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d'Amiens, l'incomparable effort de la statuaire médiévale ; voici Beauvais, avec son chœur mers'^eilleux ; voici Notre-Dame de Paris, avec la splendeur de sa façade ouest et avec ses trois portails creusés en ogive ; voici la souveraine, peut-être, Notre-Dame de Chartres, celle que Hiiysmans élut; Notre-Dame de Chartres, avec l'aristocratie artiste de ses statues ; voici Notre-Dame de Rouen, dont la façade ouest est certes grandiose avec ses arcatures à jour, ses pinacles, ses balustrades et ses trois portes, où s'attarde encore la procession de plusieurs centaines de statues ; voici Notre-Dame de Bayeux ; voici Notre-Dame de Coutances ; voici Notre- Dame de Renues ; voici Notre-Dame de Tours ; voici le pur et majestueux chœur de la cathédrale du^Mans ; voici Notre-Dame de Bourges, l'égale des chefs-d'œu\Te de Chartres, d'Amiens, de Reims, de Beauvais et de Paris, avec le féerique épanouissement de ses cinq portails accolés et la somptuosité de sa grande nef ; Notre-Dame de Bourges où se trouve le développement le plus complet de la statuaire du moyen âge ; et voici tant d'autres cathédrales, que les modernes architectes dits diocésains mutilent peu à peu, à l'exemple de ces malfaisants maçonniers que furent Viollet-le-Duc, Lassus et Boeswillwald. Ah! les restaurateurs! Ce mot!... S'ils pouvaient donc méditer, une fois de plus, ces justes lignes de M. Hourticq, que je reproduis à leur intention :
« Il ne suffit pas d'aimer une architecture, ni môme de la bien comprendre pour la ressusciter. Les pastiches gothiques les mieux réussis sont d'une extrême froideur ; le constructeur moderne y apporte ses habitudes
SAIM ll.AN r.AII ISIl.
LE PEUPLE DES STATUES loi
classiques, la régularité du plan, la s>-métrie, la netteté du dessin, cette rigoureuse régularité qui détermine la forme de l'édifice dans tous ses détails et cette division du travail qui fait de l'architecte un pur dessinateur sur le papier et de l'ouvrier un simple tailleur de pierre. Dans les vieilles cathédrales, la pierre est partout vivante, l'œuvre est variée, riche et impréxoie ; ces copies modernes sout étriquées ; la géométrie sèche de nos arcliitectes n'a pu retenir l'âme des cathédrales gothiques. »
Cette âme errante. Ro<^lin l'a retrouvée ; ses Bourgeois de Calais la contiennent toute. Regardez ces six ligures ; elles descendent directement des pierres d'Amiens ou de Bourges : il y a même réalisme émouvant dans les figures, même virtuosité superbe dans les draperies. Dans ces sublimes musées de la rue que sout les cathédrales, les Bourgeois de Calais retrouveraient à coup sûr demain leur place. A Notre-Dame d'Amiens ou à Notre-Dame de Bourges, ils seraient les frères naturels de tant de bourgeois du moyen âge représentés en figures de saints ou d'évôques. Imaginez-les, par la pensée, dans les niches des hauts portails ou surplombant l'extrême pointe de l'arc ogival, ou arrêtés comme pour veiller, sur la rampe d'une balustrade ; et vous comprendrez, par comparaison, que ces six figures-là sont hautement et hautaiuoinent gothiques ! Oh ! sans doute, leur motlelé si vivant perdrait beaucoup à être vu de si loin ; la sculpture de Rodin est surtout faite pour être vue de près, pour être touchée, caressée, comme on touche, comme on caresse un corps vivant ; mais, néaimioins.
les grands plans y sont — et s'il y a incontestablement en eux plus de détails que chez les gothiques (j'entends toujours pour le nu), l'effet en resterait singulièrement saisissant. Les antiques, Michel- Ange, Puget, je le répète, voient plus large, créant des ensembles plus impressionnants à distance, à la limite même des yeux; mais ils sont, ceux-là, des sculpteurs de pleine atmosphère, si je puis ainsi dire — et Rodin est un sculpteur plus « terrestre ».
Il nous a lui-même imposé cette opinion, en demandant autrefois, pour ses Bourgeois de Calais, qu'ils fussent posés, sur le sol, sans socle, pareils à des hommes de bronze se mêlant à la foule des autres hommes. Pour son Penseur, également, voyez-le au Panthéon, presque sous vos regards, et nullement considéré par Rodin ainsi qu'une figure décorative pour l'architecture si morne et si froide de Soufflot.
Rodin fut aussi très à son aise quand il s'attaqua au poème dantesque, quand il eut à modeler tous les personnages hurlants et torturés de la Porte de l'Enfer. Là, il se retrouvait dans le cadre d'un portail de cathédrale ; et il n'était préoccupé que de bousculer les uns sur les autres les modelés les plus saisissants, les plus angoissants. Il avait observé de nombreux Jugements derniers ; et son esprit critique avait vu clair dans la manière dont les sculpteurs du moyen âge ont successivement représenté ce dra me grandiose et de sûre épouvante.
« Car, dit M. Hourticq, le thème du Jugement dcr-
nier, qui se retrouve dans presque toutes les grandes cathédrales, permet de voir comment un même motif s'est forme, puis transformé durant les xii^ et xiii^ siècles ; il a manifesté les caractères successifs de la statuaire française, la violence informe et disloquée d'Autun, puis la majesté sereine de Paris, et enfin l'art dramatique et pathétique de Bourges. A Autun, la scène est déjà au complet : le Christ, les morts qui s'éveillent, les anges et les démons qui se disputent, élus et réprouvés ; mais les éléments sont encore mal agencés ; le Christ prend trop de place ; autour de lui, des figures dégingandées font un tel désordre qu'on ne s'explique pas clairement le grand mystère qui se joue. Au porche méridional de Chartres, la composition est calme, bien équilibrée ; au-dessous du Christ, les petits corps des élus et des damnés sont rangés avec ordre, mais la scène, un peu réduite, manque de grandeur. A Paris, le Jugement dernier est représenté en trois registres, avec une clarté merveilleuse ; en haut, Jésus préside au dernier jour du monde ; au registre inférieur, les morts sortent de leur tombeau; à l'étage intermédiaire, l'archange et le diable partagent les âmes. Mais si elle est nette, la composition manque peut-être de mouvement ; le réveil des morts ne va pas sans quelque monotonie {l'exécution, il est vrai, en est moderne) ; les groupes des damnés et des élus s'organisent en théories compactes et bien sagement dirigées ; dans les voussures seulement passe la chevauchée sinistre de l 'Apocalypse. A Amiens, on retrouve la même composition grandiose, moins paisible, plus grouillante. Mais c'est à Bourges que le drame est animé
et émouvant. Ici, le sculpteur, au lieu de la masse un peu monotone des figurants identiques, s'est appliqué à l'analyse des sentiments ; après avoir soulevé la dalle de leur tombeau, les ressuscites s'inquiètent, s'agitent supplient ; au-dessus, de chaque côté du grand ange qui pèse les âmes, la séparation définitive se fait entre les deux mondes. Les damnés sont chassés, jetés dans la gueule de l'Enfer par des diables horribles et grotesques ; l'un d'eux a la face ricaneuse d'un sat>Te. Mais les élus surtout sont attendrissants à contempler pour la foi intime qui éclaire d'un sourire poupin leurs petites têtes frisées. »
Je dirai, dans un autre chapitre, comment Rodin fut amené à modeler sa Porte de l'Enfer ; mais j'ai tenu à noter tout de suite le rapprochement qu'il est impossible de ne pas établir entre elle et un portail de cathédrale. Sans doute, d'autres sculpteurs ont eu cette idée de reprendre le grand enseignement gothique. Carriès a abondamment fait surgir des têtes grimaçantes et grotesques sur des cadres de portail. Il les a d'autant plus multipliées, qu'avec son adresse véritable et sa ruse, il abusait plutôt du moulage sur nature, jusqu'à se mouler soi-même ; mais en céramiste ingénieux, il déroutait beaucoup de professionnels ; et l'on s'extasiait, généralement, sur sa forte production. Aussi bien, Bernard Palissy ne l' avait-il pas déjà employé le moulage sur nature, pour surcharger ses plats de poissons et de fruits ?
Le Balzac, c'est encore une pierre gothique, tor-
turée par un sculpteur du xix^ siècle. Je veux dire que cette figure porte, inscrites sur son visage, des soufifrances et des révoltes modernes. Mais elle a aussi son étampe indiscutable. Voyez le nu qui servit pour porter la robe de moine : ce nu massif, cambré ; ne le retrouvez-vous pas dans les grandes études des Bourgeois de Calais ? Certes, bien qu'à un degré moindre, car les Bourgeois de Calais, entièrement modelés dans leur grandeur d'exécution par Rodin seul, demeurent inimitables.
Il reste un Rodin sur lequel la Littérature a tout à fait divagué : le Rodin que les poètes ont présenté comme un thaumaturge, comme un mage ou comme un 0 grand douloureux ».
J'y arrive.
Ce Rodin-là, chaque fois qu'il lui est venu le désir de modeler un corps de femme, Danaïde ou Faunesse, on n'a pas manqué de célébrer en lui, en même temps que sa sensualité, un amas de subtiles vertus littéraires, qui n'ont rien à voir avec la Sculpture.
Rodin a cultivé son esprit : il a lu Baudelaire, Hugo et bien d'autres poètes et prosateurs (n'a-t-il pas, par exemple, une prédilection marquée pour Jean-Jacques Rousseau ?) ; mais est-ce une raison valable pour voir, dans chacune de ses figures féminines, une Femme damnée ou un Succube ?
Parce que, la plupart du temps, lesdites figures sont animées d'un mouvement, il est vrai, quasi -étrange ? Allons, c'est tout simplement le modèle qui donne ce mouvement ; un modèle, qui, le plus généralement, est une brave et honnête fille, très pacifique ; mais, voilà, elle
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est aussi fort souple ; et Rodin sait l'encourager à lui donner des poses qui suscitent le lyrisme des porteurs de lyre !
Certainement, oui, il a dessiné tout au moins des « Femmes damnées )), (un exemplaire de collection des Fleurs du Mal contient en marge des dessins de Rodin) ; mais ces dessins-là, en quoi sont-ils, plus que d'autres, des dessins de « Femmes damnées »? Ce sont des mouvements de modèles, des mouvements sensuels, frénétiques quelquefois; mais, je le répète, les jolis corps vivants qui ont posé n'inspirèrent rien du tout de damné !
Bien entendu, des imitateurs de Rodin — car ce comble existe! — ont exagéré la thaumaturgie si niaisement accordée à ce grand statuaire ; et l'on a vu, durant ces dernières années, tout un lot d'encombrants « navets » s'imposer aux Salons des deux Sociétés, aussi vaines, d'ailleurs, l'une que l'autre !
Ou a vu je ne sais combien de ces « boulots » dits littéraires, pas venus à terme, et que recommandaient seulement des titres ridicules. Corps prostrés, toutes luxures dehors ; corps éperdus, effondrés sous l'amas des plus effroyables peines ; visages de damnés et figures de passion !!!
On a vu mieux encore : des gens qu'affole Rodin, aller vers celui de ses imitateurs qui le démarque le plus, et lui commander des besognes pour une décoration de théâtre ! Ça, n'est-ce pas, c'est un couronnement ?
M. Octave Mirbeau a écrit sur Rodin : « De lui, part un style. » Espérons que non : le résultat en serait
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pitoyable. Voyez- vous de jeunes sculpteurs prenant candidement le fiJ de cette nouvelle tradition ? Rodin est un isolé, un forcené individualiste ; il ne peut avoir ni élèves ni disciples. Son âme est une âme tout de même de ce temps ; nous croyons la comprendre à force de littérature, et alors, nous sombrons dans la folie ou dans la sottise. Pourquoi s'obstiner à l'expliquer par tant de phrases lamentablement égarées ? Pourquoi tant de phraséologie à propos d'une sculpture uniquement et fortement instinctive développée par l'admiration continue des cathédrales ? Seul de tous les littérateurs, M. Raymond Bouyer a eu raison d'écrire : <; Cherchons simplement à comprendre Rodin sculpteur ! »
La tâche n'est déjà pas si aisée ; et j'en\'ie ceux qui acceptent toute son œuvre, en bloc, sans raisonner.
D'autres, aussi peu inquiets, s'en tiennent à des sujets, choisis dans son œuvre ; et ils n'achètent que ces sujetslà pour leurs Musées ou leurs collections.
Une remarque est à retenir : il y a des années où l'on ne demande que VAgc d'airain; d'autres années l'Eve, seulement. Le charmant groupe : Frère et sœur, est, lui, par contre, toujours très prisé. Le Baiser, aussi, jouit de la faveur publique; et, au musée du Luxembourg, ce groupe est bien plus regardé, à tort, que le buste de Jean-Paul-Laurens, par exemple.
Aussi, je comprends bien que les fragments que Rodin expose mainleuant aux Salons effarent.
Ce n'est plus là un sujet ; on est pris d'une fureur sauvage, et d'autant mieux qu'on la sait localisée également chez les sculptiers de l'Institut.
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On répète : « C'est un défi au bon sens ! une atteinte à l'Art ! un outrage au goût public ! »
Durant quarante années, Rodin a produit des chefsd'œuvre entiers, montrant qu'il savait modeler, mieux que tous les sculpteurs ensemble, des bras, des jambes, des pieds, des mains, des têtes ! N'importe, on aboie, parce qu'il faut toujours malmener le génie le plus incontestable. Et les petits journaux, les revues de beuglants, les vaudevillistes, recueillent à ce propos les mots les plus éculés, l'esprit qui monte des composts !
Pendant ce temps, il y a un spectacle annuel qui est de la plus irrésistible drôlerie : je veux parler du Salon de sculpture de la Société des artistes français.
Chaque fois, c'est un spectacle vraiment gai !
Des « navets » de plâtre et de marbre s'étalent, se chevauchent, dressent des bras, des jambes, replient des croupes, érigent des fesses, se pavoisent de faces inexpressives ou hurlantes.
On voit des soldats brandissant des fusils de marbre ; des navigateurs s'arc-boutant sur une ancre ; des Adonis qui pleurent sur leurs pieds inexistants. On voit des attelages de bœufs plus grands que nature ; des chevaux bicéphales et des nymphes obèses. On voit des statues d'hommes politiques et de magistrats, d'évèques et de marchands d'Elbeuf. On voit des cuirassiers à cheval, regardant au loin ; une famille qui mendie ; une porteuse de pain, accorte ; un Gan^^mède qui s'efïondre sous des flots de muscles mal attachés. On voit des bustes enfin
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et des médaillons en tas. C'est le Salon de l'Institut et des commandes.
M. Dujardin-Beaumetz. lui-môme, s'est lassé d'acheter ça. Il est parti ; il ne reviendra plus !
Et ce sont ces exposants-là qui passent, avec des ricanements, devant l'œuxTe magnifique de Rodin ; qui se vantent de lui « souffler » des commandes ; qui ont, plein la bouche, les noms de Carpeaux ou de Rude, pour les opposer à leur Maître, au seul Maître ! C'est d'une irrésistible gaîté !
Je réserve pour un chapitre spécial le récit de leurs tristes histoires ; car, ils ont volé à Rodin bien des commandes, ces affligeants indigents de la Ville de Paris et de l'État. Nous les retrouverons soutenus par la sottise des bureaux, pendant que Rodin ne pouvait compter que sur les intelligences étrangères — pour vivre.
Aux Etats-Unis, il y a longtemps qu'on lui a consacré, au musée métropolitain de New- York, de spacieuses salles, toutes embellies de ses œuvres. Eu Allemagne, en Angleterre, en Suède, en Autriche, partout, on l'a fêté ; et les plus notoires écrivains de tous ces paj's sont venus à lui.
En France, les sculptiers, les faux peintres, les architectes et les tapissiers, se sont souvent plaints des louanges accordées à Rodin par les littérateurs et les journalistes. Parbleu ! Il eût été étonnant qu'il en fût autrement. Il eût été agréable aux sculptiers. je le sais, qu'on ne parlât point de Rodin. Un gêneur, maintenant.
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un trouble-fête, un dérange-toute-combinaison ! Et cependant, et cependant quel sculpteur est toujours préféré, à Paris, à Rodin ? Monsieur Denys Puech !
Vous voyez bien que l'Internationalisme a du bon, au moins pour l'honneur de l'Art 1
]\Ialgré tout, on ne peut s'empêcher de songer à telle autre grande chose glorieuse que Rodin eût exécutée, si on lui avait donné, tenez, tout le Panthéon à décorer ! Une liberté entière d'agir à sa guise ; les bureaux, pour une fois, s 'endormant pour de bon ; et des crédits illimités.
Dans la pleine maturité de son génie, on pouvait tout attendre de Rodin, car il y a certaines de ses œuvres (ses Bourgeois de Calais, en exemple) qui vont de pair avec les plus magnifiques œuvres de ]Michel-Ange ou de Puget. Comment, dans la triste histoire politique, ne s'est-il donc pas trouvé un homme pour investir Rodin de cette noble confiance ? Un Jules II, lui, n'eût pas manqué de donner à Rodin la clé du Panthéon, et même de l'enfermer dans le monument jusqu'à l'achèvement de son œuvre !
Telle quelle, elle est prodigieuse. Inégale, certes ; mais, plus tard, il sera aisé, dans ce peuple de statues, de réunir une centaine d' œuvres absolument incomparables ; et l'on verra bien, alors, que c'est lui, et lui seul, qui succède à Puget; et que les Bourgeois de Calais sont de la même famille illustre que les Cariatides de l'Hôtel de Ville de Toulon.
Car, on ne s'en rendit peut-être point compte exacte-
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ment, quand le modèle en plâtre des Bourgeais de Calais fut exposé dans la galerie Georges Petit, en même temps que des peintures de Claude Monet, et à côté d'autres œuvres de Rodin, telle la statue de Bastien- Lepage.
Il y eut quelque émoi parmi les visiteurs ; mais combien peu d'entre eux purent analyser les sensations qu'ils subirent !
On sait, en efifet, ce que valent ces foules de dilettantes et de dames qui s'abattent à jour fixé dans des salles de marchands de tableaux ! Elles viennent là sans éducation préalable, et elles n'y apportent, en outre, aucune espèce d'intelligence. On le vit bien quand on organisa à l'Ecole des Beaux- Arts une exposition d'Eugène Delacroix ; et, presque à côté, dans un bâtiment voisin, une autre exposition, celle-ci consacrée à Bastien-I^epage. Tout le succès fut pour ce dernier peintre, et J.-K. Hiiysmans raconta cette aventure en ces termes :
« Les expositions de Delacroix et de M. Bastien-Lopage se touchaient ; les dames qui, comme chacun sait, s'intéressent vivement à la peinture — et la comprennent autant que la littérature — ce qui n'est pas peu dire ! — passaient, sans sourciller, de l'exposition des Beaux-Arts à l'exhibition de la maison Chimay, et regardaient avec une admiration égale Y Entrée des Croisés à Conslantinople de Delacroix et les bouvières d'opérettes costumées par le Gré\'in de cabaret, par le Siraudin de banlieue qu'était M. Lepage. Les rengaines sévissaient : tt On admire le beau où qu'il se trouve. Parce
« que Delacroix fut un grand peintre, est-ce une raison « pour que M. Bastien n'en soit pas un autre ?» Et personne, non, personne ne tressaillait devant cette ridicule familiarité d'un office et d'un salon, devant cet incroyable coudoiement d'un laquais et d'un maitre ! «
Cette fois, à vrai dire, on n'avait fourni, à la galerie Georges Petit, aucun moyen de comparaison entre Rodin et un autre sculpteur. Il était le seul statuaire présent, et il fallut bien faire en sorte de « comprendre ». On ne comprit point ; mais on poussa quelques cris d'éloges qui compensèrent les sottises exprimées à haute voix par de sots banquiers, avoués ou marchands de nouveautés, qui regrettaient, sans pudeur, l'absence de M. Mercié.
D'ailleurs, c'est de cette façon-là que Rodin a toujours pris contact avec les visiteurs mondains : en les stupéfiant ou en les faisant ricaner. « L'impopularité est une marque d'aristocratie ! » a dit Baudelaire ; or, Rodin est toujours impopulaire. On l'admire quelquefois, on le redoute toujours. Quand il arrive au Salon avec ses œuvres, les membres du Comité, eux-mêmes, ont un frémissement. Quelle place va-t-il encore exiger ? La première !
Et ils sont contraints de se rendre compte qu'il est le Salon, tout le Salon ! Si, par de bas complots, de sournoises attaques, ils arrivaient à obliger Rodin à ne plus exposer, c'en serait fait de leur groupement. Ils ont bien vu cela jusqu'à ^é^'idence ; et ils ne peuvent mieux faire que de se révolter... en dedans !
CUIM4.-K. I