AVERTISSEMENT
L'œuvre que nous présentons au public est une restauration du célèbre Mis ter e de la Passion d'Arnoul Greban, « le plus beau monument, dit M. Paulin Paris, de notre ancienne littérature dramatique », le mystère type d'où sont sorties, remaniées, toutes les versions représentées aux quinzième et seizième siècles à Paris, Rouen, A alencicnncs, Troyes, et dans les principales villes de France.
Nous disons restauration, car Fœuvre intégrale a été publiée en 1878 par MM. Gaston Paris et Gaston Raynaud, et nous tenons à rendre hommage et reconnaissance à ces maîtres éminents, comme au regretté M. Petit de Julleville, qui voulut bien nous honorer de ses encouragements et de ses conseils.
Mais, avec ses 34575 vers, Tampleur et la diffusion du sujet qui embrasse le drame entier de la Rédemption depuis la chute des mauvais anges et celle de l'homme jusqu'à l'Ascension de Jésus-Christ, avec la lourdeur fréquente de son dialogue et la forme souvent trop archaïque du mot et de l'orthographe, l'œuvre originale est difficile à comprendre et à goûter sans une culture spéciale.
Nous avons voulu vulgariser ce chef-d'œuvre de notre art dramatique du moyen âge, en en présentant, sous une forme claire et concise, les beautés de premier ordre, dégagées de toutes les scories qui ternissent leur éclat. Car il y a de véritables joyaux de pensée, de verbe, et même de lyrisme que cet art primitif laisse enfouis parmi des choses sans valeur.
Nous avons donc cherché à faire une sorte d^ anthologie du Mislère de la Passion, en rapprochant tous les passages remarquables à des titres divers, en les mettant en lumière, et en les réunissant par un lien dramatique assez fort i)our composer une pièce loj^ique, vivante et représeuiahle.
L'œuvre était périlleuse, car une adaptation proprement dite eût été un sacrilèj;e, ou tout au moins une œuvre sans valeur aux yeux des lettrés, et le modernisme, même à dose infinitésimale, en eût gâté toute la saveur. Nous avons donc, en principe, soigneusement conservé la couleur du temps, le texte et l'orthographe, ne les atténuant que dans un cas de difficulté trop ardu 'pour le lecteur ou le spectateur.
D'autre part, de cet immense et désordonné édifice il fallait faire quelque chose d'habitable et dont la ligne pût s'embrasser d'un coup d'œil, sans que le raccord ou la transition fussent visibles : c'est ce travail qui a été le nôtre. Et si, parfois, un fragment de cette architecture manquant, nous avons été obligés de le refaire, c'est avec conscience, discrétion et piété, avec le même scrupule archéologique que les restaurateurs de musées les plus circonspects, que nous l'avons refait et recouvert de la patine du temps.
L'œuvre ainsi nous paraît former un drame plein de mouvement scénique, de vie et de réalisme aussi bien que d'onction évangélique, capable de donner au public une idée des mystères du moyen âge.
Le Mistère de la Passion fut composé vers i4r)î>, en collaboration avec son frère Simon, par Messire Arnoul Greban, notable bachelier en théologie, plus tard chanoine du Mans, « à la requestc d'aulcuns de Paris », dit le manuscrit, et représenté avec un immense succès dans cette ville et les principales de France. Il fut remanié, en i486, par Jean Michel, à qui nous avons emprunté certains passages, dignes d'être mis à côté de Greban. Les représentations de mistères durèrent jusqu'en i555.
Celles de la Passion duraient quatre journées, qui correspondaient à la division du Mistère : les préludes
de la Rédemption et la Nativité; la vie publique de Jésus; la Passion; la Résurrection^. Nos pères, on le voit, étaient des spectateurs doués d'une patience aussi robuste que leur foi.
Les célèbres Confrères de la Passion jouaient leurs mistèrcs sur les tréteaux des foires, avec la mise en scène la plus primitive.
Tout le monde connaît la curieuse disposition scéiiique qui représentait simultanément : le ciel, la terre, les enfers ; et sur la terre elle-même, côte à côte, les lieux les plus divers du drame, la maison de Gaïphe, de Pilate, d'Hérode, de la Vierge, la grotte de Bethléem, le Calvaire, la mer elle-même, et les personnages passant, selon les nécessités scéniques, d'un à l'autre compartiment. Nous avons tenu compte de cette indication dans la mesure où peut la supporter un public moins naïf que celui du quinzième siècle, et pour que, sans difficulté, notre rédaction du Mistère de la Passion puisse être représentée aussi bien sur un théâtre ordinaire que dans une salle dépourvue d'accessoires, ou même, ce qui serait Tidéal, dans le plein air, comme aux temps anciens.
Une des curiosités aussi de ce théâtre est que tout le drame, pensée, langage, mœurs, costumes même, est rapporté, non au temps de Jésus-Christ, mais à la couleur locale du quinzième siècle.
Sauf les personnages hiératiques, Jésus, Notre-Dame et les apôtres, qui gardent le costume conventionnel, les archers, « tirants », sont vêtus en hommes d'armes, Pilate en prévôt du temps, etc.
Ce dédain de la couleur locale, qui nous surprend, se retrouve, du reste, à cette époque de grand art qui est le classique dix-septième siècle. Cela est-il bien une note d'infériorité esthétique? et, au fond, l'essence même de l'art n'est-elle pas d'accommoder des idées et des sentiments éternellement vrais aux milieux passagers où ils évoluent?
1. Nous avons déjà extrait de la première journée un niistjre de la Nativité intitule Pastorale de Noël.
La musique de scène du jeune cl éniiuenl maître, M. Xavier Leroux, qui accompn^nera le Misière, sera en parfaite harmonie avec son archaïsme, autant qu'il est possihlc de se rapprocher d'une époque où la musique, dans son enfance, n'élail jruère encore que du plain-chant.
Li:s AriKins.