SCÈNE IV
Miss ARLOWE, JONES, RicHELiNG, CH uniforme de soldat de la Marine^ son chapeau enfoncé sur
les yeux^ une longue épée qui traîne presque jusqu'à terre et ayant enfin tout l'air (Vun coupC" jarret.
JONES, courant au devant de Miss arlowe.
Est-ce bien toi, ma chère amie ? Par quel heureuse aventure es-tu parvenue jusques-ici ?
MISS ARLOWE
Ahl mon cher Jones, nous avons un étrange événement à te conter. Tu me vois encore tremblante, et pénétrée de rage et de douleur.
Que t'est-il donc arrivé?
RICHELING.
Ecoute : tu me vois aussi saisi d'indignation, et tu partageras notre juste fureur.
MISS ARLOWE.
Tu connais cet indigne Hermann ?
JONES
Oui, je me propose de lui couper les oreilles.
MISS ARLOWE.
Apprends que le misérable est venu chez moi en jurant d'une manière épouvantable. Il dit que tu lui as fait une insulte et il menace de f exterminer. J'ai voulu vainement le rendre plus calme ;
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il n'a paru se radoucir, que pour se jeter à mes genoux, les yeux tout en feu, et me protester qu'il ne t'épargnerait qu'à la condition que je consentirais à te chasser de chez moi. J'ai résisté à toutes ses prières, qu'il renouvellait, en prenant tantôt un air attendri, tantôt en frappant du pied, et en faisant retentir ma chambre de ses imprécations. Enfin, me trouvant insensible à ses caresses et à ses menaces, il allait peut-être outrager ma vertu, lorque mes cris ont fait accourir Monsieur Richeling, qui, heureusement, venait en ce moment pour me voir.
RICHELING.
Dans le bouillonnement de ma colère, je vous aurais vengés sur-le-champ l'un et l'autre; mais j'ai craint de faire chez Miss un dangereux éclat, dont les suites auraient pu nous devenir funestes à tous : il est bon de savoir quelquefois se posséder... d'ailleurs, le drôle est vigoureux.
JONES
Ah, le monstre ! insulter ma Maîtresse ! s'en prendre à ce que j'ai de plus cher au monde! Je punirai son insolence^ ou il aura ma vie.
MISS ARLOWE.
Il dit qu'il sait assez de choses de toi, pour te faire pendre .
JONES
11 est de son intérêt de garder le silence.... Mais je l'empêcherai bien de jâser.
RICHELINQ.
Tu n'auras qu'à bien prendre ton tems et profiter ensuite de ton avantage: ce coquin-là doit être attaqué avec précaution. Parce qu'il est robuste à la lutte et parce qu'il excelle dans l'art de l'escrime, il a l'insolence d'insulter jusqu'à ses meilleurs amis; il vole même avec audace, toutes les fois qu'il se croit le plus fort. Il n'y a que huit jours que je m'associai avec lui dans une 'partie de jeu, contre des Français nouvellement débarqués à Londres; c'était de l'argent sûr, car ils étoient tout neufs ; cependant, s'il eût perdu, je l'aurois remboursé de moitié ; il gagna dix-huit guinées et il ne voulut jamais m'admettre à la participation du gain. Il fallait se couper la gorge; j'aimai mieux céder, que de faire peut-être un mauvais coup.
JONES
J'irois, dès cet instant, le chercher; mais je suis retenu par une affaire importante.
MISS ARLOWE.
Nous venions cependant pour t'amener avec nous.
JONES
Je ne puis sortir que ce soir, à cause de certains embarras.
MISS ARLOWE.
De quoi s'agit-il donc?
JONES
Je n'ose te le dire.
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RICHELING.
Dois-tu avoir quelque chose de caché pour nous?
JONES
Non; mais je....
MISS ARLOWE.
Parle, ou je me fâche.
TOHES.
Tu le veux absolument ?
MISS ARLOWE.
Oui, oui, te dis-jel
Eh bien, apprends qu'on s'occupe ici de mon mariage; j'ai déjà vu la future, et....
MISS ARLOWE.
Quoi, perfide! tu veux donc sérieusement te marier, et me quitter pour toujours ?
JONES
La nécessité cruelle m'en fait une loi ; je n'ai plus au monde d'autre ressource.... Il y auroit cependant un moyen de ne jamais nous séparer. Veux -tu que je passe dans le pays étranger ? Es-tu dans le dessein de m'y suivre ?
MISS ARLOWF,
J'y consentirois volontiers; mais tu n*as point
d'argent, et ta profession est très peu lucrative, quand on n'est point assez riche pour se faire Maître.
JONES
Ecoute, j'emporterai d'ici le [plus d'argent qu'il me sera possible.
RICHELTNG.
Excellent projet !
MISS ARLOWE.
Et quand tu auras dépensé tout ce que tu auras pris, que deviendrons-nous ?
Ma foi, je n'en sais rien... Tu conçois donc que je suis forcé de consentir à mon mariage? Si je m'obstine à rester garçon, une dure captivité sera mon lot dans quelqu' Hôpital ; ainsi, je ne puis te conserver mon cœur, qu'en engageant en apparence ma liberté à une autre.
MISS ARLOWE.
Il faut donc que j'y consente. Mais si l'amour doit être le prix de la fidélité, tu n'aimeras jamais ta femme autant que moi.
JONES
Non, et je t'en donnerai journellement des preuves; l'abondance dont je te ferai jouir t'assurera de ma tendresse... Il est prés de trois heures (i)
(i) Tous les Anglais, du moins les habitans de Londres, ne dînent qu'à quatre heures.
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je vous conseille d'aller faire un tour au Parc; lorsque je serai habillé, je tâcherai d'aller vous y joindre, pour un moment.
MISS ARLOWE.
Nous serons dans la grande allée.
JONES
Ah I si j'y rencontre l'infâme Hermann, dans la rage et le désespoir qui m'animent, je l'étrangle à vos yeux.
RICHELING.
Je te seconderois de bon cœur.
Je crois appercevoir mon père : allez vite m'attendre où nous sommes convenus.
Miss ARLOWE.
Au revoir, mon cher Jones ; songes que loin de toi, je compte tous les instans.
RICHELING.
Sur-tout, ne nous fais point croquer le marmot. (// sort en baisant plusieurs fois la main de Miss Arlojpe, qui à Vair de s'y prêter avec complaisance et Jones ne s'apperçoitpointdece manège),
jONESj seul.
Puisque le Diable me contraint à me marier,