SOUS LA TOURMENTE
Pied à pied devant l’ennemi surgissant par toutes les frontières, pénétrant par toutes les fissures de la France épuisée dont le sol craque sous le poids des hommes et des canons, les débris des grandes armées françaises reculent en disputant ville à ville, rivière à rivière, leur terre en deuil. C’est la fin de la fabuleuse épopée. Tous les peuples que le talon de Napoléon pétrissait depuis quinze ans, tous, ardents, enfiévrés par la lutte, couvrent de leurs fourmillants bataillons le sol de cette France naguère reine des batailles. Avec les morceaux réunis de plusieurs régiments de la jeune garde écharpés dans les champs de carnage d'Allemagne et de France, avec des bataillons d’adolescents, enfants arrachés aux mères douze mois auparavant et qui ont déjà vu le feu de dix batailles, le colonel Frédéric Ponta bat en retraite de Ham sur Compïègne.
Le sort le ramène après vingt ans d’absence dans ce village qu’il a quitté un jour de Fan II avec l’espérance au cœur et qu’il n’a jamais revu. Vingt années ont passé pendant lesquelles il a participé à des triomphes inouïs, enlevé dix capitales et de son pas infatigable arpenté l’Europe, et le voici, comme son empereur, ramené au gîte par les baïonnettes étrangères.
Le Dix-neuvième Siècle.
Les petits soldats, maigres, harassés, la figure tirée, marchent pesamment dans la boue, enfoncés dans les lourdes capotes, les hauts shakos affaissés et ternis. Ce ne sont plus les brillants uniformes ni les beaux soldats des années précédentes, les uniformes sont usés, les hommes sont morts. Les officiers marchent silencieusement enveloppés dans leurs manteaux ; à l’entrée du village, le colonel Ponto rétablit les lignes de la colonne, il fait signe aux tambours de battre, et, derrière eux, dressé sur
un petit cheval à longs poils, il avance, le cœur étreint par une poignante émotion, dans ce village où il est né.
Au bruit du tambour, il sort peu de monde des maisons :
des enfants, des femmes, quelques vieux; depuis la frontière, Ponto ne traverse ainsi que des villages silencieux , aux grandes rues mornes ; malgré quelques victoires arrachées encore par des bandes gau¬
Jeune garde.
loises obstinées, le vent de la défaite souffle sur les plaines de France et la crainte des Cosaques fait se terrer les habitants.
Le colonel a beau regarder, dans le village natal, il ne reconnaît que des pierres ; enfin, sur la place, devant l’église, il fait former les faisceaux pour un repos de deux heures et envoie des vedettes sur la route aux deux bouts du pays. Tout à coup sa figure hâlée pâlit, derrière un cercle de paysans sortis des maisons, ses yeux ont aperçu enfin une figure connue. C’est une femme qui descend rapidement la grande rue, une paysanne d’une quarantaine d’annces, grande et forte, l’air avenant, une blonde d’une fraîche carnation, aux traits réguliers, encore belle dans la plénitude de l’âge. Les soldats ont alors une surprise, ils voient leur colonel descendre de cheval aussi vite que peuvent le permettre des rhumatismes rapportés de Russie, percer le cercle, saisir les bras de la paysanne blanche d'émotion et l’embrasser sur les deux joues.
— Frédéric, c’est vous, c’est toi, Frédéric! balbutie la paysanne, que Ponto est obligé de soutenir pour qu’elle ne défaille pas tout à fait.
— Dine ! Dine ! répète le colonel.
Sous la Tourmente .
C’est Dine, l’amie des jours d’enfance, celle que Frédéric devait épouser si les grands bouleversements ne s’étaient pas produits, c’est la petite paysanne qui l’a conduit jadis jusqu’à Noyon avec les réquisitionnaires de l’an II, celle qui pleurait, les bras désespérément accrochés à son cou en ce jour lointain du départ, celle qu’il n’a plus revue depuis et qu’il a laissée avec les terres à son frère Jean-Baptiste.
— Où est Jean-Baptiste? demande-t-il enfin.
Dine fait signe à un garçon d’une quinzaine d’années qui de loin regardait la scène, la mine effarée. Le garçon s’éloigne en courant.
— C’est un neveu? demande Frédéric.
— Oui, répond Dine.
Le colonel et la paysanne, sous les regards des soldats et des paysans, marchent côte à côte sans parler ; d’une maison que Frédéric reconnaît de loin, sort tout à coup un homme en tenue de travail, qui accourt en boitant, prend les mains du colonel et le regarde sans rien dire, sans oser l’embrasser.
— C’est toi, c’est toi! dit-il enfin, tu reviens donc?...
— Oui, mon vieux Jean-Baptiste, je reviens, mais pas pour longtemps, il faut que nous soyons à Compiègne ce soir, si nous ne trouvons pas les Prussiens devant nous...
Il n’y a presque rien de changé dans la maison natale, quelques réparations çà et là, un hangar pour les travaux de charronnage de Jean- Baptiste et c’est tout. Frédéric reconnaît même quelques vieux meubles.
Pendant que les deux frères causent d’une voix cassée par l’émotion, Dine a ramené trois garçons dont l'ainé compte une quinzaine d’années et deux petites filles et elle les jette dans les bras de cet oncle de qui tout le village leur a tant parlé. Après les premières nouvelles données, les questions, les exclamations, tous se regardent et tombent dans un silence attristé.
Le colonel Ponto songe avec mélancolie en regardant cette maison, cette femme aimée jadis et ces enfants, à ce qu’il aurait pu être si la terrible aventure de la Révolution n’était venue tout bouleverser, l’enlever au lopin de terre picarde qu’il cultivait, pour lui donner l’Europe entière à labourer de sillons sanglants et faire de lui, au lieu d’un paisible travailleur des champs, un colonel des armées impériales.
Quel changement! Combien d’autres, des millions d’autres, en France, en Allemagne, en Italie, dans les plaines brûlantes de l’Andalousie et
Le Dix-neuvième Siècle.
dans les steppes blanches de la lointaine Russie, ont eu comme lui, en même temps que lui, leur existence bouleversée, leurs rêves détruits, leurs espoirs tranchés, et, moins heureux que lui, ont été couchés sous terre avant l'heure... Combien, des amis levés en même temps que lui, ou connus dans ses premières campagnes, combien sont morts à l’aurore du siècle, fauchés en pleine jeunesse, en pleine vaillance !
Mais le colonel secoue la tète, il lui paraît inutile de se révolter contre le destin, il y a des générations sacrifiées. Il a confusément le sentiment d’une fatalité inéluctable qui pèse sur l’homme ; depuis longtemps se sont envolées les vagues idées humanitaires des premiers temps de la République, il ne croit plus guère à ces grands mouvements qui dans le sang et les larmes, à travers les résistances, préparent aux peuples un avenir
plus heureux ; non, il croit à la brutalité, au déchaînement de l’animal humain sous la direction de quelque grand carnassier supérieur, qui n’est au lond d’aucune race ni d’aucun pays et qui obéit lui-même à un instinct.
— Nous n avons que des neveux, nous autres ! dit-il en regardant les enfants de Dine.