CAMPAGNE DE FRANCE
S o u s la Tourmente .
— Allons, mon garçon, prête-moi ton fusil.
— Espérons qu'ils seront plus heureux que vous, répondit tristement Dine, et que vos guerres ne vont pas me les prendre aussi !
Le colonel jeta un regard circulaire autour de lui dans la petite pièce claire et gaie où tout respirait le calme et la paix, le travail et la prospérité.
— Je ne vois pas mon fusil, fit-il.
— Ton fusil d’honneur, dit Jean-Baptiste, Dine l’a caché.
— C’est juste, à cause de l'ennemi?
— Non ! fit Dine, l’ennemi n’était pas encore chez nous, il y a deux ans ! mais quand j’ai vu mes enfants grandir et les guerres continuer, toujours, toujours, et prendre tous les garçons dès qu’ils arrivaient à l'âge d'homme, ce fusil-là m’a fait peur et horreur à la fois ! Chaque fois
Le Dix-neuvième Siècle.
que mes yeux tombaient sur lui, mon cœur me sautait dans les flancs... Je l'ai caché ! Et tu m’en voudras peut-être, Frédéric, j’ai défendu à Jean- Baptiste d’en parler...
— Ah oui, dit Jean-Baptiste, tous les ans les garçons de la commune s’en vont, et jamais il n’en revient maintenant, sauf un de temps en temps avec une jambe ou un bras de moins ! 11 n’y a plus chez nous que des pères et des mères sans enfants ou des filles sans maris... C’est tout ce que ton empereur a laissé !...
— Mon empereur, dit Frédéric. Ah! j’ai fait comme les autres, je l’ai suivi avec enthousiasme autrefois, mais comme je me le reproche! 11 est à bas aujourd’hui et la France avec lui, je ne peux pas me retirer de la bagarre au moment suprême...
— On dit qu’il est pris, tant mieux, s’écria Dine, l’ennemi c’est lui ! Les tueries continueront tant qu’il sera là ! Cinq conscriptions l’année dernière et une cette année ! Tous les garçons depuis dix-huit ans ont été enlevés, il y en a qui se sont rachetés quatre fois et qui sont partis tout de même... Pourvu qu’il ne mange pas les miens!
— Regarde mes soldats, dit le colonel, il n’y en a pas dix qui aient plus de vingt ans !...
— Depuis la grande conscription de janvier 1813, à chaque appel les conscrits du pays font chanter la messe des morts et creuser une fosse dans le cimetière et tous l’un après l’autre y descendent, au milieu des pleurs de tout le monde, pères, mères, sœurs et frères dont le tour viendra bientôt. Après cette messe, ils trouvent sur la place les conscrits du canton qui en ont fait autant dans leurs villages, et tous partent en chantant :
Napoléon nous appelle,
Il nous faut mourir!
On entend le refrain s’en aller sur la route; il s'éloigne, il diminue, on pleure et c’est fini ! Jamais on ne les entendra, jamais on ne les reverra, jamais, jamais!
Ils restèrent encore silencieux. Puis le colonel, passant la main sur son front, se leva.
— Il faut partir ! dit-il.
— Déjà ! s’écrièrent Dine et Jean-Baptiste.
— 11 le faut !... Mais tout est fini maintenant, on dit Napoléon prisonnier et Paris pris... Encore quelques jours, quelques combats peut-être
Sous la Tourmente .
et les survivants reviendront... Que ferai-je? je n’en sais rien... je reviendrai ici vous revoir et revoir vos enfants... Allons, adieu !
Au dehors les petis soldats s’alignaient péniblement et les tambours exécutaient quelques roulements préparatoires sur leurs caisses.
Le colonel embrassa Dine, son frère et ses neveux, et, domptant toute émotion, d’un pas saccadé mais ferme, il sortit de la maison. 11 fut bientôt à cheval, il tira son sabre et fit un geste. Les tambours battirent et tout le détachement s’ébranla.
Un dernier regard en arrière avant de sortir du village, un dernier battement de cœur et ce fut fini. Jean-Baptiste et scs garçons marchèrent quelque temps à côté du colonel, mais à un kilomètre du village, celui-ci les força à rebrousser chemin. On pouvait à tout moment se heurter à l’ennemi qui de toutes parts marchait sur Paris.
A trois heures du soir la jeune garde arrivait en vue de Compïègne. Il était temps, la ville, dépourvue de garnison, était attaquée du côté de la forêt par une forte colonne prussienne.
Du pont sur l’Oise, barricadé, des volontaires et des gardes nationaux venus du fond de la Bretagne tiraillaient avec un parti de Cosaques.
Le colonel Ponto prit aussitôt la direction de la défense et refoula l’ennemi avec ses jeunes gens harassés.
... Au coucher du soleil, après avoir inspecté les défenses de la ville, le colonel Ponto se promène sur la terrasse du château. 11 a allumé la grande pipe de Praczy et songe mélancoliquement au passé, à tout ce qu’il a vu et souffert, aux grands jours d’autrefois, aux folies guerrières, aux tueries, aux revers, aux désastres lamentables... Fumée, fumée, toute cette gloire. Et c’est pour cette fumée qu’on a versé tant de sang et conduit à l’immolation toute une génération.
En haut du grand escalier, devant le palais impérial, quelques canons en batterie menacent la noire forêt pleine d’ennemis. Tout le long de la balustrade de marbre dominant une charmille construite peu de temps auparavant pour rappeler la gloriette de Schônbrunn à Marie-Louise, au pied de chaque statue dont la blancheur blafarde se détache presque sinistre sur le bleu sombre du parc, la baïonnette d’un soldat étincelle... En arrière, de l’autre côté de la ville, un village brûle...
Garde national de Bretagne.
Le Dix-neuvième Siècle.
A la nuit tombante, la fusillade reprend tout à coup dans le parc. Le colonel descend aussitôt le grand escalier sous la batterie. A quelque distance une première ligne de tirailleurs abrités derrière les gros arbres escarmouche avec les Prussiens, qui essayent encore une fois de gagner le château sous le couvert des arbres ; le colonel avise aux pieds de la statue d’un guerrier grec un tout petit soldat imberbe qui charge maladroitement son fusil.
— Des enfants ! de vrais enfants ! grommelle le colonel, allons, mon garçon, prête-moi ton fusil, je vais te montrer comment on se sert de cet outil...
Le colonel charge méthodiquement son arme, cherche un instant devant lui, épaule et tire.
Comme il remet la crosse à terre et regarde du côté de l’ennemi, une balle prussienne le frappe en plein front, il tournoie et s’abat sur l’angle du piédestal, sous le guerrier grec qui brandit justement du côté de l’ennemi son glaive de marbre.
... Ainsi mourut le colonel Frédéric Ponto, le jour même où il avait revu, après vingt et un ans écoulés, son village natal, sa famille et la femme qu’il avait aimée.