BELLONE
d'artistes, d'artisans et d'ouvriers, autour de toutes les statues qui peuplent les salles à Paris, et là-bas, à la campagne. Car, vraiment, si l'on s'explique que Desbois ne soit pour Rodin qu'un praticien très intermittent, comment envisager que tant de sculpteurs n'aient pas compris tout ce qu'ils auraient eu à gagner à se faire, non pas les disciples de Rodin, mais ses collaborateurs, ses praticiens, ses auxiliaires ? Ils se seraient épargné bien des hontes, bien des dépits et tant de secours mendiés dans les bureaux, où l'on distribue des aumônes sous forme de statues ou de bustes, que l'on s'empresse, dès qu'ils sont livrés, de déposer dans les squares des petites villes de province, quand ils ne sont pas plus simplement jetés dans des caves de lointains musées !
Rodin est donc presque isolé à Paris et à Meudon. et cela, je l'avoue, a bien aussi sa noblesse.
Il est ainsi, déjà, une sorte de statuaire de légende; et je me sou\'iens d'un soir où, passant devant la \'illa des Brillants, à Meudon ; et, voyant se découper sur le ciel, très éclairé par la lune, la façade du château d'Issy, j'ai été pris d'un grand frisson... Je songeais à tous les fantômes qui dormaient là, dans les atehers, les uns tout nus, les autres dans leurs longs draps blancs. . . et je revoyais le Balzac, colossal, et toutes les nymphes, et tous les faunes que la nuit avait arrêtés dans leur course ; et je songeais aussi à tant de visages aux rictus d'épouvante ou de passion, qui n'attendaient que le périt jour pour revi\Te ardemment, pour donner de la vie l'expression artiste la plus forte et la plus angoissante!...
Et je trouvais bien maintenant que Rodin fiît seul, le seul hôte de ces ateliers, où une autre présence continuelle eût été hostile à toutes les songeries qu'il ébauche dans le formidable silence !...
De temps en temps, ses modèles lui sont suffisante compagnie.
Les modèles qu'il recherche toujours extrêmement vivants.
Il n'a point caché ainsi le'plaisir qu'il prit à dessiner les petites danseuses j avanaises et cambodgiennes, amenées à Paris. Ces merv^eilleuses petites créatures étaient, du reste, d'une souplesse tout à fait invraisemblable et d'une grâce inimitable. Ah ! leurs johs gestes si enveloppants . de caresse ! Quels bras expressifs et quelles cuisses nerveuses ! Il y avait en elles une vie débordante !
Rodin les représenta souvent, quelques-unes très minu" tieusement rehaussées d'aquarelle, telles qu'on les voit sur les enluminures des vieux manuscrits de l'Orient ; minces gazelles, nullement gênées par la haute orfèvrerie de leur coiffure si amusante, les bras levés et arrondis, les mains johment retombantes comme des palmes ! Et c'était encore le complexe ajustement doré des costumes, les pieds si finement recourbés, les petites narines battantes, les yeux si brillants, les mains s'écartant et se posant à plat dans l'air, pendant que l'orchestre rythmait les salutations et les séductions des amoureuses épopées.
Le maître les retrouve quelquefois, ces mouvements
si souples, dans ses modèles habituels ; et, dans ce but, il les laisse aller à travers l'atelier, s'asseoir, se courber, à leur fantaisie.
Ah ! ce n'est pas cela la vie des modèles de tant de salonniers !
Presque tous les autres sculpteurs figent une pose d'après une esquisse qu'ils ont faite, préalablement ; et il faut que la nature, que la vie se rapproche de cette esquisse !
C'est l'inverse, naturellement, qu'il faut faire : l'esquisse d'après la pose retenue, donnée par le modèle. S'ils savaient, presque tous les autres, ce qu'un modèle libre peut donner de mouvements intéressants ! On n'a que l'embarras du choix, comme on dit famihèrement. Il y a beaucoup de dessins à exécuter en une seule séance ; la nature vous grise en se révélant à vous, si diverse toujours et si belle !...
Je me doute bien que lorsque Rodin, après une absence, un voyage, retrouve quelques-uns de ses modèles, il voit, tout de suite, si, durant ce temps, ils ont posé ailleurs que chez lui. Ils reviennent gauches, maladroits déjà figés par les poses conventiomielles et académiques. Ils ont perdu tout caractère et toute expression. Cela explique les « boulots » si lisses, et toujours si « rondouillards ! »
Et il y a une autre raison : c est que les habituels salonniers font du modelé à distance, sans prendre même la peine de tourner autour du modèle. Ils se flattent de tout saisir en considérant le modèle d'ensemble. Ils font du chic d'après nature. Ils ont appris,
86 LE VRAI RODIX
à l'Ecole, à modeler de leur coin une figure ; ils ne sortent pas de là. Ils corrigent la nature d'après des traditions immuables, rabâchées par tel ou tel professeur. Quand ils ont eu deux ou trois professeurs, alors c'est de la démence. Ils sont perdus. Toutes les précieuses théories se combattent. C'est un bafouillage burlesque!
J'oppose à cela l'impressionnante façon de modeler de Rodin.
Il modèle, lui, tout contre le modèle ; il le palpe ; il suit tous les jeux de la lumière sur la chair; il la considère de toutes les façons ; il la confronte à chaque minute avec son travail ; pour un détail, une main, une jambe, il lui arrive d'enlever la petite main en terre, et d'en achever le modelé, main à main, la main en terre tout contre la main vivante ; et avec quelle frénésie, quelle rage de modelé ! Il a l'air, vraiment, d'arracher la vie à son modèle pour la donner à son esquisse
Ainsi s'explique — avec du génie ! — ce modelé qui fit bêler au moulage sur nature ! alors que le moulage sur nature ne donne pas ce frémissement, cette houle qui court dans tous les plâtres et tous les bronzes du maître, dont je viens à peine d'esquisser la noble vie!...
QUAXD un jour — oh ! souhaitons-le très lointain 1 car Rodin est une sorte de Force nationale ! — quand un jour, on établira le compte de toutes les œuvres laissées par ce statuaire, on sera stupéfait.
On se demandera comment, même avec des dons de prodigieux labeur et de miraculeuse habileté, il fut possible à un homme d'accumuler tant de statues et tant de fragments admirablement modelés, presque toujours. On éprouvera le même étonnement que lorsque passèrent en vente, après la mort de Delacroix, les peintures et les six mille dessins de ce superbe « tragédien de la couleur ».
Bien des gens qui auront cru connaître Rodin tout entier, qui se seront satisfaits de redites même élogieuses, verront là une œuvre si formidable qu'ils seront bien excusables de ne l'avoir même pas pressentie.
Quel émoi quand on touchera tous ces plâtres accumulés jalousement par un thésauriseur de génie ! Depuis les esquisses, depuis des fragments de torses à p)eine plus gros que le poing, mais, si modelés toujours jusqu'à l'impossible, jusqu'aux grandes statues frémissantes,
ébauches quelquefois, œuvres terminées le plus souvent, quel amas de travail, quelle merveilleuse manifestation d'un génie pour qui le repos était une fatigue, une angoisse telle que pas un instant ne fut distrait de cette longue tâche, fixée non comme un but, mais comme l'unique raison de vivre !
Et tout ce que l'on ne retrouvera pas ! Car il faut bien répéter que beaucoup d' œuvres furent perdues, anéanties, au temps où il n'était pas possible à Rodin d'avoir recours au mouleur. Et ce temps, ce fut celui de sa forte jeunesse, dont l'Homme au nez cassé demeure un si complet témoignage. Cette œuvre-là a été sauvée, mais les autres ?
Allez donc retrouver maintenant les jolies statuettes qu'il modela pour Carrier-Belleuse. Tout ce précieux travail sortait de ses doigts habiles ; et les mouleurs, les fondeurs, les ciseleurs le dénaturaient à l'envi. Pourtant, l'ensemble devait être d'un rare intérêt, quand on songe que cet Homme au nez cassé fut modelé en l'année 1864 ! Faut-il rapprocher ce moment-là de l'époque où Rodin fut à Sèvres, pour y modeler, en somme, aussi, dans la grâce et dans l'exquise fantaisie ? C'est bien probable ; et les « amours » qu'il put enrouler aux flancs des vases, malgré tant de haines autour de lui, ces « amours-là » devaient venir tout droit de chez Carrier ; car, au contact de ce véritable fabricant, si virtuose, je le répète, Roiin, piqué d'émulation, en avait, lui aussi, enfanté par centaines, des « amours », plus que Murillo et tous les autres peintres dans leurs fameuses Assomptions, bien certainement !
Songez ! Au moins cinq bonnes années passées chez Carrier — cinq bonnes années pour un fou furieux de travail comme le fut toujours Rodin, mais c'est de quoi perpétuer la mémoire de bien des statuaires, tout ce qu'il produisit seulement en ce laps de temps ; et je pense que bien des bourgeois de Paris ont sur leur cheminée une œuvre de Rodin, sans s'en douter ; et s'en douteraient-ils, qu'il ne faudrait pas leur en vouloir de ne pas l'afl&rmer ; car, dans cette rapide production, on peut bien croire que Rodin ne s'imposait point toujours en maître.
On le retrouve, par exemple, tout de suite dans un buste en terre cuite, une Alsacienne qu'il modela vers l'année 1871. Puis, de nouveau, c'est le long travail anonyme ; et cette fois à Bruxelles, au Palais de la Bourse et au Palais des Académies.
Après tout, fut-il perdu tant que cela ce labeur même pour autrui ? On peut bien croire que Rodin y gagna sans conteste de pouvoir exercer de plus en plus sa prestigieuse habileté ; et il s'en tirait si bien, en vérité, de tous ses travaux décoratifs, qu'il trouvait le loisir de modeler également des bustes pour son propre compte. Et puis il voyageait, il parcourait la Belgique; il l'aimait de plus en plus, surtout dans ses paysages et dans ses peintres.
A Anvers, notamment, il demeura longtemps ; et il ne quittait guère le Musée, où il s'éprenait violemment de Rubens, de Van Dyck, des deux Teniers, de Snyders et de Jordaens. Son goût de la peinture l'ayant repris,
il lui arrivait même d'entreprendre de reproduire de mémoire une œuvre de Rubens ; et, en faisant et en refaisant le chemin de son logement au musée, et vice versa, il arrivait à une interprétation en somme très satisfaisante.
A Anvers, Rodin put admirer la « coquetterie de la ville et la somptuosité des monuments : l'Hôtel-de- Ville, cette belle œuvre de la Renaissance flamande avec ses marbres roses et ses ors ; les églises des Jésuites, parées de deuil avec leurs marbres noirs et blancs ; Notre-Dame, où sont détenus des Rubens.
« I^a métropole (a écrit encore ]\I. [Maurice Kunel) se présente pleine de richesses. ^Malgré les mœurs grossières de certains quartiers, aux abords du port, les plaisirs grouillants des kermesses avec leur musique de foire, on s'y plaît. A Anvers, où l'Bscaut, cette immense écharpe bleue, contourne le flanc de la ville, on respire, enfin ! »
Et Rodin, dans un continuel enchantement, visita Gand, I^iège, Bruges et Malines.
Cette dernière ville sut même le retenir dans son charme. N'avait-elle pas déjà exercé la même emprise sur Baudelaire, qui, pendant son séjour en Belgique, avait écrit ces notes charmantes que je ne puis résister au désir de transcrire ici :
« Combien de carillons, combien de cloches, combien d'herbe dans les rues, et combien de béguines ! J'y ai trouvé une église de Jésuites, merveilleuse, que personne ne visite. Enfin, j'étais si content que j'ai pu oubher le présent, et j'ai acheté là de vieilles faïences de Delft. Mahnes donne une impression générale de repos, de fête,
de dévotion. L'air chante une musique vieille, dolente, comme la musique mécanique d'un orgue. Elle représente la joie d'un peuple automate qui ne sait se divertir qu'avec discipline. Les carillons dispensent l'individu de chercher une expression de sa joie. A Malincs, chaque jour a l'air d'un dimanche. Un vieux relent espagnol flotte dans la ville.
« Malines (ajoute Baudelaire) est traversée par un ruisseau rapide et vert. Mais Mahnes, l'endormie, n'est pas une nymphe ; c'est une béguine dont le regard contenu ose à peine se risquer hors des ténèbres du capuchon.
« C'est une petite vieille, non pas affligée, non pas tragique, mais suffisamment mystérieuse pour l'œil de l'étranger non famiharisé avec les solemielles minuties de la vie dévote.
(( Airs profanes, adaptés aux carillons : A travers les airs qui se croisaient et s'enchevêtraient, il m'a semblé saisir quelques notes de la Marseillaise.
« L'hjinne de la canaille, en s'élançaiit des clochers, perdait un peu de son âpreté. Hachis menu par les marteaux, ce n'était plus le grand hurlement traditionnel, mais il semblait gagner une grâce enfantine. On eût dit que la Révolution apprenait à bégayer la langue du ciel. Le ciel, clairet bleu, recevait sans fâcherie cet hommage de la terre confondu avec les autres. »
Epris de tous ces décors, Rodin avait eu cette chance de ne pas s'attarder dans une école, de ne pas pnîrdre de temps sur des leçons académiques, si vaines pour tous
ceux qui ont un instinct. Il profitait de cette heureuse situation, en ne demandant des conseils qu'aux vrais maîtres d'hier, et aussi, quelquefois, à l'ingéniosité et à la judicieuse observation de certains de ses camarades.
Revenu à Paris, après avoir longuement médité, travaillé, et en apportant ce chef-d'œuvre : l'Age d'airain, 'il allait, le plus naturellement du monde, reprendre, comme je l'ai dit, des travaux anon>Tnes, qui, certes, lui permirent encore de développer — cela semblait pourtant bien impossible ! — sa merveilleuse virtuosité.
C'était au moment des travaux de l'Exposition, au Trocadéro. Alors là, il fallait aller vite et Rodin faisait tous les miracles qu'on lui demandait. Entre temps, il modelait toujours pour lui-même, et il accumulait les œuvres sur les œuvres.
Il avait loué au faubourg Saint-Jacques une sorte de remise pour les abriter. Chaque jour, une œuvre venait rejoindre tout ce peuple déjà timiultueux. Rodin, poussé par une force mystérieuse, qui ne le laissait pas en repos, ne savait déjà plus, au bout de quelques mois, ce que sa remise contenait, exactement.
« On y entrait, m'a dit un de ses familiers de ce momentlà, avec mille peines. Il y a^'ait des statues tournées contre le mur, dont il était impossible de distinguer les formes ; et Rodin, quand on l'interrogeait à ce sujet, avait un geste de créateur qui ne peut pas s'arrêter sur toutes les choses qu'il enfante. On voyait d'admi-
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