SCENE PREMIERE
William, mistriss sentfort, tompson, mîstrîss
TOMPSON, miss CHARLOTTE, mîSS CECILE {Us SOtlt
tous assis en demi-cercle autour d'une table, et boivent du thé et de l'eau-de-vie.)
MISTRISS SENTFORT.
Je suis fort étonnée que mon fils ne soit point encore arrivé ; il témoignerait beaucoup plus d'empressement, s'il avoit le bonheur de connoître davantage la jeune Miss qui lui est destinée.
MISTRISS TOMPSON.
Peut-être que votre fils ressemble à la plupart des jeunes gens, qui n'aiment guère à se soumettre au joug du mariage.
TOMPSON.
Ils obéissent enfin ; et une épouse aimable leur fait bientôt oublier tous les objets qui les entraînoient vers la dissipation. J'en puis juger par
58 Le Viiidan geur
mon expérience ; quoique je fusse un égrillard, Mistriss Tompson sut me fixer dans sa boutique.
WILLIAM
Miss Charlotte aura le même pouvoir sur le cœur de mon fils, auquel j'ai tâché de donner de bons exemples et une bonne éducation, afin qu'il se distinguât dans mon pénible métier, et remplît un jour ma place avec honneur.
MISS CHARLOTTE
Je ne vous cacherai pas, monsieur William, que j'avois quelques répugnances pour votre profession ; mais l'estime dont vous jouissez, m'a fait surmonter un dégoût qui m'a paru ridicule.
H MISS CÉCILE
Je conviens que la profession de mon père n'est pas séduisante; mais si l'on juge du mérite des choses par leur utilité, il faut convenir aussi qu'il est peu d'états plus nécessaires que le sien dans la société, et qui exigent plus de courage : peu de gens ont l'âme assez forte pour le soutenir. Un Citoyen n'est-il pas généreux quand, pour le bien commun, il fait ce que les autres ne voudroient, ni ne pourroient faire ? Mais on ne s'attache qu'à ce qui brille, et l'on méprise ce qui produit un bien sans éclat.
TOMPSON.
Heureusement le bénéfice dédommage des préju-
sensible 59
gés auxquels on est en butte ; et, dans le siècle où nous sommes, l'argent console de tout : il n'est ni laideur ni avilissement qui empêchent de trouver un parti, quand le son des écus tinte aux oreilles.
WILLIAM
Tandis que nous sommes sur le rang que nous tenons dans la société, s'il vous faut parler vrai, votre métier, mon cher Tompson, n'est guère plus agréable ni plus estimé que le mien. Vous êtes toujours environné de sang et de carnage, et souvent vous n'êtes pas non plus en trop bonne odeur.
HISTRISS TOMPSON.
Ah ! monsieur William, quelle comparaison ! Nous nous employons pour nourrir les citoyens.
Eh bien mon état est une suite nécessaire du vôtre.
TOMPSON.
Laissons cela, parlons plutôt du solide établissement, que vous prétendez faire à l'unique héritier de vos travaux.
WILLIAM
L'argent n'est pas la seule chose désirable que je donne à mon fils en mariage ; ma profession n'est point attrayante, j'en conviens ; mais c'est un état libre, je l'ai toujours exercé avec honneur, et personne ne m'arracheroit un seul cheveu de la tête.
6o Le Vuidangeur
MISTRISS TOMPSON.
Nous en sommes persuadés Mais venons au
fait : combien donnez-vous à votre fils?
WILLIAM
Mon fils est un grand garçon, bien fait, robuste, qui sait l'arithmétique, et qui est très habile dans mon art.
TOMPSON.
Tenez, l'ami William, les pères, quand ils marient leurs enfants, croient toujours que leurs pièces d'une couronne valent une guinée, et que celles des autres valent à peine un sheling. Si votre fils est grand et bien fait, ma fille est aussi fort gentille, et fera bonne ménagère : ainsi traitons sans égard pour les qualités personnelles.
Volontiers. Eh bien, je donne à mon fils trois cents livres sterlings, et je lui assure mon fonds dont il lui sera facile de tirer un grand parti.
MISTRISS TOMPSON.
On m'avoit dit qu'il auroit quatre cents livres Sterlings. Il faut faire un petit eifort en faveur du préjugé que vous avez contre vous, l'ami William Sentfort.
WILLIAM
Combien donnez vous donc à votre fille ?
sensible 6i
TOMPSON.
Moi? deux cents livres sterlings, et un petit trousseau des mieux conditionnés.
WILLIAM
Ce n'est point assez, il faut aller jusqu'à trois cents guinées.
TOMPSON.
J'y consens, en votre considération ; mais à condition pourtant que de votre côté vous irez jusqu'aux quatre cents.
WILLIAM
Il faut bien faire un effort. Allons, touchez-là. Nous boirons, en dînant, le vin du marché. {Aux Dames Tompson.) Vous y consentez, Mistriss ?
MISTRISS TOMPSON.
Avec beaucoup de plaisir.
Je vais, de ce pas, chez Monsieur Trafiquet, mon Notaire ; il a ma pratique, j'ai la sienne ; nos conventions seront bientôt rédigées. (// sort.)
MISTRISS SENTFORT.
Je ne conçois pas ce qui peut arrêter mon fils : ce sont sans doute les apprêts d'une entrevue où il veut paroître avec distinction.... Mais le voilà.... comme il est fait.... Je n'en reviens pas !...