SCÈNE VII Miss CÉCILE, JONES
MISS CECILE
Bonjour, mon frère.
JONES
Ah! te voilà, ma sœur. Il me paroit que tu as bien dormi ; tu as le teint d'une fraîcheur admirable.
MISS CÉCILE
Va conter tes fleurettes à quelques-unes de tes Maîtresses, ou plutôt garde-les pour la jeune personne qu'on te destine pour femme, et dont je viens te parler.
JONÉS.
N'est-ce pas la fille de Tompson, le Boucher ?
CÉCILE
Oui, miss Charlotte elle-même.
Il y a une si grande différence dans nos professions, que je crains que nous ne sympathisions point ensemble.
CÉCILE
Elle est mon amie; je t'assure qu'elle a un caractère excellent.
sensible 53
JONES
Je ne me sens pas de goût pour elle.
CÉCILE
L'amour viendra quand tu auras fait connoissance. Songes, d'ailleurs, que c'est nous allier d'une manière fort honorable.
JONES
Elle est si maniérée, que je crains qu'elle ne me donne des vapeurs, le spasme, la consomption.
CÉCILE
C'est une mauvaise défaite, et je devine tes raisons; tu as le cœur pris pour une autre. Je crains bien que ce ne soit une fille intéressée ; car mon père te fournit de l'argent, je te donne tout ce que j'ai, et tu n'as jamais le sou. J'ajouterai encore à ces justes reproches, que tu travailles avec mon père le moins que tu peux, et les nuits que tu lui fais faux-bon, tu ne rentres qu'à quatre ou cinq heures du matin. Les gens qui viennent te chercher sont faits comme des bandits ; je tremble toujours qu'ils ne t'engagent dans quel« que affaire fâcheuse, qui compromettroit notre repos et notre bonheur.
Je ne vois que bonne compagnie : on se trompe à la mine de nos plus illustres Milords, quand ils courent en chenille. J'aime ce plaisir, il est vrai ; mais ce goût est de mon âge. Quand le feu des pas-
sions s'amortit, l'on prend une femme qui paie nos dettes, et se trouve encore trop heureuse d'avoir les restes de nos affections.
CECILE
Oui, beaucoup de Jeunes gens de famille, quand ils se décident enfin pour le mariage, ont tout l'air de vieux barbons ; et il ne faut pas s'étonner si tant de femmes huppées, après la cérémonie des noces, cherchent de vrais maris : c'est que réellement elles n'en ont point.
JONES
Elles doivent être sages et ménagères. Pour nous autres garçons, nous devons ne songer qu'à nous réjouir, surtout quand nous avons des pères assez complaisants pour travailler Jour et nuit à nous amasser du bien.
CÉCILE
Voilà une fort bonne morale.
JONES
Assurément. Bonjour, ma petite sœur ; Je vais me parer avec soin pour assister à cette belle entrevue, où ma mère veut que Je représente. Je crois que J'y ferai une sotte figure : n'importe, il ne faut pas la courroucer.
CÉCILE
Tu lui as promis d'y venir ; ainsi, ne manque pas à ta parole.
sensible 55
JONES
Compte-sur-moi Une chose m'embarrasse;
j'ai quelques dettes criardes à payer; qui m'empêchent même de paroître dans le voisinage. Je n'ai point assez d'argent : ne pourrois-tu pas, toi qui es si bonne, me prêter une petite somme? Je te la rendrai fidèlement après la noce.
CÉCILE
Je n'ai que trois guinées : je veux bien te les prêter, mais à condition que tu me les rendras exactement.
JONES
(// prend l'argent.) Je t'en donne ma parole. L'aimable petite sœur ! Adieu, ma bonne amie.
(// sort.) cÉctLÉ seule.
Ces libertins-là ruineroient une maison des plus opulentes. Au reste, on est encore trop heureux quand ils ne font pas d'actions capables de déshonorer une famille. Je redoute toujours les coteries que fréquente mon frère ; et j'espère qu'une femme sensée pourra parvenir à le rendre plus sage.
(Elle sort.)