‹ Le vrai RodinChapitre 8 sur 15 · L'HOMME DES PREMIERS AGES · texte numérisé non relu

L'HOMME DES PREMIERS AGES

Pourtant, Dieu sait que Rodin n'accable pas de nombreux « envois » les Salons. Depuis pas mal d'années, il se contente d'exposer mie statue, un fragment ; et c'est tout ! Mais c'est formidable et l'on ne voit que celai

Et cherche-t-il à frapper par le volume, par la masse ? Non, certes. Il a des groupes magnifiques qu'il ne veut pas montrer, qu'il a l'air de tenir en réserve pour les belles années de l'avenir.

Fit -il des statues équestres, d'encombrantes statues équestres ? Non. Une merv'^eilleuse esquisse du Général Lynch, réduite ; et c'est tout ! Feu Barrias, de l'Institut, était, lui, un véritable entrepreneur avec son Monument à Victor Hugo, cette honte ! et, de même, ce Morice qui installa, sur la place de la République, un gigantesque encrier que garde un lion-bobèche, arrêté devant l'urne du suffrage universel !

Oui, combien d'esquisses, combien d'inégalables œuvres que Rodin n'a jamais voulu montrer au public. Dois-je signaler, par exemple, son Monument du Travail, dont l'idée première est de M. Armand Dayot, qui la proposa au sculpteur Jules Desbois, et que celui-ci offrit à Rodin, comme au plus digne. De ce beau projet, M. Gabriel Mourey donna, dans les termes suivants, une éloquente description, qu'il con\-ient de reproduire ici :

« N'a-t-on pas oublié, à travers les agitations et les angoisses de ces derniers temps, certain projet d'un Monument du Travail que M. Armand Dayot souhaitait.

il y a quelques mois, de voir s'élever, à l'aube du prochain siècle, comme une glorification de l'effort humain? On courut interviewer tous les sculpteurs plus ou moins dignes de ce nom ; ils s'enthousiasmèrent et l'on put un moment fonder des espérances de réalisation. L'œuvre étant au-dessus des forces d'un seul homme, un groupement d'artistes s'imposait ; mais toute collaboration — encore que l'on ait souvent eu l'exemple du contraire' — nécessite une entente. Or, comment concilier les tendances, les aspirations, les goûts sinon opposés, différents du moins, de tant de p2r3onnalité3 isolées ? L'abnégation est une vertu que pratiquent peu les artistes modernes, et ce n'est plus la foi qui les unirait, comme au moyen âge, pour une œuvre d'art collective ; on ne construit plus de cathédrales aujourd'hui. Si séduisant qu'il pût paraître, le projet fut donc abandonné.

|(( Mais aucune idée belle ou généreuse ne demeure inféconde. Au lendemain de cette lutte qu'il eut à soutenir avec son B.ilzac contre l'ignorance, le parti pris et la sottise, Rodin la sentit germer en lui. Célébrer le travail, glorifier l'effort, devait tenter cet infatigable travailleur. Il chercha, il chercha, et il trouva, et j'ai eu la joie de le voir, hier, dans son atelier de la rue de l'Université, découvrir la première maquette du Monument du Travail.

« S'il y a quelque enseignement à tirer d'un monument consacré à la gloire du travail, s'est dit Rodin. il faut (jue chaque partie en soit visible ; il faut que ce monument, après avoir étonné et attiré le regard par son ensemble, satisfasse par chacun de ses détails la curio-

site et rende tangibles les leçons qu'il contient. Une colonne, comme la colonne Trajane ou la colonne Vendôme, a pour elle la noblesse et la beauté de l'ensemble, mais qui donc a jamais vu les bas-reliefs qui s'enroulent autour d'elle ? A peine peut-on discerner ceux de sa partie inférieure. Donc, si l'on fixait autour de cette colonne un clu-min en spirale d'où la \'ue pourrait aisément contempler les sujets qui la décorent et si l'on enfermait le tout dans une tour ajourée, dans une tour à arcatures légères par où la lumière pénétrerait largement, et qui rendrait plus séduisant encore l'aspect extérieur du monument, il semble que toutes les difficultés seraient vaincues.

« Par une porte que gardent des figures du Jour et de la Nuit, symbolisant l'éternité du travail, on pénètre sous la tour : une vaste chambre est réservée aux métiers qui extraient des entrailles du monde les matières premières. En larges bas-reliefs d'une facture brutale presque, d'une sculpture synthétique à grands plans, afin de les rendre plus lisibles dans le demi-jour qui règne là, est dépeinte la vie des mineurs, des scaphandriers, les sombres et périlleux labeurs de la terre et de la mer.

a Puis l'ascension commence. Le coHmaçon s'enroule de droite à gauche. A mesure que l'on monte, le travail s'affine, les métiers moins grossiers apparaissent, ceux où l'esprit prend le plus de part. D'un bas- relief à l'autre, le sujet change ; une sorte de cariatide-corbeau SNTithétisant chaque métier les sépare et supporte le plafond. Montez jusqu'au sommet ; là-haut, c'est la pensée pure qui réside, le métier le plus noble, représenté par l'ar-

uO LE VRAI RODIN

tiste, le poète, le philosophe. Puis, couronnant le monument en plein ciel, posés sur l'extrémité de la colonne qui, maintenant dégagée de la tour, s'élance vers l'azur, deux génies, deux bénédictions, versant sur le travail l'amour et la joie, car c'est d'amour et de joie, malgré toutes les douleurs et toutes les haines, qu'est fait le travail.

« Quant aux proportions du Monument, quoiqu'elles ne soient nullement arrêtées dans l'esprit de Rodin, il convient d'en parler. La colonne elle-même aurait à peu près le diamètre de la colonne Trajane, c'est-à-dire de 3 à 3^,50 ; le promenoir en spirale serait large d'environ 2™, 50 ce qui fait en tout 8 mètres de diamètre. Quant à la hauteur, elle resterait soumise au plus ou moins d'importance que prendrait l'œuvre, mais il faut compter une dizaine détours de spirale de 2^,50 à 2",8o de haut. La dimension des bas-reliefs serait celle de la frise des Panathénées et ils seraient éclairés de la même façon. H va sans dire que toutes les figures du monument sauf les figures symboliques du Jour et de la Nuit et des deux Bénédictions, porteraient le costume moderne, représenteraient le travail tel que nous le voyons chaque jour se- manifester autour de nous.

« Tel est le rêve de Rodin. Rêve de grand poète et de grand artiste. Rêve d'un grand amoureux de la vie. Puisse-t-il être mis à même de le réaliser, non par lui-même seul — car la tâche matérielle est trop lourde — mais avec l'aide d'un groupe d'artistes choisis par lui, et qui accepteraient le plan général de son œu\Te, tout en conservant leur indépendance d'efforts ! Voilà

LE PEUPLE DES STATUES li;

une belle occasion pour l'Etat de montrer que ce n'est pas en vain qu'un grand artiste peut avoir de grandes idées. »

Ah ! bien oui ! l'appel généreux de M. Gabriel Mourey ne fut même pas écouté ! Nulle solitude n'est plus aride que celle que l'on fait autour du génie ; et tous les cris que l'on pousse pour qu'il se manifeste plus aisément, ce n'est pas l'Etat qui a pour mission de les entendre.

Ni l'Etat, en conséquence, ni les sculpteurs, du reste, ne souscrivirent au vœu si noblement exprimé par M. Gabriel Mourey ; et Rodin. après de nombreuses tentatives, dut abandonner la réalisation de ce beau projet.

J'ai vu, à Meudon, l'esquisse en plâtre de ce Monument du Travail. Elle se dresse dans un coin du vaste hall, qui contient taiit d'autres œuvres ; et la poussière, lentement, semble la voiler de résignation. Oui. c'est encore une admirable chose perdue, parce que le règne du suffrage universel ne réalise pas les rêves des artistes de génie. Et c'est compréhensible ! Que peut-on demander, en effet, à des gens uîiiquement préoccupés d'affaires, de dois et de vols, et que la politique, seule, réussit à agiter comme des convulsionnaires ?... Et puis, je l'ai déjà dit, un directeur des Beaux- Arts (un mot et une chose saugrenus !) doit contenter une foule de médiocres, commander un amas de statues, un lot de toiles, afin que le suffrage utiiversel (toujours lui!) soit satisfait ! il n'y a rien à répoudre à cela ! Le génie est haïssable !

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Les gens de la Chambre aboyaient assez chaque fois que M. Dujardin-Beaumetz avait à défendre les achats d' œuvres de Rodin qu'il avait faits — au prix du bronze ! Les députes hurlaient comme si l'on avait tenté de toucher à leurs quinze mille livres de rente. Ils faisaient aussi des mots ; ils s'égayaient. L'un disait : « Si l'on achète telle œuvre de M. Rodin, alors, il faut défalquer le prix des bras, puisqu'ils manquent ! » Un autre : « M. Rodin est un Turc ; il ne fait que des massacres ! » — et des rires bru3'ants secouaient tous les bancs ; cependant que le président, feu Henri Brisson, la mine lugubre, déplorait ces « querelles byzantines », en songeant à la question bien plus vitale du cléricalisme !

Le cléricalisme ! Rodin, aussi, y songeait, à sa façon. Il avait dit, un jour : c Ah ! combien elles sont johes les églises de villages, avec leurs allées de tilleuls, plantés tout autour ! »

IL y a pas mal d'années, vivait un sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, qui n'était, à tout prendre, ni plus sot ni plus intelligent que tous ceux qui lui ont succc<lé. Ce qui le recommandait surtout, c'était un réel besoin de justifier son existence ou mieux sa fonction. Pour cela, il se révélait très actif et, chaque jour, il faisait parler de lui.

Bien entendu, comme il sied, l'Institut était pour lui un Temple, peuplé de dieux et de demi-dieux. L'Art Officiel, par deux majuscules, se présentait, à ses yeux, sacro-saint : Jouffroy, Dumont, Thomas, grands lamas de la Sculpture, seuls, comptaient, dès qu'il cherchait un ou des successeurs à Pradier et autres Clésingers. Mais, néanmoins, quand un autre nom que ceux-là bourdonnait un peu trop à ses oreilles, il se décidait à « chercher à savoir » ce que valait ce nouveau veim.

C'était ainsi que le sous-ministre Turquet avait appelé auprès de lui Rodin.

Il y avait bien la fâcheuse histoire de VAgc d'airain : le soi-disant moulage sur nature de la statue tout entière. Mais l'Institut, représenté par Paul Dubois et Fal-

guière, s'était prononcé : on avait renvoj'é Rodin des fins de la suspicion, et capable de modeler la fameuse statue.

Tout était donc pour le mieux, et Turquet, pour se punir de son indécision tatillonne — est-ce qu'il n'avait pas pris, par surcroît, des renseignements sur Rodin durant son séjour en Belgique ? et n'avait-il pas demandé comment ladite statue avait été faite ? — Turquet avait, coup sur coup, acheté l'Age d'airain et le Saint Jean.

Cela, malgré, bien on pense, les cris et les fureurs de l'Institut. Il est vrai que le ministre Antonin Proust se tenait derrière Turquet ; et Proust n'aimait ni l'Institut, ni l'Ecole des Beaux- Arts, comme j'ai déjà eu le plaisir de le dire

« Couvert » par son ministre, selon l'étonnante expression administrative, Turquet, alors, fut pris de délire. Acheter des œuvres à Rodin, ce n'était pas assez ; il fallait lui commander une œuvre, spécialement.

Rodin, pressenti, accepta ; et il ne fit point attendre sa réponse. Il ferait la Porte de l'Enfer, de Dante. On l'avait accusé de moulage sur nature ; eh bien ! il exécuterait une foule de petits personnages, pour déjouer cette fois tout propos calomnieux. A la rigueur, on peut encore réduire une figure moulée sur nature, mais une centaine ! c'était bien impossible ! Et Rodin se mit à l'œuvre.

Pour qu'il pût exécuter sa commande, on lui donna un atelier au Dépôt des Marbres, sis rue de l'Université, au no 182.

Ce Dépôt des Marbres est un très vain immeuble de

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