaux de la rue de Valois, annexe aujourd'hui de l'Assistance publique, sous cette dénomination : Secours aux artistes !
Mais c'est la décourager, l'abattre tout à fait, cette cohue de quémandeurs, qui serait œuvre pressante ! Et je raconterai dans un autre chapitre tout le mal qu'ils
6o LE VRAI RODIN
ont fait à Rodin et à d'autres artistes, ces impuissants embusqués derrière les blocs de marbre que leur octroie sans répit un Etat soumis à toutes les recommandations politiques.
Kn attendant, l'Art est tombé dans un tel discrédit ; on a organisé un tel trust de l'imbécillité artistique, qu'il est indispensable que l'œuvre de Rodin demeure, là-bas, rue de Varenne, comme un phare qui aveugle de sa lumière les basses combinaisons des nouveaux marchands du Temple.
Car, tant qu'il y aura un Musée Rodin, près de la majesté du dôme des Invalides, l'Art aura les dernières chances de protester avec efficacité contre les lourds appétits des sots.
IL est, à Paris, un vaste jardin qui, le caractère de la Provence à part, évoque le Paradou. C'est le jardin de l'hôtel de Biron.
Une large allée centrale, mangée par les herbes et par les plantes sauvages, subsiste, seule, du beau dessin d'autrefois, au temps des merveilleuses tulipes du maréchal ; et, au hasard, les poiriers, les pommiers et les cognassiers ont poussé, échevelant leurs branches, ou les laissant retomber, lourdement.
Partout, les broussailles bombent leurs petites feuilles, piquées, çà et là, de points noirs et rouges ; partout, la terre est recouverte d'une verdure si drue, qu'on ne distingue plus les arabesques, qui ornaient encore le jardin jusqu'à ces dernières années.
Un botaniste pourrait, peut-être, tenter la description technique de ce vaste jardin si fruste. Lui seul y reconnaîtrait sans doute toutes les plantes mêlées les unes aux autres, et si vivaces qu'à tour de rôle elles surgissent, paradent, en plein épanouissement.
Un nouveau Paradou ! oui, le mot est exact, à consi-
dérer cette massive confusion de verdures ; et ce mot — je lui en rends grâce ! — me dispense de chercher à détailler les attraits de ce jardin sauvage.
Que de fois, au dernier été, j'y suis allé avec le maître, qui venait chercher là un moment de repos !
C'était vers la fin de l'après-midi, dans les rares belles journées de la saison, alors que le dôme, tout proche, arrondissait son dos doré, en plein azur atténué du ciel.
Dora, la chienne familière, bondissait devant nous, et nous causions.
J'ai écouté ainsi — je puis l'affirmer ! — le plus toujïu roman d'artiste qui soit !
Mais ce n'est pas ce roman-là que je raconterai, au moins dans toutes ses parties, dans ce livre. Il y a trop de gens et trop de choses encore à ménager ; il faut un recul pour pouvoir tout dire; il faut laisser du mystère s'établir et aussi des légendes. Cela flatte tellement les opinions reçues !
Un touffu roman !
Il est assez complexe et assez beau, du reste, dans ses phases essentielles !
Sans doute, il n'est point comparable, toutefois, ce roman, à celui que vécut, par exemple, l'orageux Benvenuto Cellini. I^a vie d'un artiste, aux siècles dixneuvième et \ingtième, ne peut pas être faite des aventures d'un artiste du siècle seizième. Non ! c'est la vie plus simple, au jour le jour, d'un artiste d'aujourd'hui ; et c'est pour cela que nous nous attachons à lui, et que
nous trouvons tant de prix à rassembler quelques-unes de ses actions.
Evidemment, on les a déjà tournées et retournées de toutes les façons, ces actions-là ! et il apparaît tout d'abord qu'il n'y ait plus rien à dire quant à elles ! Oui, si l'on s'en tient à des redites ; non, si l'on précise dès maintenant des points peu connus ou même passés sous silence.
Ainsi, combien de fois s'est-on posé cette simple question : « Où est-il né, à Paris, Rodin ? »
Répondez !... Vous cherchez ?... Surtout, n'interrogez point là-dessus le maître. Pour lui, ceci et le reste, ce sont choses peu importantes, et que vous ne connaîtrez que par hasard, après bien des attentes résignées, mais obstinément résignées ; car vous, vous voulez connaître, n'est-ce pas ? tous les points de départ et tous les points d'arrivée de cette étonnante carrière.
Eh bien ! ne cherchez plus !... La rue, la rue de l'Arbalète existe encore, non loin de l'ancienne et rustique église consacrée à saint Mcdard, dans cette partie du cinquième arrondissement que la Bicvre, autrefois, avant que d'être recouverte, arrosait — si l'on peut ainsi dire ! — de ses eaux malodorantes ; mais la maison natale est démolie ; car on a, à diverses reprises, saccagé ce quartier peuplé d'ouvriers et de petits employés.
Et pourtaiit, tel quel, il reste intime et empli de grands souvenirs. C'est là, en effet, tout près, que M. de Buffon, Cuvier et Pasteur eurent des cabinets de travail, des laboratoires et de magnifiques pensées. Il
semble tout juste alors que Rodin soit né dans ce centre de rayonnement ; et que l'avenue de Villiers, par exemple, soit réservée par l'ordre bien établi des choses aux naissances des peintres et des sculpteurs sans talent.
Ce que l'on sait mieux, ce que l'on sait déjà, car on l'a, maintes fois, comme en hâte raconté, c'est que le père du maître était normand — j'ajoute : venu d'ancêtres Touliers — et sa mère lorraine.
La date de sa naissance : le 14 novembre 1840, c'est aussi une chose connue ; et connue aussi son enfance, passée auprès d'un parent, à Beauvais, dans une école, où, s'il témoignait d'une horreur profonde pour l'arithmétique et le solfège, il était, en revanche, transporté de discours, au point que, pendant les récréations, il s'enfermait dans la classe vide, pour gesticuler et parler devant les bancs.
A l'âge de quatorze ans, il revenait à Paris; et, dès ce moment-là, c'est toute une vie de frénétique travail qui commence.
On a raconté, également, beaucoup de choses de cette époque-là : son entrée à la petite école des Arts décoratifs, sise rue de l'Ecole-de-Médecine ; des leçons sui\4es au Muséum, auprès de Barye ; mais il y a, sur ces points* plus de choses à dire.
En même temps, en effet, qu'il suivait les cours de la petite école de la rue de l'Ecole-de-Médecine, il allait au musée du Louvre, pour dessiner des antiques ; bien que, là, il ne fût point vu d'un bon œil par les gardiens, complaisants seulement pour les dessinateurs... élégants.
Au marché aux chevaux, il est vrai, où Rodin se rendait aussi deux fois par semaine, pour dessiner, les maquignons n'accueillaient pas mieux ce gamin qui se fourrait partout, et qui manqua un jour d'être étouffé par un cheval serré contre lui.
Ses progrès furent singulièrement rapides.
A l'école de la rue de l'EcoIe-de-Médecine, tout jeune encore, il émerveillait les autres élèves et les modèles qui, durant la pose, faisaient cercle autour de lui. Et, cependant, il ne pouvait pas, lui, ne penser qu'à ses dessins.
Il devait « gagner sa vie ! » et il avait trouvé à s'employer chez un ornemaniste.
Toutes ses journées, bientôt, furent alors strictement réglées.
Le matin, de très bonne heure, avant que d'aller à son « gagne-pain », il courait chez un vieux peintre ; et là, il faisait de la peinture, « comme un fou ! » d'après du nu ! Le soir, après cinq heures, il reprenait sa course jusqu'au musée des Gobehns, pour y dessiner encore du nu ! »
Et c'est cet enragé de dessin, qui, après plus de cinquante ans d'une telle passion, est accusé par les cuistres de ne dessiner que d'une manière incompréhensible !
Vers l'âge de dix-sept ans, il fit la connaissance de Dalou.
Ils travaillèrent de concert chez un sculpteur, nommé Roubaud. Mais ce Roubaud ne les payait que fort irrégulièrement ; et les deux amis durent se séparer, au moins au cours des heures de la journée. Rodin,
pour entrer chez un nouvel ornemaniste ; et Dalou, chez un... empailleur-naturahste.
On a parlé beaucoup des leçons de Barye données à Rodin. On indique même, sur les livrets des Salons, que l'illustre sculpteur animalier fut le professeur de Rodin. Ce n'est point tout à fait exact.
Rodin ne suivit que quelques leçons dans le soussol obscur du Muséum ; et ce ne sont pas ces leçons-là, en vérité, qui peuvent compter !
La bibliothèque était trop propre ; et l'on n'osait pas y travailler. Ce qu'il fit, Rodin, dans l'obscur sous-sol ? Tout ce qu'il trouvait à y dessiner, des études d'après des débris anatomiques, un amas de modèles iuATraisemblables. Et le professeur, le grand Barj'e, n'était pas gai. Il avait tellement l'air d'un pauvre répétiteur, avec sa redingote fatiguée, avec son chapeau roussi. L'Etat le laissait positivement mourir de faim, cet admirable artiste, les pensions allant, comme toujours» à toute une clique aujourd'hui inconnue.
Toutefois, si Rodin ne put longuement travailler dans le funèbre sous-sol, il y trouva là, cependant, un point de départ amusant.
Un jour, en effet, il montre avec satisfaction à Barye une biche qu'avec sa prodigieuse habileté, vraiment innée, il vient de terminer. La terre en est absolument lisse : c'est une parfaite besogne d'élève.
Barye, bourru, taciturne à son ordinaire, regarde cette biche, et il dit : « Bien ! maintenant il va falloir commencer à modeler ! »
Rodin comprit. Il comprit pour toujours.
Ces cours cessèrent ; il alla alors dessiner à la Bibliothèque Impériale ; puis il songea à se présenter à l'Ecole des Beaux- Arts, la grande École, comme on disait, sise me Bonaparte.
Par trois fois, il y fut refusé. La raison : il ne savait pas dessiner !
Il apportait, lui, un dessin établi en profondeur ; et, à l'Ecole, on ne connaissait que le dessin « passé au cylindre ».
Ah ! triste métairie ! En as- tu fait d'autres gaffes de ce genre ! Si tu as refusé Rodin, en as-tu hospitalisé, par contre, de ces jeunes gens sans talent, sans ambition, sans « rage de parvenir », qui, après avoir peint je ne sais combien de Chemins de croix, sculpté je ne sais combien de bondieuseries, ont fini par être photographes ou chefs de bureau !
En as-tu, suprême couronnement, envoyé à Rome de ces médiocres, avec leur brevet d'ànerie ! et combien de fois as-tu rougi d'exposer leurs piteuses « productions « dans ces salles si froides, si mornes, que n'arrivent point à réchauffer les copies des chefs-d'œuvre des maîtres italiens.
Enfin, en as-tu vu passer de ces professeurs, plus ignorés aujourd'hui que des Pharaons de la vingt-sixième dynastie ! et que de Directeurs sans autorité, parfaits ronds-de-cuir sans aucun lustre !
Mais toujours tu te redresses, ô vieille Ecole, appuyée sur les nobles béquilles de l'Antiquité et de la Renaissance ; et tu persuades encore aux bélîtres (^ue tu existes 1
Cependant, confesse — ici, j'anticipe — qu'il fut terrible ce mot historique de Dalou sur Rodin, quand les deux amis furent séparés :
— Ah ! il a de la chance, celui-là, de n'avoir pas été à l'Ecole des Beaux-Arts !
I^es meilleurs de tes enfants te renient, ô sainte Ecole !
Et passons !
Voici maintenant Rodin logé à Montmartre. Il est entré chez Carrier-Belleuse, rue de la Tour-d'Auvergne .
Ce Carrier-Belleuse était un sculpteur qui ne faisait que du chic ; mais il avait un goût très fin, très artiste , et il était, lui aussi, d'une habileté invraisemblable • C'était un type très allural, l'air d'un d'Artagnan. Ses ouvriers, il en occupait bien une vingtaine, copiaient à l'envi ses manières et son pantalon à vis, son chapeau vaste et ses souliers à boucles. Mais l'argent l'entraînait; aussi, il inondait le Marais de statuettes et de dessus de pendules. Je dois dire tout de suite que beaucoup de ces sujets-là sortaient des doigts de Rodin.
On a écrit que ce dernier « avait fait de la pratique » chez Carrier-Belleuse. C'est inexact. Rodin n'a jamais été, même à ses débuts, un « praticien » ! Il n'exécuta, chez Carrier, que des modèles.
Dans ce nouvel atelier, on s'émerveillait encore de voir Rodin terminer en quelques heures une statuette ou un bibelot. « Et c'était toujours une jolie œuvre d'art qu'il réalisait ! » m'a dit Desbois. On pouvait bien lui prédire le plus grand avenir, car il y avait