EVE
rables statues ; mais, que voulaient dire tous les autres plâtres enchevêtrés, on ne savait pas! C'est là que je découvris l'Eve, tant de fois reproduite, depuis. Le modèle qui avait posé pour cette statue, s'était, un jour, éclipsé ; et Rodin avait laissé là sa statue !... Ah ! Il a dû y avoir bien des massacres dans cette magnifique floraison d' œuvres ! »
Et combien les bustes y étaient nombreux !
Car Rodin a toujours aimé modeler des visages, visages d'amis ou de gens qu'il admirait.
On connaît de cette époque-là, entre autres bustes, ceux de Carrier-Belleuse, de Jean-Paul Laurens, de Legros, de Victor Hugo, de Dalou, d'Antonin Proust et d'Henr>' Becque.
On a raconté comment il avait été amené à faire le buste de Victor Hugo, et comment sans pouvoir faire poser le poète, il avait réussi à prendre, à l'échappée, les traits principaux, les accents les plus caractéristiques de ce « mauvais » modèle, uniquement préoccupé de sa maîtresse, M^^® Drouet. miladi. C'était à un médiocre sculpteur qui avait infligé d'inutiles séances au poète que Rodin avait aussi à s'en prendre. Son propre buste s'en ressentit; et il n'est pas, aujourd'hui, un de ses plus illustres.
Mais le buste de Dalou, n'est-il pas l'égal dun magnifique Donatello ? Cette fois, le futur auteur du Monument à Eugène Delacroix avait bien posé ; et c'est le chef-d'œuvre que Dalou ne posséda point, et pour lequel, en échange, il devait faire le buste de Rodin .
Desljois vit de ce buste de Dalou une belle cire ambrée, dans le ton d'un vieux marbre, préparée pour la fonte à cire perdue.
Il dit à Dalou :
— J'ai vu votre buste par Rodin ; il est admirable I
— Oui, admirable ! répondit Dalou.
Le buste de Jean-Paul Laurens est, également, une extraordinaire effigie. Pourtant, le peintre ne fut pas, dit-on, enchanté de cette œuvre. Pas plus que l'exministre Antonin Proust, de son buste à lui. Rodin a souvent entendu cette chanson-là !
Mais Antonin Proust ne gardait pas rancune de... sa propre incompréhension. Il se contentait d'être un politicien heureux, qui redoutait les coups de toupet. On le vit bien quand il fut compromis, avec tant d'autres de ses collègues, dans la vile histoire du Panama. H s'afïola, et il en perdit la \'ie. C'était, au demeurant, un brave homme, sinon un homme brave ; et il était plaisant à voir, soit au Ministère, soit dans sa villa des champs, sise rue des Douves, à Niort, s'entêtant dans des conversations artistiques, très orgueilleux surtout de son dédain de l'Institut ; et, ma foi, il a bien mérité de ses concitoyens, en leur offrant, pour leur jardin public, un tas de laissés-pour-compte de la statuaire officielle. Et c'est lui, enfin, qui, dans son dédain de l'Ecole des Beaux-Arts, et en s'appuyant sur Rodin et sur Dalou, créa le musée de scul])ture du Trocadéro. Voilà, n'est-ce pas, un vrai titre à notre reconnaissance ?
Les bustes de Rodin ! Ah ! oui, ils en ont effrayé bien d'autres ! Pu vis de Cha vannes ne fut pas plus
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sensible que tx)us les autres portraiture-^ au génie de Rodin. Ni M. Henri Rochefort, qui avait fait porter son buste au grenier — avant de le faire redescendre dans son salon ! dame, Rodin était devenu si illustre 1 Ni M""*^ Séverine, meilleure journaliste que critique d'art ! Xi quelques autres qui trouvent apparemment que Rodin les a « enlaidis » ! ce qui est au moins lisible pour la plupart d'entre eux, vieillards déjà frôlés par l'Intruse !
Le dernier portraituré par Rodin, M. Georges Clemenceau, a refusé, cette année dernière, que son buste fût exposé, en donnant comme raison qu'il se trouvait trop semblable à un vieux magot chinois !
Simple hantise, sans doute ! Car M. Clemenceau possédait récemment quelques très beaux masques chinois ; aujourd'hui, il n'en a plus un seul ; il les a tous vendus. M. Clemenceau, ingrat, n'aime plus les vieux magots chinois!
N'importe, « au-dessus de ce temps, » les bustes de Dalou, de Jean-Paul Laurens et de Puvis de Chavanues, par exemple, exécutés in\Tait;emblabkment en ime quinzaine de séances à peine, demeureront tomme les plus complètes effigies de la statuaire contemporaine. Oui, qu'importe que les intéressés se soient trouvés laids, à travers un modelé miraculeux ! Demande-t-on des jugements, des critiques aux superbes figures des cathédrales ? Se préoccupe-t-on de savoir ce que les modèles pensaient du sculpteur qui les a immortalisés dans la pierre ?
Instinctif puissant, croyant en son génie, conscient à coup sûr de sa force, Rodin, du reste, poursuit sa route.
Les grandes œuvres s'ajoutent aux grandes œuvres. Parti de l'antique, qu'il a patiemment étudié, dessiné, Rodin est devenu maintenant un gothique. Il l'est devenu sans le vouloir, à force de chérir les cathédrales. Il dira plus loin qu'il n'est revenu à l'antique que bien des années plus tard, après une longue période d'une vingtaine d'années. Il est, présentement, plus esclave de la nature que ne le furent Phidias, Michel-Ange, Puget ; mais il est aussi, en général, moins complet que ces trois divins maîtres. Il repart des Gothiques, sans se préoccuper que la Renaissance, cet art « artificiel » qui tient de l'antique et du gothique, a produit une belle floraison d'œuvres. Il n'a pas davantage imité Michel -Ange ; quand on le prétend, on exprime une sottise. Il a, au contraire, une originalité entière, un réalisme très près de la nature que les sculpteurs gothiques, seuls, ont possédé. Pas toujours dans le nu, — puisque aussi bien le nu leur était à peu près défendu — mais, à coup sûr, dans l'arrangement des draperies. Là, ils sont merveilleux. Allez au British Muséum ; voyez les sublimes sculptures volées par lord Elgin ; allez à Amiens, voyez, sur un des côtés de la cathédrale, la statue d'un évoque, demi-grandeur nature, qui se trouve au-dessus d'une porte ; c'est la même maîtrise souveraine. L'anonyme sculpteur de cette œuvre gotliique égale le sculpteur grec.
Admirons de tout notre cœur les sculpteurs gotliiques
qui, eux, ignoraient la sculpture grecque. Elle procède, celle-ci, de la sculpture égyptienne, enfermée dans des canons, par son amour des grands plans, des grands volumes ; et son originalité, c'est d'avoir acquis — elle en avait le libre moyen — un modelé plus vivant, plus frémissant. Mais, je le répète, dans les draperies, dans les ornements (crochets, fleurons, chapiteaux, etc.), les gothiques sont aussi hauts. Des statuaires enviés du dernier siècle : Rude, Carpeaux, Dalou, dérivent, eux, directement de la Renaissance.
Rodin, lui, avec ses Bourgeois de Calais, vient des cathédrales. Il est datis la plus pure tradition française.
On lira un jour le livre qu'il a consacré aux édifices religieux de la splendeur gothique. Ainsi sera expliquée toute sa sculpture, mieux que par tous nos essais et toutes nos faibles critiques.
Les cathédrales ! la cathédrale ! Avec quelle ferveur Rodin l'a étudiée, commentée.
Voici Notre-Dame de Reims, la merveille des cathédrales gothiques, avec la magnifique ordonnance de sa façade occidentale, où l'ornementation est aussi sobre qu'admirable ; Reims, avec sa façade à deux tours, à triple portail, donnant la vie émouvante à tout un peuple de centaines de statues, à toute une floraison de dais, de pinacles, de dentelles, d'aiguilles, de feuillages et de clochetons ; voici Notre-Dame d'Amiens, vaste et lumineuse, abritant encore une foule de statues, et, au trumeau de son porche central, le Beau Dieu
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